‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 91 sur 150 · IL MUSIQUE · texte numérisé non relu

IL MUSIQUE

Concerts dominicaux (février-mars 1896) . — Concerts et conférences — Reprise

d'Orphée a l'Opéra-Comique. — Les livres.

Aérienne ou truculente, V audition colorée du romantique Berlioz a conquis sur l'impossible de lointaines provinces où se meut la liberté farouche : le style hautain du penseur Wagner en profitera, malgré d'apparents dédain*, — s'élevant de la poésie ardente à la poésie sublime.

XVI« et XVII e Concerts-Lamoureux (23 février et i er mars). — Un des programmes les plus attachants de la saison : la Symphonie en fa fn° 8) de Beethoven ; deux premières auditions : le second tableau du I er acte de la Circé inédite de Théodore Dubois ; et, contraste, les Chants de la Forge, du I er acte de Siegfried ; la seizième audition (depuis 1888). de la grande Scène finale du III e acte du Crépuscule des Dieux; et, contraste encore, pour finir, V Invitation à la valse de Weber-Berlioz.

C'est au sortir de débauches descriptives qu'il ferait bon entendre la Symphonie en fa, perle sertie par un géant. On dirait la miette de Cellini travaillée par Michel-Ange. Ce divertissement génial atteint la perfection de la musique spontanée, coquette, absolue, de pure arabesque et de science

aimable, qui repose délicieusement des ambitions réfléchies, emphatiques, théâtrales, d'expression tourmentée, de technique pédante : il y a deux musiques, et le sonnet d'un Beethoven rafraîchit l'âme comme une chanson des rues et des bois entre deux fières légendes (1) ; celui-ci est en fa comme la Pastorale : le premier quatrain, je veux dire Y Allegro vivace e con brio, conclut exquisément par les six premières notes pianissimo de son premier thème; le second motif des bois était comme une exquise réticence, enveloppée dans les petites gammes malicieuses des basses : et l'effet saisissant, obtenu vers la fin par le point d'arrêt sur le second temps de la mesure, brusquement suivi par le point d'arrêt sforzando du tutti sur le troisième : écroulement majestueux, tout beethovénien. L' Allegretto scher\ando en si bémol, spirituel développement du petit canon dédié à Maelzel, est un dialogue d'avril ; le Tempo di minuetto s'éclaire de grâce mélodique ; le Finale (allegro vivace) s'empreint de bizarrerie par sa gaillardise champêtre, ses rhythmes frétillants, ses duretés passagères, ses arrêts brusques, ses progressions nerveuses et chaudes, mais traversé par une caresse qui enchante I Quelques détails de forme, rappelant le Finale à 2 temps de la Symphonie en la, peuvent assigner sa date à cette œuvre plus légère; et Berlioz vous dira les métamorphoses d'un même son d'ut dièse-ré bémol à travers les secrets de l'enharmonie : s'il y a deux musiques, il y a deux critiques musicales, l'une qui sent, l'autre qui cherche. Et nous passons pour sacrifier à l'enthousiasme, à l'impressionnisme, à l'âme, à la poésie : mais, d'abord, c'est que nous avons affaire aux maîtres plus souvent qu'aux jeunes ; et puis, ermites, seriez-vous bien avancés de dévêtir la muette intimité de « septièmes » plus ou moins diminuées?...

Quelques œuvres viennent à point pour nous tempérer : entre Beethoven et Wagner, l'estimable Circé (Saragosse, 1809) est une conspiratrice que désavouerait son contemporain Dom Francisco Goya*y-Luci entés ; nulle magie, nul diable au corps ; un sage fragment, qui vaut mieux que bien des velléités modernistes, ce qui pourtant ne permet pas de crier au chefd'œuvre... Les harmonies cuivrées du Prélude ont une bonne couleur fanatique, dévote et morne ; du mouvement scénique, un demi-souffle parfois : la période trois fois affirmée de Fray Domingo, les répons du chœur (Ainsi soit-ill), l'extase de Fray Juanito, novice ému par TAngelus, la prière timorée des femmes, pianissimo, dans le crépuscule, ne seraient pas sans effet à la rampe ; les allégros, malheureusement, (la Ballade du coq noir, la bravoure à fanfares de Miguela, la reprise finale), s'entachent de vulgarité : du Verdi rétrospectif pour tournées provinciales. C'est dommage ! (2)

(1) La Symphonie en la (n° 7) et la Neuvième!

