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« Et il jette les yeux vers moi — dit Walter — comme s'il allait secouer la tête et me reprocher quelque suspecte iniquité. Mais tel est l'original. Je ne me sentirai tout à fait à mon aise devant lui que le jour où il nous unira. »
Ils entendirent un bruit de pas et, se retournant, aperçurent le peintre, qui, déjà depuis quelques instants, se trouvait dans l'atelier et qui avait entendu une partie de leurs remarques. C'était un homme d'âge moyen dont l'aspect était digne en tous points de ses œuvres. En vérité, par l'arrangement pittoresque, quoique non recherché, de son riche costume, et, peut-être, parce que son âme séjournait parmi des êtres représentés par la peinture, il avait quelque peu l'apparence d'un portrait. Les visiteurs ressentaient la ressemblance entre le peintre et ses œuvres ; il leur semblait qu'un des portraits était descendu de son cadre pour venir les saluer.
Walter Ludlow, qui était un peu connu du peintre, lui exposa le sujet de leur visite. Tandis qu'il parlait, un rayon de soleil tombait obliquement sur sa figure et sur celle d'Elinor et produisait un si heureux effet, qu'eux aussi ressemblaient à de vivantes représentations de la jeunesse et de la beauté, rendues radieuses par la joie du bonheur. L'artiste, évidemment, était frappé.
« Mon chevalet est occupé pour plusieurs jours et mon séjour à Boston est forcément court — dit-il — d'un air absorbé; puis après un coup d'ceil rapide, il ajouta : ce Cependant vos désirs seront accomplis, quoique je risque ainsi de mécontenter le juge et Madame Oliver. Je ne puis laisser échapper cette occasion pour le seul plaisir de peindre quelques aunes de drap fin et de brocard.»
Le peintre exprima le désir de les représenter tous deux sur la même toile, avec une pose appropriée à un effet d'ensemble. Ce plan eût beaucoup plu aux fiancés, n'eût été l'exiguité de l'appartement où devait figurer. le tableau ; le projet fut donc écarté. L'on convint pour deux portraits en buste. Lorsqu'ils eurent pris congé de l'artiste, Walter Ludlow demanda d'un ton souriant à Elinor si elle savait quelle influence sur leurs destinées il était près d'acquérir.
a Les vieilles femmes de Boston affirment — continua-t-il — que sitôt après avoir pris possession des traits et de l'extérieur d'une personne, il est capable de représenter celle-ci dans un acte ou dans une situation quelconque — et, paraît-il, ce portrait devient prophétique. Le croiriez-vous ? »
« Pas tout à fait — répondit Elinor avec un sourire. — Mais s'il a vraiment ce pouvoir magique, il y a chez lui tant de douceur que certes il n'en fait pas un usage mauvais. »
%tyl L'ERMITAGE
Le peintre décida qu'il travaillerait aux deux portraits en même temps, donnant comme raison, dans le langage mystique dont il se servait parfois, que les deux visages s'envoyaient réciproquement leur clarté. Conséquemment, il donnait tantôt une touche sur l'une des toiles, tantôt sur l'aulre et les traits des deux modèles commencèrent à faire leur apparition d'une manière si vivante qu'on les eût cru évoqués du tableau, vraiment, par la puissance de l'art triomphant. Parmi les richesses de la lumière et les profondeurs de l'ombre, ils voyaient leurs propres fantômes. Mais, quoique la ressemblance s'annonçât complète, l'expression ne leur plaisait pas entièrement ; elle semblait être plus vague dans ces portraits-ci que dans les autres œuvres du peintre. Ce. dernier était satisfait de la réussite assurée des tableaux ; et comme les fiancés l'intéressaient beaucoup, il employait ses moments de loisir à faire d'après eux, à leur insu, des croquis au crayon. Pendant qu'ils posaient, il causait avec eux et s'efforçait de provoquer sur leurs visages les expressions les plus caractéristiques et en même temps les plus variées, qu'il avait le vouloir de concentrer et de fixer sur la toile. Enfin il annonça qu'à leur prochaine visite les deux portraits seraient prêts à être livrés.
« Si mon pinceau veut seulement servir ma conception avec fidélité pour les dernières retouches que je médite — dit-il — ces deux tableaux seront mes meilleures œuvres, assurément. Rarement, en vérité, un artiste a eu la chance de rencontrer de pareils modèles. »
Tandis qu'il parlait, il dirigeait encore son regard pénétrant vers eux et ne les quitta des yeux que lorsqu'ils furent au bas de l'escalier.
