‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 103 sur 140 · PROPOS CONFIDENTIELS · texte numérisé non relu

PROPOS CONFIDENTIELS

ments ployés et las, qui pleurent, se lamentent, se désolent et se désespèrent, éperdus, dans les cordes des violoncelles.

Enveloppée de l'harmonie fluide de l'orchestre, passe la passion des voix humaines : des voix de femmes, charmeuses, aux tonalités ardentes, tendres ou effrayantes de désirs, dont les appels d'amour troublent et exaspèrent, atténuées et soutenues par le timbre sombre de voix plus mâles, radieuses, calmes et consolantes, promenant la tranquillité de leurs larges ondes

Papillons bleus, petits rêves d'hiver, adieu, — les envolés.

Il est téméraire de trop méditer sur des musiques graves : on y gagne parfois, ie joli cliquetis de songes sonores ; mais la fête, brève, se tait, et lorsqu'au matin gris, les sonneries s'éteignent et les chansons s'endorment, bien des regrets s'éveillent de ne pouvoir jamais, sinon à travers la médiocrité des humaines et défectueuses exécutions musicales, entrevoir les splendeurs que, passager, nous dévoila l'enthousiasme d'une hallucination de hasard.

Et cependant personne — si ce n'est M. Mottl — ne sait comme M. Richter dégager subtilement de la trame enchevêtrée de l'orchestre les thèmes divers de la trilogie et les faire ressortir, phrasés simplement, dans leur rythme puissant, marqués de leur individualité, lumineux et clairs, quoique fondus suffisamment dans l'harmonie générale.

Mais tandis que le bâton de Mottl bondit, s'élance et voltige, courbe en rondes effrénées, en galops vertigineux, en courses étourdissantes, les marches somptueuses et lesthrènes larmoyants, tandis que très impérieux, il sautille, s'affaire, s'essouffle et halète, culbutant, bousculant et hâtant, trop preste et trop leste, les langoureuses mélopées de souffrance et d'amour ; celui de Richter, d'un essor plus large, d'un envol plus majestueux, dédaigneux des vivacités papillotantes, des impétuosités inquiètes, s'enlève lourd, fort et pesant, vogue lentement à travers les mélodies mourantes, serpente grave et souple, se prolonge, — et, solennel, se morfond en des langueurs sereines.

L'orchestre aux fanfares duquel ils président, d'un équilibre très satisfaisant au point de vue instrumental, agrémenté d'un imposant ensemble de harpes dont les gammes liquides fluidifient agréablement le corps orchestral, pèche, trouvez-vous pas, par l'insuffisance technique de certains instruments, incapables de faire face

3 oo l'ermitage

à maintes difficultés, et très insoucieux, semble-t-il, de ménager les oreilles d'impressionnables auditeurs.

A celui de Munich, plus modeste, moins savamment et moins fortement organisé, je ferai le même reproche, et je m'attriste de la torpeur où il s'endort, résigné, inconsistant, sous la brume somnolente que dégage la personne molle, filandreuse, hésitante et douceâtre de M. Fischer.

Mais comme il se réveille, comme il s'anime, quand, convaincu et fougueux, fébrile et tout vibrant, Strauss le pétrit et le secoue de sa baguette mince, dominatrice, où passent l'impériosité, la frénésie des caresses et des tempêtes, où tremblent des prières et des imprécations. De petits bondissements, de petits tressautements, de petits frétillements, des gestes de pardonner et des gestes de maudire, et voilà qu'au bout de la main gauche fiévreuse, les doigts inspirés et charmeurs, les doigts ardents, s'agitent, se détendent, maîtrisent et encouragent, lancent, épandent les menaces et les bénédictions, sanglottent, implorent, conjurent, objurguentet condamnent, tour à tour s'humilient en attendrissements mouillés ou planent évocateurs dans l'orgueil d'un triomphe, massent et malaxent, — et parfois, s'allongeant, s'enveioppant languissamment d,e la grâce d'un sourire, prennent des airs d'effeuiller, en une jonchée rose, des pétales de roses.

Vraiment très émouvant et très ému le zèle contorsionné de M. Strauss.