(2) L'Espagne est fort à la mode, ce me semble!— Interprètes ; M^Jane Marcy, MM. Lafarge, Bailly et Blancard.

àj8 L ERMITAGE

Avec un rien de quelques notes, le génie captive où le talent s* époumone. Et la formule le cède à la poésie, dès que résonne martelé, pesant, ardent, haletant, lourdement vif, le rhythme épique de la Forge ; c'est une inspiration mâle qui ressuscitera Nothung : la jeune ivresse de Siegfried réussit où les trucs séniles de Mime ont échoué. Avis aux amateurs... et aux artistes 1

Le rhythme s'accuse, une voix s'élève, et l'ardeur du blond forgeron domine une polyphonie descriptive, grouillante, réaliste, d'une intensité surhumaine : les trilles des onomatopées bizarres s'exhalent des ronflements du quatuor où le soufflet gronde ; des couplets héroïques racontent librement le travail et l'espoir du forgeron divin ; des notes cuivrées crépitent avec l'étincelle, le feu colore et le rhythme qui peine et les exclamations qui rient, reprises couronnées par le refrain sublime :

Nothung ! Noikung l Glaive rêvé}.,.

— Bientôt, c'est toi mon Epêel

Et les cuivres soulignent la promesse du glaive. Avec le métal fluide, les bois sifflent dans le tourbillon des pizzicatï, l'orchestre incandescent devient un Etna, mais un menu scherzo fallacieux accompagne le vieux Mime à sa cuisine infernale... Glockenspiel géant, l'enclume se met à scander le rhythme agrandi d'un nouveau labeur, les cris de joie se font orgueilleux, les refrains s'exaltent, l'allégro conquérant d'une fanfare guerrière sourit au futur, les souvenirs douloureux pleurent dans la voix des cors, et, soudain, au rhythme staccato qui peinait un cantabile mystérieux s'impose, modulation surnaturelle où plane d'abord pianissimo le Thème vivant de l'Epée : Siegfried rayonnant a brandi l'éclair de sa lame !

Déclamation lyrique et forme pittoresque, sensation nerveuse et style vocal, gaieté fantastique et mélodieuse, art simple et complexe, peut-être une telle scène, en dépit de Wagner lui-même, est-elle plus frappante au concert où l'œil intérieur du songe évoque à son gré le décor propice : mais je sens quelques wagnériens m'excommunier... Animé par la version nouvelle, accentuée, vibrante d'Alfred Ernst, le ténor Lafarge a triomphé comme Siegfried, avec, pour forge, un orchestre merveilleux. — Humaine et légendaire, lyrisme et description, la synthèse wagnérienne monte encore plus haut dans la Scène finale de la Gœtlerdsemmerung (i), si grandiosement remarquable par ses antithèses de cataclysme et de tendresse : unité sans précédent, Wagner a réconcilié le symbole et la vie ; ce qui est pour tous un exemple. Sieglinde et Brùnnhild sont héroïnes et femmes. En les écoutant, j'oublie l'outrance et l'archaïsme qui se partagent f Allemagne artiste ; nord et midi, âme et nature, — j'oublie nos scrutins qui opposent Moréas à Mallarmé ; puis, je me trouve plus dépaysé à la

(i) Bien dite par M ra • Jane Marcy (cf. V Ermitage de janvier 1896, Musique).

CHRONIQUES 24g

Vente Alexandre Dumas (tel amateur, telle collection), où fleurit la nature morte...

Le goût se sent toujours des tendresses du cœur;

j'oublie la biographie même de Wagner : et si, plus tard, l'avenir, injuste ou sévère, combat le symphoniste, il respectera le poète.