De toutes les vanités humaines, aucune ne s'impose davantage à
l'imagination que celle d'avoir son portrait peint. Et cela pourquoi? Le miroir, les boules polies des chenets, l'eau ou toute autre surface qui réfléchit nous offrent continuellement la représentation ou plutôt l'apparition de nous-mêmes lorsque nous leur jetons un rapide regard, sitôt oublié. Mais ces apparitions, nous les oublions parce qu'elles sont immédiatement évanescentes. C'est l'idée de durée — de terrestre immortalité — qui donne un intérêt mystérieux à notre portrait. Walter et Elînor éprouvaient cette impression et s'empressèrent de se rendre ponctuellement à l'heure fixée dans l'atelier du peintre pour voir ces formes peintes qui devaient les transmettre à la postérité. Le soleil brillait à leur entrée pour faire place à la mélancolie après leur départ. Leurs yeux furent immédiatement attirés par leurs portraits qui
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étaient appuyés contre le panneau le plus éloigné. Au premier abord, à travers la lumière un peu vague, se voyant ainsi, de loin, représentés dans leurs attitudes naturelles, et avec tout l'extérieur qu'ils reconnaissaient si bien, ils s'exclamèrent tous deux, simultanément, de joie.
« Nous voilà ! — s'écria Walter avec enthousiasme — pour toujours dans la lumière ! Les passions ne toucheront pas de leur ombre notre visage ! »
« Non — dit Elinor plus calmement — aucune tristesse ne viendra le changer ! »
Ce fut dit pendant qu'ils approchaient des tableaux ; ils ne les avaient encore vus qu'imparfaitement. Le peintre, après les avoir salués, se rassit à sa table où il complétait une esquisse au crayon, laissant ses deux visiteurs former à leur aise leur jugement sur les œuvres qu'il venait d^achever.
Par intervalles, de dessous ses épais sourcils, il projetait un profond regard vers eux, les considérait de profil, abandonnant l'esquisse en train. Ils s'étaient arrêtés quelques moments, chacun devant son portrait, le contemplant avec une attention fixe, mais sans prononcer une parole. Enfin, Walter s'avança — puis recula — regardant le portrait d'Elinor sous divers éclairages — et, rompant le silence :
« N'y a-t-il pas un changement ? — dit-il, avec un air de doute et de réflexion. — Oui, plus je regarde, plus vivement cela me frappe. Certainement c'est le même tableau que celui vu hier ; le costume, les traits, les voici, et pourtant il y a quelque chose de modifié. »
« Le portrait vous semble-t-il moins ressemblant aujourd'hui ? » demanda le peintre, qui s'approchait maintenant, avec un inexprimable intérêt.
« Les traits sont parfaitement reproduits, Elinor — répondit Walter — et, au premier coup d'oeil, leur expression est bien la vôtre. Mais, en regardant plus attentivement, j'aurais cru que le portrait avait changé d'aspect. Les yeux sont dirigés sur les miens avec une fixité si étrangement anxieuse et triste. Oh 1 oui, avec angoisse, avec terreur 1 Est-ce bien là le visage d'Elinor ? »
« Comparez le modèle vivant avec la représentation », dit le peintre.
Walter jeta un regard de côté sur sa fiancée .et tressaillit. Immobile, absorbée, — fascinée eût- on dit — elle contemplait le portrait de Walter, et son visage avait précisément l'expression dont il venait de se rendre compte avec désillusion. Se fût-elle exercée des heures entières devant une glace, elle n'eût pu atteindre cette
expression avec autant de succès. Si le tableau eût été un miroir il n'eût pu projeter son actuelle présence avec plus de mélancolique vérité. Elinor semblait inconsciente de ce que le peintre et son fiancé disaient à ses côtés.
« Elinor — s'écria Walter avec effroi — quel changement se fait en vous ?»
Elle ne l'entendait point ; son regard restait fixe. Il lui prit la main et ainsi la rappela à elle. Avec un soudain sursaut,, elle quitta des yeux le tableau et regarda l'original.
« Ne voyez-vous aucun changement dans votre portrait ? » demanda-t-elle.