— Par contre, sur la scène de Munich, comme sur celle de Bayreuth, traînent et flânent — trop souvent, hélas — la fatigue et la nonchalance de voix fanées, de voix flétries, brisées ; voix sans doute florissantes au temps jadis, mais que les ans ternirent de la mélancolie de leur rouille envieuse, et que prostra le labeur inquiet vers vos éternelles mélopées, ô Wagner. Et c'est pourquoi maintenant, si tristes, elles grincent très aigres, s'enflent, se poussent en un effort pénible vers le registre maigre de leurs notes de tête, s'essoufflent hors d'haleine — ou s'atténuent, râlent, s'évanouissent, s'évaporent en gargouillements confus, en la profondeur de ronflements attérés, . .

Puis, c'est le tumulte des gosiers juvéniles, qui n'ont même pas, comme ces vétérans, l'excuse derrière eux dé tout un passé de gloire, et qui glapissent, s'égosillent, vocifèrent, s'épuisent, infructueux, à muer en sonorités, en une ampleur mélodieuse, leur anémie et leur bonne volonté, et leur enrouement si peu complaisant.

Donc, parmi l'idylle des clairs de lune, le flamboiement descrépuscules et des apothéoses, et la lumière joyeuse dont s'ensoleillent

PROPOS CONFIDENTIELS 3oi

les décors de forêts, des voix erraient, des chants mouraient, des voix et des chants ias ; et des voix plus jeunes, vides et vaines, s'évertuaient.

Et c'était votre voix, ô Sûcher, c'étaient votre voix et vos chants, qui jadis fluaient en des jets d'or limpide, bondissaient en appels sauvages de folie amoureuse, et qui maintenant se convulsent en spasmes aigus. Vos baisers se précipitent, vos étreintes s'éternisent et tressaillent, et le jeu emporté de votre corps empâté énerve encore par l'audace de ses enlacements. — Mais votre voix acide — votre voix qui déchire !

C'était votre voix, ô Sûcher.

Et c'était votre voix, Grûning, c'était votre voix effilée et rauque de ténor nasillard, de sous-lieutenant imberbe en travail de commandement, et la médiocrité de vos gestes aux élégances incertaines, de vos piaffements pleins d'intentions.

Et c'était aussi votre voix, qui gloussait, atone, et bégayait et zézayait, ô Bachmann, humiliant, par sa fadeur floue, le verbe et la divinité de Wotan.

C'était celle de Kalisch trop acerbe et facilement égarée, et celle de Gudehus, quelconque et monotone.

Et c'étaient les cris acérés, les claironnantes hardiesses, les grêles fusées en vert-jus de M lle Frank.

Mais au milieu de tant d'impérities ou d'insignifiances blâmables, jaillissent çà et là, des chants plus clairs, et le tintement berceur de quelques notes onctueuses.

J'aime de M me Lehmann, non pas le jeu ou la plastique, mais les nuances d'une voix pure, bien que déprimée et indigente dans l'octave inférieur au point de s'assoupir — fort déplorablement exténuée — lors de la scène du Crépuscule des Dieux, où, furieusement, devrait se clamer le serment redoutable prêté sur la pointe

de la lame.

Comment tairais-je la simplicité, la hauteur sereine, l'altière raideur fondue quelquefois en une douceur fluide, en laquelle se pavanent la grâce lente et lés chansons murmurées, de M lle Ter-

nina?

Et puis-je ne pas célébrer l'organe sympathique de M Ilc Dressler, écho grelottant d'une flûte de cristal, fil d'argent un peu frêle, si ténu, qu'effleurerait une brise du soir, une lueur de lune, et sur sa dolente face de lune, sur sa face bouffie, de boulotte falote et pâlotte, le sourire qui danse, frissonne et se pâme dans la langueur mystérieuse d'une extase presque jolie ? — Salut au rêve où s'est levé le Chevalier, ou reflet en l'azur de ses yeux, des mous-

ses neigeuses ei des pétillements d'écume des Champagnes de là-bas ? — mais pourquoi se fier aux chuchotements des langues envieuses ?

Dirais-je pas aussi les agréments de cette confortable Vénus qu'est M me Mailhac, svelte parmi le peuple gras des cantatrices allemandes, et dont le corps élancé, dont les lignes élégantes et souples, ondulent et s'accusent si plantureuses sous le voile des tuniques germaines — trop peu transparentes.

Et puis, voici Vogel, de la poitrine vénérable duquel, encore que fatigués et encapuchonnés, sortent les accents lointains où passe le charme des vieux rêves; voici Friedrichs, et voici Breuer, aux voix timbrées, exercées, qui féroces, forcenés, parodient et exagèrent très effrontément la mimique de leurs rôles, voici'

Mais assez, . . . Et je clos cette liste, omettant bien des noms, non par négligence coupable ou par oubli involontaire, mais parce qu'il se fait tard, et parce que tout lasse — à la longue — même une énumération d'acteurs.