XVIII e Concert (8 mars). — Comme le temps paraît prudhommesque, où la superbe Symphonie en mi bémol de Schumann passait pour nébuleuse ! Délicate et forte, la Rhénane respire la vie intellectuelle, dans son allegro de véhémence, son scherzo de fête, son andante d'intimité, son maestoso d'adoration (un chef-d'œuvre), son finale de joie : pour les forts, l'âme et la vie ne sont plus rivales. Mais l'Ouverture de concert en si mineur (1847) de ** eu Louis Lacombe date, sans conteste : elle n'annonce guère le très beau livre qui mérite une spéciale étude (1). Et le Concerto pour piano en ut mineur du très vivant Gabriel Pierné datera bien davantage, quand les doigts de jade de la brune M me Roger-Mîclos ne seront plus là pour en affiner la fougue un peu quelconque : le scher^ando caracolant, tambour et trompette, s'apparente à la Marche du petit soldat de plomb (pas celui d'Anatole France, voisin des Tanagra dans la bibliothèque magique). Puis, une troisième audition de Siegfried ajoute à la joyeuse intelligence de cette fournaise diabolique, auguste, insaisissable, harmonieuse, immense ; auprès d'elle, l'azur vaillant de Parsifal semble encore plus ample, et ce Prélude fait paraître plus sanguine V Ouverture des Maîtres-Chanteurs : tout un cycle Wagner 1

XIX e Concert (1 5 mars). — Je viens du Messie. Première audition, première impression : glose édifiante, encore qu'un peu monotone, édifiante par sa monotonie même, car la grisaille des tonalités et des rhythmes finit par plonger l'être dans un état nullement comateux, mais purement scholastique, d'où toute pensée profane est bannie. On hoche la tête au gré des grandes mesures larges et fermes de l'Oratorio gigantesque en trois parties, la carrure des formes nous envahit, les reprises attendues permettent quelque distraction vénielle, on devient soi-même oratorio : Mozart enfant prodige eût risqué ceste espièglerie, car, à l'âge d'homme, il se montrait orthodoxe au point de réinstrumenter l'ancêtre Haendel et, paraît-il, de l'imiter de fort près ! Je regrette aujourd'hui pour la première fois de ne pas être Anglais, afin de mieux pénétrer cet art imperturbable, qui, d'ailleurs, ne fatigue point, quoique monochrome et longuet : car c'est la passion seule qui corrode. J'admets et j'admire volontiers cette double conviction d'artiste et de croyant, qui me semble plus belle auprès des simagrées mystico-charlatanesques de quelques néo-chrétiens ; j'apprécie

(1) Philosophie et MusrQUi<:, œuvre posthume, 1 vol. in-S° (Paris, Fischbacher, 1895) : annoncé dans YErmitage de décembre 1895 {Musique) et qui sera l'objet d 'un article prochain .

d'autant plus impartialement le précurseur de 1741 que son infatigable musicalité me laisse froid ; je respecte son christianisme décoratif, pompeux, solennel et probe, un peu tendu, guindé, point clérical, plutôt biblique, sans lui sacrifier la bonhomie céleste et le souffle créateur de son contemporain J.-S. Bach ; je goûte le clair enchevêtrement des parties, l'adroite vigueur du contre -point, l'alliage typique du style morose et des ornements frivoles, l'atmosphère de maîtrise anglicane aux perruques majestueuses, la religiosité des formes sans pittoresque, aussi distante de la candeur des Primitifs que du préraphaélitïsme de Pierre Ducré (1), le tour de main de l'harmoniste qui, selon les érudits et notre programme, éleva ce temple en vingt-quatre jours... Je crois sortir d'un catéchisme de persévérance idéal (2).

