LES POÈMES SIMPLES
Quepar ainsi, de la gloire
Qui fut mauvaise pour lui,
— En joie, ornement et baume de sa fin —
Mon fantôme tout meurtri
Ait la lumière et le parfum }
i$ septçmbrç i8p$.
lie vent chante sur la plaine...
Le vent chante sur la plaine
Dans la nuit heureuse.
J'entends les battements de ton cœur et ton haleine
A mon oreille siffle peureuse.
N'aie point peur, ô ma grande amie,
Nul beffroi ne sonnera minuit
Et nul spectre, nulle sorcière
Ne se lèvera sur V ornière.
Le vent qui souffle est un vent sacré Qui parle d'espoirs et d'heures bénies, Le vent de ce soir vient de l'infini Et nous parle d'éternité.
La lune blondit tes cheveux dorés ; Tes mains sont blanches dans la nuit Et font des gestes vénérés / A ton âme simple je traduirai Les mots divins que le vent gémit.
N'aie point peur, ô ma gi^ande amie ; Les spectres blancs comme des marbres, C'est des rayons de lune sur les arbres, — Je ne sais plus quelle existence Autrefois nous avons vécu Et déjà je n'ai plus conscience Des vils chemins parcourus ...
Le vent qui souffle est un vent sacré,
Le vent qui souffle est un vent qui crée !
Qui crée de V espoir comme de V oubli!
Certitude d'or des beaux paradis !
Des soucis anciens mémoire abolie!
O bonne tempête qui souffle-cela !
Des chemins nouveaux s'ouvrent à nos pas
Où nous guideront, revêtus de joie,
Des jours différents de ceux d'autrefois!
Le vent chante sur la plaine. % .
N' aie point peur de sa brusque haleine :
Il dit un demain de clarté sereine,
Un avènement d'immortelle extase.
Ecoute,., écoute le vent qui jase...
Amie, amie !
Toute misère est endormie !...
6 octobre 189$.
Yvanhoé Rambosson.
Les Portraits
prophétiques
« Ah ! ce peintre I » s'écria Walter Ludlow avec exaltation
« Non seulement il excelle dans son art, mais il possède encore de vastes connaissances en toutes les autres branches du savoir humain. Il parle hébreu avec le docteur Mather et donne des conférences sur l'anatomie au docteur Boylston. En un mot, il ne craint pas de se rencontrer avec les plus instruits d'entre nous sur leur propre terrain. De plus, c'est un parfait gentleman, — un citoyen du monde — oui, un vrai cosmopolite ; car il parle de chaque pays du globe comme un natif, sauf de nos forêts, vers lesquelles il se met en route. Et tout cela n'est pas encore ce que j'admire le plus en lui. »
« Vraiment ! — dit Elinor, qui, avec un intérêt féminin, avait écouté la description d'un tel homme. — Et pourtant c'est déjà suffisamment remarquable. »
« Certes — répliqua son fiancé — mais beaucoup moins merveilleux que le don naturel qu'il possède de pouvoir s'adapter à toutes espèces de variétés de caractères, à tel point que tout le monde — même les femmes, Elinor, croient se voir en cet admirable peintre. Mais il me reste encore à raconter le plus extraordinaire. »
« Ah I s'il possède des particularités plus étonnantes que celles-là — fit Elinor en riant — Boston est une périlleuse résidence pour le pauvre gentleman. Me parlez-vous d'un peintre ou bien d'un sorcier ? »
« En vérité — répondit-il — la question pourrait être posée avec plus de sérieux que vous ne le supposez. On dit qu'il reproduit non seulement les traits du modèle, mais encore son esprit et son cœur. Il s'empare des passions et des sentiments les plus secrets et les projette sur la toile comme des rayons de soleil — ou peut-être, s'il s'agit d'âmes mauvaises — comme les lueurs d'un feu infernal. C'est un don terrible — ajouta Walter, dont le ton enthousiaste s'abaissa. — Je serais presque effrayé de poser devant lui. »
« Parlez-vous sérieusement, Walter ? » s'exclama Elinor.
« Pour l'amour du ciel, chère Elinor, qu'il ne reproduise pas le regard de vos yeux en ce moment — dit son fiancé avec un sourire quelque peu perplexe. — Là ! c'est passé maintenant, mais tandis que vous parliez, vous paraissiez terrifiée à en mourir et triste immensément. A quoi pensiez-vous donc ? »
« A rien, à rien ! — répondit Elinor, hâtivement. — Vous vous êtes figuré cela. Eh ! bien ! venez donc demain et nous irons voir cet artiste merveilleux. »
Mais après que le jeune homme fut parti, on pouvait encore remarquer une expression étrange sur les traits de la belle jeune femme. C'était une expression de souffrance et d'anxiété peu en rapport avec les sentiments que doit éprouver une fiancée à la veille de son mariage. Et pourtant Walter Ludlow était l'élu de son cœur.
« Quel regard ! — se dit Elinor — il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il en ait été frappé, s'il exprimait ce que parfois je ressens. Je sais par ma propre expérience à quel point un regard peut être terrifiant. Mais tout cela était imagination. Je ne pensais nullement à cela en ce moment. Je n'en ai plus rien vu depuis. Je l'ai seulement rêvé. »
Et elle s'appliqua à broder une fraise qu'elle désirait mettre lorsqu'elle poserait pour son portrait.
Le peintre, dont ils avaient parlé, n'était pas un de ces artistes natifs qui, à une autre époque, empruntaient leurs couleurs aux Indiens et fabriquaient leurs pinceaux avec des poils de bêtes fauves. Peut-être, s'il avait pu révoquer sa vie et arranger d'avance sa destinée, eût- il décidé d'appartenir à cette école sans maîtres, avec l'espoir d'être tout au moins original, puisqu'il n'existait ni œuvres d'art à imiter, ni règles à suivre. Mais il était né et avait été élevé en Europe. On disait qu'il avait étudié la grandeur de la conception et*la touche des maîtres dans toutes les œuvres les plus renommées, dans les cabinets d'amateurs, dans les galeries, sur les murs des églises, jusqu'au jour où son puissant esprit n'avait plus rien trouvé à apprendre.
L'art ne pouvait plus ajouter à son savoir, la Nature oui. Il était alors venu visiter un monde, où pas un de ses confrères ne l'avait précédé, pour s'éjouir la vue de spectacles beaux et pittoresques et qui pourtant n'avaient jamais été reproduits sur la toile. L'Amérique était trop pauvre pour offrir d'autres tentations à un artiste d'une telle valeur, bien que bon nombre des habitants de la colonie, dès l'arrivée du peintre, eussent exprimé le désir de voir transmettre leurs traits à la postérité par le moyen de son talent.