« Dans le mien ? Aucun ! — répliqua Walter, l'examinant. — Mais, voyons! Oui, un léger changement, — une amélioration, me semble-t-il ; mais ce n'est pas au point de vue de la ressemblance. Il a une expression plus vivante aujourd'hui que hier; on dirait que l'éclair d'une pensée éclate dans les yeux et va se répercuter sur les lèvres. Maintenant que je regarde de plus près, cela s'affirme. »
Tandis qu'il observait avec intensité, Elinor se tourna vers le peintre. Elle le regarda avec une douleur anxieuse et eut Pimpression qu'il répondait à ce regard par une sympathique mais inexplicable commisération.
a Ces yeux ! — fit-elle à mi-voix, tressaillante, — leur expression I d'où vient-elle ? »
« Madame — dit le peintre, tristement, en lui prenant la main et en l'emmenant à l'écart, — dans ces deux tableaux j*ai représenté ce que j'ai vu. L'artiste — le vrai artiste — doit percer l'enveloppe extérieure. C'est son attribution — sa plus belle, mais souvent très mélancolique attribution — de voir les profondeurs de Pâme et, servi par une puissance qu'il ne comprend pas lui-même, de faire apparaître celle-ci, lumineuse ou sombre, sur la toile, en des regards qui expriment comme une prophétie la pensée et le sentiment. Oh ! que je voudrais me convaincre d'erreur dans le cas présent î »
Ils s'étaient maintenant approchés de la table, où se trouvaient des têtes au pastel, des mains presque aussi expressives que des visages, des tours d'église recouvertes de lierre, des cottages aux toits de chaume, de vieux arbres foudroyés, des esquisses de costumes orientaux ou anciens, et toutes sortes d'ébauches pittoresques comme un artiste en couche sur le papier à ses moments d'intellectuelle flânerie. Tout en tournant les feuillets, avec une apparente insouciance, il fit voir une esquisse au crayon représentant deux figures.
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« Si je me suis trompé — continua-t-il — si votre cœur ne se voit pas réfléchi dans votre portrait — si vous n'avez pas de motif secret pour croire à la sincérité que j'ai mise dans l'autre — il n'est pas trop tard pour les changer. Je puis modifier aussi les poses. Mais cela pourra-t-il influer sur l'avenir ? »
II attira l'attention d'Elinor sur' l'esquisse. Un frisson parcourut tout son être ; un cri fut sur le point de lui échapper ; mais elle le retint, avec ce sang-froid qui devient habituel à tous ceux dont le cœur est empli de terreurs et d'angoisses cachées. Elle quitta la table et s'aperçut que Walter s'était avancé assez près pour avoir vu l'esquisse sans se rendre compte avec certitude si elle avait ou non frappé son regard.
« Que les portraits restent comme ils sont 1 » dit-elle vivement. « Si le mien est triste, je ferai en sorte de paraître plus gaie, en manière de contraste. »
« Qu'il en soit ainsi — répondit le peintre en s'inclinant. Puissent vos douleurs n'être qu'imaginaires et que votre portrait soit seul à les déplorer ! Quanta vos joies, puissent-elles être sincères et protondes et s'exprimer sur ce beau visage, à la confusion de mon art imposteur ! »
(Traduit de l'anglo-américain Nath. Hawthorne, par Geo. Khnopff.)
(La suite au n* prochain.)
Autour de l'Idole
Aux pieds insignes de V Aimée,
A filets bleus, onduleux,
A filets onduleux, bleus,
Monte, lente, une fumée.
Et c'est le subtil encens
De mes songes caressants
Qui tourbillonne au feu sacré des cassolettes
Vers ses pieds adolescents
Meurtris du poids des amulettes.
Le parfum des serpolets
S'évapore en bleus filets ;
Myrrhe, oliban, vanille âpre ou gingembre,
Autour de ses chevilles d'ambre,
S'exhalent en flocons frileux
Et doux d'une douceur sereine d'oiseaux ble us.
Mon amour avec eux flotte et s'idéalise,
Epanoui d'un libre essor
Autour des reins cambrés par les hauts talons d'or
Mon amour flotte et s'angêlise,
Glissant d'un charme félin
Le long de sa robe de Un.
Puis c'est comme une mer mouvante oîi Vindolence
De son corps puéril et souple se balance,
OU ses deux seins semblent vùgttër,
En un frisson de voiles blanches,
Vers quelles îles étranges
Ou vers quel fortuné gué ?
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Monte toujours, ô légère fumée, Et toi comme elle, ô mon amour, Jusqu'à son front de camée.
Jusqu'à V étoile bigemmée, Tout mon soleil et tout mon jour, Qui tremble dans ses yeux d'amour.
Que sa lèvre en soit parfumée,
Et que ses cheveux botticelliens
Noués d'écarlates liens,
Comme un grand papillon nocturne qui sommeille
Grisé de sucs virgiliens,
Défaillent sur la fieur vivante de l'oreille.
Antoine Sabatier.
Propos confidentiels
d ? Eté mélancoliqu e