A l'Opéra-Comiojje. — Toutes choses inégales d'ailleurs, Mendelssohn est à Berlioz ce que Haendel est à Gluck. Avec Orphée, je quitte la sublimité scholastique pour jouir douloureusement de la splendeur expressive et de l'humanité transfigurée. Le drame grec fut plus, harmonieux, mais moins touchant. La reprise vient à souhait (3) : ah ! si une nouvelle « Ecole romane » musicale pouvait donc profiter de cette plastique robuste et simple pour différer les mille contrefaçons wagnériennes, je bénirais M. Carvalho, j'oublierais les coupures des Troyens : rendons-lui grâces, tel Berlioz en 1859. Si l'âge n'abolit point le souvenir, je suppose qu'il doit quelque peu souffrir en évoquant Pauline Viardot lorsqu'il écoute Marie Delna... Celle-ci dépasse le but : de très beaux instants, de l'allure, du foyer, quelques sourires quasi sublimes ; mais, en somme, un Orphée toujours un peu... Vivandière, un Orphée de l'Ambigu dont la terrreur sent son mélo, et qui aurait campé devant Troie... O Gluck, voluptueux sublime ï De belles notes graves, mais parfois « injustes » ; toujours cette manière de chant sombré qui fit la fortune de Mislress Quickly. M IIe Delna sanglote abominablement la II e strophe : J'ai perdu mon Eurydice : caricature informe d'un thrène divin. Grâce pour Gluck et pour vous, Mademoiselle f Eurydice et Y Amour, M lles Marignan et Leclerc sont des sopranî pleins de zèle : mais la tradition de la ligne vocale est perdue. Adieu l'eurythmie, plus de phrasé ! L'exquise musicienne M lle Laishé est une Ombre heureuse qui me donne meilleure confiance en l'autre monde : et, si l'interprétation

(1) Pseudonyme de Berlioz, auteur de l'Enfance du Christ (avant 1854).

(2) Magnifique interprétation de la part des chœurs, de l'orchestre et de M"«Jenny Passama ; excellente de la part de M. Lafarge et Auguez; honorable de la part de M ra 8 Marie Morel ; 250 exécutants. — Première audition en France, le vendredi 19 décembre 1873, aux concerts de V Harmonie Sacrés, sous ïa direction de Charles Lamoureux.

(3) La reprise est du vendredi 6 mars 1896. — Bons décors. Orchestre passable, choristes très bien stylés par Henri Carré, surtout au 77" acte infernal.

est responsable de la tiédeur ambiante, les mânes du vieux Gluck n'en parlent pas moins éloquemment à leurs fidèles. L'acte des Champs-Elysées ! c'est un âge d'or virgilien comme un Corot, avec je ne sais quelle tristesse matinale ! Quelle lumière ! ô la mélancolie voluptueuse des flûtes, et ces tierces du quatuor I Et cela, aussitôt après la brève impression d'art de YEnfer saisissant et glacial, sobre et sombre, aux caverneuses clameurs I Quel véritable « artiste de l'âme » que l'hôte des Trianons mignards et sensibles I La Beauté passa sur la terre en 1774. « Je sors d'Orphée, » s'écriait M lle de Lespinasse ; « cette musique me rend folle... » En tous cas, c'était la folie des sages et non la nôtre.