Petits moineaux tout mélancoliques, sautillant par la rue déserte, déjà sombre, ou blottis dans le feuillage mouillé, qui ébouriffez vos plumes frissonnantes et chantez au xiel gris en complaintes enrouées la déception de vos songes d'oiseaux, l'attente vaine du rayon propice, du soleil bienfaisant qui devait réchauffer votre polissonnerie — petits moineaux, mon âme sœur de vos âmes, comme elles ingénue et transie, s'attriste et grelotte dans l'humidité froide, car, elle aussi, ne retrouve plus la belle lumière 4'art, la tiède aurore dont s'était éclairée, dont s'était enivrée la fièvre de ses soirs d'hiver, — elle qui, malingre, chatouilleuse, inquiète et blême, parmi des rêves de lys et de roses pourprées, en espérance folle, s'étonnait, s'adonnait et s'envolait— si légère, — souvenez-vôus, à la chasse aux papillons. * * '

Hassé,

L'Embûche"

Parsifal est entré dans le jardin magique jailli soudain du sol à Tordre de Kiingsor, et ses yeux, agrandis de surprise, s'emplissent de l'éclat de la flore splendide où toutes les couleurs et tous les ors se mêlent avec l'ardeur sauvage des tropiques.

Et voici que, formant l'apparence de corps

de belles jeunes filles,

les fleurs s'animent et se groupent

et déroulent autour du héros ingénu

leur troupe

en ronde de guirlandes mouvantes.

Parsifal est étonné, mais point ému.

Que pourrait contre sa vertu

l'embûche avouée qui se tend ?

Oh, comme cependant

elles parlent raison, semb3e-t-il,

ces fleurs parfumées qui sont filles.

Elles disent avec d'harmonieuses voix

que pour la volupté de l'homme

elles viennent d'éclore,

que les cueillir est un devoir,

et que les laisser inutilement fleurir

est le pire des crimes,

car elles penchent bientôt sur leurs tiges

et se flétrissent.

Mais le jeune homme a traversé bien des jardins,

enfant il effeuilla par jeu bien des pétales,

et jamais il n'a vu des parterres de femmes

se tendre en s'offrant Vers ses mains.

(i) D'un recueil de « Fables » à paraître.

3o \ L'ERMITAGE

Il repousse les tentatrices dont la séduction se brise à son dédain et les regarde fuir en souriant, heureux d'avoir dissipé le prestige. •

A travers le jardin dévasté maintenant

il va poursuivre son chemin

quand un gémissement plaintif l'arrête

et le force à tourner la tête.

Il découvre une femme

au visage baigné de larmes,

et rien que cette vue émeut de grand'pitîé

son cœur indifférent qui n'a jamais frémi.

D'une angoisse inconnue il se sent envahi

en entendant alors de cette bouche grave

tomber le nom de Parsifal,

ce nom de simple et pur qu'il avait oublié.

O lâcheté, langueur perfide

qui t'insinues comme un reptile

dans les âmes viriles,

ô pitié, comment se défendre de toi ?

Le cœur sur qui les griffes

de la volupté sont sans prise

s'amollit et se fond sous la chute des larmes;

le vainqueur est vaincu par toi

et ses tremblantes mains laissent tomber leurs armes.

Kundry est belle, mais qu'importe !

les perles de ses pleurs sont sa seule parure

et ses hoquetantes paroles

mieux que les chants des filles-fleurs

sont pleines de douceur.

Elle dit cette enfance recluse

au fond des bois, loin des rumeurs de guerre ;

elle dit cet amour inquiet d'une mère

qui, privée d'un mari mort en des aventures,

redoutait pour son fils le sort de Gamuret ;

mais un jour l'ingrat franchissait

sans un dernier adîeu le seuil de la forêt

l'embûche 3o5

pour chercher à remplir une belle aventure.

Et la mère attendit

jusqu'au temps où l'espoir à son tour fut parti ; l'espoir en la quittant lui déroba la vie.

Parsifal a pleuré pour la première fois ;

une lourde langueur l'oppresse et sa faiblesse

le conduit malgré lui à l'abandon de soi.

Et la magicienne, trop certaine

de sa victoire prochaine,

l'attire sur son sein palpitant de douleur.

Mais le simple et le pur recule avec horreur,

car la fureur de ce baiser

lui découvre le piège où il allait tomber.

Edouard Ducoté.

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