‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 92 sur 150 · IV. — AUTOUR DES THEATRES · texte numérisé non relu

IV. — AUTOUR DES THEATRES

La mort d'Arsène Houssaye. — Odéon ; reprise des Danicheff. — Renaissance : La Figurante de M. François de CureL — Vaudeville : Manette Salomon d'Edmond de Goncourt. — L'Œuvre : Hèraclèa, de A. Villeroy. — Théâtre libre: Inceste d'âme, de MM. Jean Laurenty et Fernand Hauser. — Conférences.

Arsène Houssaye

Le beau vieillard est mort et pas un poète n'a jeté de roses sur sa tombe. M. Roujon, M. Claretie, M. Zola, trois délégués d'administrations diverses furent seuls conviés à prendre la parole au Père-Lachaise. Ils parlèrent d'ailleurs en termes excellents. Mais, vraiment, il manquait le Poète. Qu'Arsène Houssaye ait été un merveilleux inspecteur des Beaux-Arts, un fougueux administrateur de la Comédie-Française et un respecté président d'honneur de la Société des Gens de Lettres, je n'en disconviens pas, mais il était mieux que tout cela. Il était un irrégulier, un littérateur Hors série, pas cataloguable, il était Lui, c'est-à-dire un artiste ayant mis à sa passion la bride sur le cou. Il eut mille beaux projets et les réalisa. C'était une Imagination et un Cœur. Il n'écouta que ces deux facultés-là et il les développa depuis son adolescence jusqu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Cette vie fut très belle.

Il représentait parmi nous la joie de vivre, la franchise et l'insouciance dans le débordement du rire et de l'esprit, le laisser-aller (toujours fleuri

de politesse exquise). Il aima : et ses romans, ses comédies, ses poèmes, ses mémoires, ses études historiques même, sont des pages d'amour. D'amour, avec toutes ses pittoresques variantes : amour joli, amour farouche, amour mignard, amour franc ; amour qui se cache, peureux, jaloux ; amour qui s'affiche, comme pour rayonner du plaisir pour les autres ; amour quiet, eau dormante ; amour turbulent, moqueur ; amour amusant, amour imposant, etc. Mais le sentimental domine toujours et c'est la caractéristique de ces livres charmants. Houssaye s'est promené tout le long du siècle (i 8 15- 1896) le sourire au lèvres, allant de fête en fête, en inventant pour en célébrer davantage. II ignora le pessimisme et le bourgeoisisme, ces deux plaies de notre temps.

Nous ne voulons pas nous égarer à essayer de conter cette vie ; on n'analyse pas un feu d'artifice. On ouvre de grands yeux éblouis et on pousse des « ah 1 »

Arsène Houssaye avait droit à quelques lignes ici, d'abord à cause de plusieurs ouvrages dramatiques : Les caprices de la Marquise (Odéon, 1844) ; La comédie à la fenêtre (1852) ; Mademoiselle Trente-Six Vertus, drame en 5 actes (Ambigu, 1873); Les Comédiennes, comédie en 5 actes, non jouée. Puis à cause de ses œuvres de critique et d'anecdotes : Les Comédiennes de Molière (1873) ; Molière, sa femme et sa fille (1880) ; et les chapitres sur les Comédiennes dans ces livres à garder : La Régence, Louis XV, Louis XVI et tant de pages de ces Confessions 1 vaste monument anecdotique de tout notre siècle.

Une loi de Solon défendait de dire du mal des morts. Ce sage travaillait' ainsi à faire pousser sur le sol de l'Attique cette fleur précieuse : la politesse... Que nous sommes loin de Solon. Nous vivons parmi des goujats. Le matin même de l'enterrement d'Arsène Houssaye, un grand journal littéraire du matin, celui qui a la gloire de donner chaque semaine une page d'Anatole France, ce prodige, VEcho de Paris injuriait l'homme qui fut doux à tous les débutants, l'homme qui s'effaça toujours pour glorifier les autres. Ce matin-là, j'aurais voulu jouir de quelque considération et pouvoir défendre ce cadavre contre les mauvaises mouches. Un ami du défunt me dit : « Mon cher, ce jeune homme n'est pas méchant, mais il connaît son temps ; aujourd'hui on ne réussit à se faire lire qu'en éreintant tout le monde. » Et je crois même qu'il a ajouté, par manière d'ironie : « Faites donc comme lui. » Merci du conseil et merci de la gloire gagnée de cette malpropre façon.

Les Danichef, à I'Odéon.

On a repris les Danicheff k I'Odéon.