P. S. — La suite à bientôt ! Le Messie et Orphée, Haendel et Gluck accaparent loyalement la place d'abord réservée à la foule des manifestations musicales qui se pressent autour de la critique comme des âmes en peine : Maires, atque viri, innuptœque puellœ... Au Conservatoire, Beethoven et Bach, Ja Neuvième (!) et l'admirable Cantate XXI ; puis la Symphonie cévenole de Vincent d'Indy, enfin î Au Châtelet, les Landes, état d'âme et paysage, du Breton Guy Ropartz ; Risler et Diémer dans les immortels Concertos de Beethoven et de Schumann ; Struensée ; le III e acte du Crépuscule des Dieux (1), tout entier moins une scène (excusez du peu!) version d'Alfred Ernst, salle comble, exécution que les « échos s disent admirable (nous verrons bien), et dont les défaillances mêmes ont dû ravir MM. Amédée Boutarel et André Gresse, puisque Descartes amoureux aimait les femmes louches. Au Palmarium-Pister, les Préludes de Liszt d'après Lamartine : peste ! cela promet. — Chez le docteur Blondel, le RiXbe^ahl de Georges Hue ; salle Pleyel, M me Jossic, puis Risler, interprètes noblement originaux de Beethoven, Schumann, Chopin, poètes du piano; à la Galerie des Champs-Elysées, trois doctes séances de musique rétrospective, sous les auspices de Charles Bordes et de Vincent d'Indy, docteurs ès-notes ; les Chanteurs de Saint-Gervais, çà et là, très applaudis/; à la Bodinière et au Théâtre-Mondain, des conférences à revendre, chansons des joujoux, chansons d'enfants, chansons d'aïeules, chansons libertines, pour tous vos goûts, philistins et snobs ! Mais un contraste aussi imprévu que vraiment esthétique : Naples qui chante, avec Georges Vanor et Maria Severina ; — les slaves complaintes de feu Moussorgsky, avec Pierre d'Alhei m, le pianiste Foerster et M Ue Olenine : régal de mélomanes.

Et les livres? — Louis Lacombe, déjà nommé, le Drame wagnérien de H.-St, Chamberlain (Chailley), la Musique et les Musiciens de Lavignae (Paris, Delagrave, 1896), la Lettre-Préface de Gustave Robert, la Musique et la Psychophysiologie de M mo Jaëll, les deux brochures de Jean

(1) Siegfried, M. Cazeneuve, Brûnnhilde, M llc Kutscherra, dont nous reparlerons.

Hubert : Des réminiscences de quelques formes mélodiques particulières à certains maîtres ; Etude sur quelques pages de Richard Wagner (Fischbacher), etc. (r). Patience! Mais, en carêmp,- à la veille de ce printemps nuageux, la Musique menace d'envahir tout V Ermitage î Cet art est sans

pitié.

Raymond Bouyer.

Paris, 19 mars 1896.

ÎII. LES ARTS

On fait du mot « âme » un si grand abus que le temps n'est pas éloigné où ce terme ira rejoindre ceux de « mystère », d' « idée », de « cœur », de « vie » même, dans la boutique de bric-à-brac où échouent fatalement toutes les choses de Fart coupables de mésalliance avec la Mode. Je me demande .avec angoisse où un honnête écrivain sera, d'ici peu, dans l'obligation de prendre son vocabulaire, après que tous les termes essentiels du langage seront ternis, usés, défigurés dans les emplois les plus opposés à leur juste signification. Passe encore aux petits poètes de galvauder innocemment l'héritage de nos Maîtres; on apprend tout à ses dépens ; le gaspillage des mots leur en enseigne la valeur ; à mesure qu'ils grandissent on voit diminuer de taille leurs lettres initiales, tomber les majuscules et disparaître le mot en faveur de la chose. Ce sont dilapidations de fils de famille. Mais si messieurs les peintres s'en mêlent, cela devient désobligeant. C'est pour eux que les poètes avaient pris la peine d'inventer Psyché. J'ai idée que ces poètes-là avaient de la peinture une conception qui valait celle que les « peintres de l'âme » s'en font aujourd'hui. Ils savaient bien que l'art plastique avait pour fin souveraine d'émouvoir et d'exalter nos complètes facultés, et partant, qu'il lui fallait rendre sensibles la part mentale comme la part physique de la vie de l'homme. Ils firent de l'âme une femme aux formes gracieuses, aux traits épurés, aux membres légers : toutefois, une femme ; indiquant par là, et d'un coup, les limites extrêmes de l'art figuratif dans le domaine de l'abstrait. Ils croyaient avoir assez fait pour l'âme, quand ils avaient fait ce joli corps de femme admirablement.

