LES PORTRAITS PROPHÉTIQUES
Chaque fois que de telles propositions lui étaient faites, il fixait sur le postulant la pénétrance de son regard et semblait le percevoir de part en part. S'il s'agissait seulement d'une physionomie satisfaite, au teint fleuri, quelque considérable que fût la somme de guinées offertes pour celle-ci, il refusait poliment tâche et rémunération. Mais si la physionomie révélait quelque chose de spécial comme pensée, comme sentiment, comme jugement; s'il rencontrait dans la rue un mendiant à la barbe blanche et aux sourcils froncés ; si parfois un enfant levait les yeux vers lui avec un sourire, alors il leur vouait tout l'art qu'il avait dénié à la richesse.
Tout talent pictural étant des plus rares dans les colonies, l'artiste devint l'objet de la curiosité générale. Si peu de gens ou si personne, même, n'était capable d'apprécier le mérite de ses œuvres, il y avait cependant, sur certains points, accord de l'opinion de la foule et du raffiné jugement de l'amateur. Il notait l'effet que chacun de ses tableaux produisait sur les plus naïfs et tirait profit de leurs remarques, car ils avaient aussi vite fait de vouloir corriger la Nature elle-même que celui qui semblait en lutte avec elle. ' Leur admiration, il faut le reconnaître, était imprégnée de tous les préjugés de l'époque et du pays. Les uns considéraient comme une offense à la loi mosaïque ou même comme une présomptueuse insulte à la face du Créateur, de vouloir faire revivre l'image de ses créatures. D'autres, effrayés par l'art qui peut évoquer des fantômes à volonté et garder la forme des morts parmi les vivants, étaient enclins à voir dans le peintre un magicien, ou peut-être le fameux Homme noir, du temps des sorciers, complotant le mal sous un nouveau déguisement. Ces absurdes imaginations étaient pour ainsi dire acceptées comme certitudes par le peuple. Même dans des sphères plus élevées, il était investi de vague terreur, s'élevant des superstitions populaires comme des couronnes de fumée ou causée principalement par les connaissances et les talents variés qu'il faisait servir à la puissance de sa profession.
A la veille de se marier, Walter Ludlow et Elinor étaient désireux d'avoir leurs portraits, qui devaient former — ils l'espéraient fermement — le début d'une longue galerie de portraits de famille. Le jour qui suivit la conversation rapportée plus haut, ils se rendirent chez le peintre.
Un domestique les introduisit dans un appartement, où, bien que l'artiste lui-même ne fût pas visible, se trouvaient des personnes auxquelles ils ne purent s'empêcher d'adresser un salut respectueux. Ils savaient, en vérité, que toute cette assemblée était constituée par de simples portraits, et pourtant il leur semblait
impossible de séparer de ces modèles si parfaitement reproduits toute idée de vie et d'intellectualité. Plusieurs de ces portraits leur étaient connus ; ils représentaient soit des personnes en vue, soit des gens avec lesquels ils étaient en relations. Il y avait le gouverneur Burnett, venant de recevoir — eût-on dit — quelque communication inconvenante de la Chambre des Représentants, et préparant une réponse incisive. M. Gook, placé à côté du gouverneur dont il était l'adversaire, avait un regard sévère, quelque peu puritain, comme il convient à un chef populaire. La noble lady Phipps regardait de la muraille, en fraise et en jupons à cerceaux, vieille dame impérieuse, quelque peu suspecte de sorcellerie. John Winslow, alors très jeune, avait un aspect martial, qui faisait présager le distingué général qu'il devint longtemps après. Leurs amis personnels, ils les reconnurent à l'instant. Dans la plupart des tableaux, l'intellectualité du caractère ressortait, concentré dans un simple regard, à tel point que — pour parler paradoxalement, les originaux étaient à peine aussi ressemblants à eux-mêmes que les portraits étaient ressemblants aux originaux.
Parmi ces contemporains remarquables, se trouvaient deux vieux saints à longue barbe, qui s'étaient presque dissipés dans le sombre de la toile. 11 y avait aussi une Madone, pâle, mais non flétrie, qui peut-être avait été vénérée à Rome, et qui maintenant considérait les fiancés d'un regard si divinement tendre qu'eux aussi étaient près de tomber à genoux devant elle.
« Combien il est étrange de penser — observa Walter Ludlow — que cette face si belle a perpétué sa beauté pendant plus de deux siècles ! Oh 1 si toute beauté pouvait perdurer ainsi ! Ne l'enviezvous pas, Elinor ? »
« Si la terre était le ciel, oui — répondit-elle. — Mais là où toutes choses se fanent, comme il serait triste d'être seul à ne point dépérir? »
« Ce sombre et vieux saint Pierre a un air bien farouche pour un saint — continua Walter. — Il me trouble. Mais la vierge nous considère avec tant de bonté. »
« Oui; mais avec tant de mélancolie, me semble-t-il », fit Elinor.
Le chevalet du peintre était disposé en dessous de ces trois anciens tableaux, supportant une œuvre qui venait d'être commencée. Après une courte inspection, ils commencèrent à reconnaître les traits de leur propre ministre, le rév. D r Colman, prenant corps et vie, eût-on dit, d'un nuage.
« Le vieux brave homme ! « — s'écria Elinor — « Il me regarde comme s'il allait m'adresser un paternel conseil. »