« Tant qu'il y aura des Russes et des Français, ça sera comme ça, » dit

M. Newsky.

« Tant qu'il y aura des ours et des Odéons, ça sera comme ça, » a dit un écho de la salle.

La pièce a un peu vieilli, mais elle fait le maximum.

La Figurante, de M, de Curel.

Je fus des très rares à applaudir Venvers d'une Sainte. C'était dans un journal du soir, qui, je crois bien, en est mort. Depuis les Fossiles, M. François de Curel a sa presse. Après Y Invitée, il était connu de toute la littérature et estimé comme il convenait. Vamour brode eut trois représentations à la Comédie-Française. Mais Nos Comédiens n'ont pas tué ce bon dramaturge. Sa Figurante, — que je n'aime pas en bloc, — a eu un gros succès, d'art, à la Renaissance, ce mois-ci.

C'était (je dis c'était, car à l'heure de corriger mes épreuves, la Figurante a vécu) une bien jolie comédie, avec cette allure personnelle, un peu bizarre, toujours extrêmement distinguée, que donne à ses œuvres M. de Curel. Je n'ai pas aimé la désinvolture fanfaronne avec laquelle on forme un ministère au second acte, mais tout le reste est exquis. Dans ces notes à Y Ermitage, je m'interdis toujours de faire de la critique, par peur de prendre trop de place. Je préfère indiquer, esquisser, donner mon impression de spectateur. C'est pourquoi je dirai, ici, que j'aime certains défauts de M. de Curel et, entre autres, son écriture, son dialogue appliqué, et ses coins, ses recoins fleuris de poésie. 11 faudra lire cette œuvre... Y a-t-il trois pièces par année qui puissent supporter cette épreuve?

Manette Salomon,

Oh ! le merveilleux roman, langue et idées, vie et vision. Et c'était un plaisir tout à fait particulier que d'écouter les fragments de comédie dits presque parfaitement par de bons comédiens, au milieu d'un public très empoigné par certaines scènes, d'un public qui peut-être n'avait pas lu le livre et qui comprenait cependant, malgré Aristote et Sarcey.

Edmond de Goncourt a du théâtre une conception très personnelle qui n'a pas du tout pour base, comme certains critiques l'affirment, la négligence. Toutes ses œuvres théâtrales procèdent du même esprit méticuleux; il faut regarder chaque tableau avec attention, car il forme un tout ; puis il convient de se reculer, de cligner un peu des yeux, pour chercher la ligne d'horizon générale : une fois bien sûr de cet axe, on s'aperçoit sans peine que le drame est haut et fier. La belle simplicité antique, qui a toutes nos faveurs premières, est sans doute préférable ; mais l'art d'Edmond de Goncourt est réel. M. Jules Lemaître affirme le contraire sans donner, à ce qu'il m'a semblé, des raisons très claires.

Hèraclèa, de M. Villeroy.

L'Œuvre a donné le premier ouvrage dramatique d'un jeune poète

auquel il est permis de prédire, sans autre préambule, un bel avenir. M. Auguste Villeroy annonce d'ailleurs en première page â'Héracléa qu'il a 28 actes, dont 10 en vers, à nous faire entendre quand il nous plaira. C'est beaucoup ; nous demandons à respirer un peu. Nous sommes tellement habitués depuis des années à ne, rien trouver dans les alexandrins déclamés que les trois actes d'Hëracléa nous ont presque fatigués. Je dis ceci sans blessante arrière-pensée. Le drame est un peu confus, mais plein de belles idées et de beaux vers. J'en citerai dans un instant.

Je suis l'Empire à la fin de la décadence.

(Verlaine.)

Tel est le sujet véritable d'Héracléa. Ce n'est pas Héracléa, la vierge intelligente mais trop orgueilleuse, ce n'est pas Héklésias, le vieil empereur hésitant, ni Chéréas, ni Théodore ses fils, c'est bien l'Empire en sa décadence. J'ai été pendant toute la représentation hanté par le souvenir d'une œuvre analogue ; je voyais la Mort de Babylone de Rochegrosse. Au premier plan, l'orgie et ses splendeurs de chair et de fleurs ; et derrière, l'orage menaçant d'un monde nouveau. Dans la pièce de M. Auguste Villeroy, il y a en scène : le raisonnement et ses grandeurs et aussi ses petitesses, et, grondant, aux portes de la ville, la horde rénovatrice. Un monde agonise et voici l'aurore sanglante d'un nouveau monde. L'impression est la même en face des deux œuvres, et cette constatation ne peut déplaire au jeune poète.

Je suis vieux des combats qu'ont livrés mes ancêtres.