Que leur faut-il donc aujourd'hui ? — Mais pas autre chose, soyez-en persuadés. Ceux qui sont vraiment des peintres parmi les exposants sous ce titre fâcheux, n'ont point la prétention de vous montrer de l'âme autrement que sous l'apparence de la beauté, qui çst la vieille manière et la seule efficace. Aussi bien serait -il sot dé leur chercher querelle, s'ils ont du talent, et je ne me permets cette petite chicane préambulaire qu'à titre

(î) Sans oublier les articles de MM. Gaston Carraud, Henry Gauthier- Vîllars, Gustave Robert dans les revues {R. Bleue, R, Blanche, /?. Illustrée.)

d'écrivain que l'emploi malencontreux d'un terme affecte, sans doute, outre mesure.

— Je vais d'instinct et tout d'abord à M. Armand Point, qui, quoi qu'il fasse désormais, m'attirera toujours, pour le ravissement qu'il me donna jadis, et dans un temps où l'expression m'attirait plus que la beauté. Je n'oublierai jamais ces pastels délicats où une adorable figure de femme se mêlait, en une confusion plus panthéiste que pittoresque, mais étonnamment séduisante, à des fîeurs, à de l'eau ou à des heures diverses du jour. C'étaient des compositions marquant une sensibilité extrême, et qui paraissaient d'une égale sincérité. Nul défaut de métier n'y était particulièrement choquant et l'on pouvait espérer de l'élargissement de cette sensibilité une peinture d'un achèvement figuratif suffisant et d'une expressivité comparable à celle du Botticelli à la divine manière, mais empreinte toutefois d'un caractère moderne : je veux dire précisément ce panthéisme sensitif et passionné dont le .charmant Sandro reçut peut-être l'initiation de ce Léon-Baptiste Alberti à qui la vue des beaux arbres et d'une riche campagne arrachait les larmes ; mais qui a été surtout poussé un peu loin par quelques écrivains de nos jours.

Il fallait s'attendre à ce que le tempérament de M. Armand Point se rencontrant un jour avec les Botticelli de Florence en reçût un si violent choc amoureux que sa personnalité s'en exaltât tout à coup ou s'en trouvât au contraire atteinte et comme absorbée dans celle du puissant maître. C'est à dessein que j'emploie cette épithète dont pourraient ^effaroucher les admirateurs forcenés de la part artificielle et affectée de l'œuvre du grand Florentin. Si Botticelli atteignit dans la manière, c'est-à-dire tout au moins, dans le gracieux, et il faut dire dans le littéraire, puisque toutes ces figures et ces compositions florentines ne furent que des illustrations scrupuleuses de poèmes, s'il atteignit, dis-je, cette puissance enchanteresse c'est qu'il y avait en lui le tempérament et la force d'un prestigieux grand peintre ; c'est qu'il était capable de construire de larges et solides compositions, c'est qu'il avait fait preuve, à la chapelle Sixtine, d'une virilité, d'une ampleur magnifique que Raphaël lui-même ne dépassa point. Je demeure étonné que l'on s'obstine à ne nous pas parler de ce Botticelli du Vatican qui donna là la mesure du talent le plus mâle et le plus équilibré. Quand après cela de tels hommes se plaisent à jouer à d'aimables jeux ils y apportent cette marque souveraine qui les garantit de jamais tomber dans le mièvre ou dans l'insipide, à quoi ne manquent point au contraire ceux qui ne se sont jamais exercés que dans le subtil,

M. Point a gagné à cette initiation florentine le goût de la peinture à fresque qu'il ressuscite et dont l'on tirera, il le faut espérer, les meilleurs effets. Quelle école excellente à la condition qu'on ne la fasse pas servir à d'autres usages que ceux qui lui sont naturels, à savoir ; permettre à un

homme de métier sûr et de main prompte, de développer, sur une large muraille, des conceptions fécondes, harmonieuses et variées. Si l'on s'en sert pour faire des médaillons, il y a chance pour que l'opportunité n'en paraisse pas évidente. On demande des fresquistes ! M. Point me semble bien minutieux pour exceller dans cet art.

