‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 102 sur 140 · BAYREUTH ET MUNICH · texte numérisé non relu

BAYREUTH ET MUNICH

La Pluie tombe dans les rues étroites, sur les maisons noires, sur le parc solitaire où, pensif, dort le canal moussu tout voilé d'herbes traînantes, sur le vieux château des margraves de Bayreuth ; comme une sympathique caresse, elle pose sa mousseline triste sur la grâce fanée des anciennes choses. Dans la brume laiteuse s'estompent les collines d'ordinaire si joyeuses, et là-haut le temple de Wagner se profile à peine — perdu dans le gris.

Et sur Munich aussi, les gouttes monotones s'appesantissent en brouillard uniforme, ternissant les palais, les avenues, et les jardins toujours verts.

Ce sont elles, les petites gouttes, qui, obsédantes d'humidité, me poursuivent jusque sur les bords de l'Isar, ce sont elles — n'en doutez pas, mais ne- dites rien — dont la vilaine persistance rend plus grognonne encore mon âme de dilettante, mon âme vaporeuse et veule, détrempée déjà dans l'amertume fraîche des bières brunes ou blondes, dans la douceur fade des tasses de café au lait.

Puis, dans les chambres closes d'hiver, penché sur les partitions ouvertes, on rêve parfois l'extase d'exécutions si fougueuses et si passionnées, et si nuancées cependant : des évocations d'orchestres immenses et lointains, aux ensembles fondus, assourdis par la distance, d'orchestres merveilleux où chuchotent et sanglotent des hautbois impeccables, où les flûtes égrènent — sans accrocs — le rire clair de leurs notes fraîches comme des gazouillis d'oiseaux, où cristalline ruisselle sur des harpes nombreuses la cascade lente des arpèges. Des chansons folles jaillissent, s'épandent, s'épanouissent, fièrement portées sur des cuivres sonores, sur des tubas fantastiques^ qui jamais ne détonnent; et ce sont des bruissements et des frémissements de forêts, des rayons de soleil, des sourires de printemps, des fuites et des murmures d'eau courante, parmi lesquels frissonnent, ondoient ou tremblent, languissent, songent et s'envolent des mélodies câlines et souples, des caresses hautaines de violons, et le cri haletant, les plaintes balbutiantes, les gémisse-

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