J'ai tout ensemble...

L'âge de l'empereur et l'âge de l'empire,

dit Héklésias. Puis Héracléa, à son frère :

Et tu as poursuivi quand même ton chemin...

Sans te dire que les lendemains sont en nous, Dans notre âme, que notre volonté peut tout, Maîtresse du futur, reine du devenir, Que nous sommes les créateurs de V Avenir !

La même, à la ville :

Et toi, Chrysopolis. . .

Que tout ton passé mort...

Renaisse,...

Et qu'il fasse cortège à cette heure sublime !

Tu viens de remporter ta plus rude victoire,

De sertir le plus pur joyau de ton histoire...

Par ce sursaut de l'âme enfin libre, immortelle,

O ma patrie, jamais tu n'as été plus belle.

Ce cri est vraiment beau. Qpand la Ville a trahi, le vieil empereur :

Eh bien ! non! ce n'est pas Chrysopolis qui crie ! Ces milliers de braillards ne sont pas la Patrie !

La honte peut courir par les rues débordées, Le flot passe trop bas pour atteindre l'Idée I

Nous avons vu ces temps-ci trop d'ébauches, d'essais, de croquis, d'études inachevées, de brouillons, de gribouillages prétentieux, pour ne pas saluer avec quelque respect, ce beau travail où l'on sent, outre le réel talent, le désir de faire bien, l'orgueil de faire mieux.

Amour pervers, de Jean Laurenty.

Je n'ai pu voir Inceste d'âme. Saint-Antoine qui me remplace au Théâtre- Libre est revenu mal content; Saint-Antoine est souvent mal content... Mais j'ai lu Amour pervers de M me Laurenty. Je l'ai lu par morceaux, en plusieurs soirs. Il y a des scènes fort poignantes, à cause un peu, parfois, de leur naïf désordre. Mais le style est peu net; il est même plein d'énormes imperfections. L'idée de tirer un drame de cette suite de tableaux d'une vie intérieure, m'a paru saugrenue.

Conférences.

M. Pierre d'Alheim continue sa curieuse série de causeries sur Moussorgski. L'heure consacrée au drame Khovantchinaaétè particulièrement intéressante. On sent que le conférencier a la foi, qu'il porte en lui les pensées qu'il exprime, et puis ses interprètes restent toujours aussi vaillants : le succès de M lle Marie Olénine n'est pas moins grand que le premier jour. Cette jeune artiste, dans Khovantchina, a fait un véritable tour de force en chantant et mimant plusieurs rôles sans qu'en souffre le tragique de la situation. Quel terrible et haut drame que ce Khovantchina ; remercions M. Pierre d'Alheim de nous l'avoir fait connaître.

M. Maurice Lefèvre, le conseiller aimé des dames, tient un nouveau succès. Ses s< chansons galantes » sont à écouter et. il faut voir l'étonnant Ville (une révélation pour bien des gens qui ne sont pas allés aux vendredis classiques de TEden-Concert) et la plantureuse et jolie Jane Pierny.

Citons enfin la conférence de M. Schuré sur Ibsen et la vie intérieure ; nous sommes allé aussi entendre les autres causeurs de VArt et la Vie, MM. Pujo et Bérenger. Mais leurs études peuvent se lire dans leur intéressante et vivante revue.

Jacques des Gâchons.

Théâtre Libre. — Le 17 mars, spectacle inégal : Mineur et soldat, scène de M. Malafaide : un vieux gréviste qui veut faire sauter la mine trouve en faction son fils; celui-ci, ne sachant s'il doit obéir à son père ou à la consigne, se flanque son Lebel dans la bouche, et la mine peut sauter. Par ci, par là, de bonnes choses, un décor louable d'abord, puis de bonnes silhouettes épisodiques, grévistes, officiers. La scène principale ne porte pas parce qu'elle est fausse ; cet art-là se rapproche en somme du

z6o L'ERMITAGE

vaudeville où l'on a envie de crier pour couper court aux quiproquos ; elle a d'ailleurs fait les délices de quelques jeunes anarchistes. Malgré tout, la pièce est supérieure à la première moitié du programme, Inceste d'âmes, de MM. Jean Laurenty et Fernand Hauser, cinq petits actes médiocres et maladroits, aussi éloignés d'ailleurs du priapisme effréné de Zohar que de la délicatesse troublante des Mémoires d'outre-tombe ou de Ma sœur Henriette. Attacher une semblable étiquette à une histoire banale et en somme honnête, est inutile, et même très blâmable si les auteurs ont spéculé sur

la cochonnerie humaine.

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