— M. Osbert a le sentiment du style et de la religieuse poésie qui se dégage de la nature à certaines heures sereines et silencieuses. Quelques-uns de ses paysages, avec un ou deux personnages debout et regardant la mer, contiennent,on n'en peut douter, les éléments d'une grande beauté. Je suis seulement chagrin de voir en lui aussi les éléments de ce qui constitue la monotonie et la froideur, c'est-à-dire l'observation de plus en plus scrupuleuse du style et le dédain de plus en plus prononcé de l'observation de la nature. J'attends l'exposition de la Rose-Croix pour parler de lui plus à souhait, ainsi que de M. Alexandre Séon dont l'exposition chez le Sâr sera, me dit-on, plus importante. Je ne peux toutefois, même en passant, négliger de remercier M. Séon de nous donner le plaisir de voir de parfaits et purs dessins, dans un temps où cette qualité première paraît un peu tombée en désuétude.

— On ne peut contester l'originalité de M. Carlos Schwabe, et aux personnes qui tiennent cette vertu éminente il ne peut manquer d'apparaître grand homme. C'est l'imagination la plus curieu?e que je sache, la plus inégale et la plus désordonnée. Je l'aimerais beaucoup mieux s'il avait un peu moins de qualités. Lorsqu'il lui arrive de se simplifier, de renoncer à vous éblouir par l'étalage d'un salmigondis symbolique compliqué jusqu'à donner mal au cœur, lorsqu'il lui arrive de n'écouter que son penchant vers une grâce, un peu trop longue et légère, il est vrai, mais tout â.2 même une grâce, il parvient à d'heureux résultats, tel celui que Ton peut voir en un dessin d'ange, exposé actuellement chez Bing. Malheureusement les bons moments sont trop rares et ne servent guère qu'à nous faire regretter qu'un homme si véritablement doué, et en possession d'une science du dessin qu'il ne parvient pas à dissimuler, s'entête aux conceptions enchevêtrées, obscures et bizarres, alors qu'il eût été.admîrable dans la pratique d'un art simple.

— J'ai vu parmi les « peintres de l'âme » des images de M. Andhré des Gâchons qui m'ont été agréables-^par le goût qu'elles manifestent de revenir à sa première manière, l'illustration un peu fantasque, mais curieuse, de petits contes ingénieux où ingénus et je puis même commettre l'indiscrétion de dire qu'une illustration qu'il a faite récemment d'une légende de M. Jean Lorrain est tout à fait charmante.

M. James Wiber expose au même endroit plusieurs morceaux de sculpture très intéressants. Disciple de Rodin, — trop, peut-être — il apporte dans son œuvre une fougue, une nervosité qui sont pour terrifier mon

idéal d'art, mais qu'il est consolant de trouver chez un jeune homme qui a le temps de se modérer et de se polir. A une époque où la mièvrerie tend à prédominer, on aurait bien mauvaise grâce à reprocher à un homme d'avoir le sang prompt et le muscle fort. M. James Wiber n'a, à mon avis, que le défaut d'être trop riche de ces qualités, et il est incontestable que le buste de femme qu'il a exposé cette fois-ci, est remarquable.

— Je me réserve de parler plus convenablement que je ne pourrais faire en cette chronique écourtée, de l'admirable exposition de M. Consantin Meunier. Mais j'ai entendu dire sur son œuvre tant de sottises, et l'ai vu louanger pour des mérites si éloignés, il me semble, de son talent véritable, que j'aime mieux me recueillir afin dédire un jour décemment ma pensée sur le seul homme peut-être bien, qui m'ait approché depuis longtemps de la joie magnifique que donne l'Œuvre antique.

René Boylesve.

N. B. Le Musée du Louvre qui vient de s'enrichir du plus beau Pérugin qui soit jamais entré dans des collections et d'une sculpture de Jacopo délia Quercia, a publié un nouveau Catalogue des antiquités grecques et romaines, par M. de Villefosse, avec illustrations. Cet ouvrage sera prochainement suivi du catalogue des Antiquités égyptiennes et de celui de la Sculpture moderne.

Page 1