‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 104 sur 140 · I. — LES POÉSIES · texte numérisé non relu

I. — LES POÉSIES

Automnales, par André Lebey (Edition du Centaure), — Vie, par Georges Rency (Lacomblez).— Le Livre d'Heures du Souvenir t par Louis Raymond (Bibliothèque de la Plume). — Les Fontaines Miraculeuses, par Yves Berthou (Lemerre), — Le Vain Exode, par Jean Baslxn (Fischbacher). — ha Femme, par Albert Arnaud (Béziers, Imprimerie générale, Sapte). — Rimes Franches, par Louis Azêmar (Léon Vanier).

Il y a beaucoup d'esprits obscènes, encore plus de médisants ou de satiriques, peu de délicats.

La Bruyère.

Le plus délicieux de nos impertinents, vous entendez M. Maurice Barrés, écrivit un jour avec malice dans ses Taches d'Encre, ceci ou à peu près :

$« citerai, avant de le revendre, tout ouvrage médiocre.

et ailleurs :

Je découvrirai volontiers du génie à qui me trouvera du talent.

Ces citations amènent, comme l'on voudra, à parler de M. Barrés ou à s'étendre, à propos de critique, sur des choses peu neuves. Parce que je n'aurais vraiment pas de quoi remplir quatre pages avec les poètes, voici pour arrondir le bissac.

M. Barrés forme avec M. Anatole France et M. Stéphane Mallarmé une des trinités d'écrivains qui me sont les plus chères ; que mettez-vous l'un près de l'autre, demandera-t-on, ces artistes, admirables sans aucun doute, mais si dispareils? En effet, à première vue, il paraît étrange qu'on en puisse associer les noms ; et cependant, si Ton y regarde bien, ne voit-on pas que, tous trois, Us ont eu un même dédain, souriant et intelligent, de leur époque ; n'est-ce pas ce dédain qui conduisit M. Mallarmé à l'ésotérisme comme c'est à lui que M. Barres doit sa paradoxale discipline de vie et M. France son indulgence sceptique à l'égard des hommes et de leurs livres ? Dédain charmant qu'on a peine à découvrir au travers d'une ironie déjà secrète et ce plus ou moins, selon qu'il s'agit de celui-là ou de celui-ci ou de ce troisième, car si l'on perçoit clairement la flûte railleuse de M. Barrés et l'ombre narquoise que M. France, un instant, agite derrière son vitrail ensoleillé, l'ironie, chez M. Mallarmé, figure le solitaire inaperçu d'une bague au doigt, qu'il aurait tourné contre la paume de sa main. Et, tous trois, envers la posture dévote de leur temps, je me les représente des femmes gracieuses, et hautaines malgré l'apparence, qui,

CHRONIQUES 3c>7

négligemment assises et sans se vouloir retirer, repousseraient leurs amants agenouillés, à petits coups de plat d'éventail dont on ne saurait affirmer s'ils méprisent ou encouragent.

Ils ont eu l'habileté de ne point énoncer tout ce qu'enferme leur œuvre : leurs écoliers (gens de talent, mais oui), y tâchèrent pour eux. Ainsi, M. Barrés, on n'en doute pas, professe en lui-même, sur ses contemporains, telles opinions dont il se garde avec soin de leur faire part : M. La Jeunesse s'en est chargé, et M. Barres dut sourire et s'applaudir d'un si déluré disciple etpenser : Ah ! que c'est donc cela ! Je n'eusse pas fait mieux. On imaginerait fort bien également (où est le temps qui vit M. Maurice Quillot s'appliquer, gravement, à Y Entraîné /) que M.Jean de Tinan, psychologue subtil et irrévérencieux, en ses écrits ait utilisé l'essence de certains badinages discrets que M. Barrés piqua, çà et là, à travers ses livres. Après ? nierez-vous que le vers instrumental, tel que le conçoit M. René Ghil, soit né d'une méditation approfondie de V Après-midi d'un Faune et que les articles de M. France sur les lettres contiennent, sinon exprimée, du moins en substance, toute l'esthétique, étroite et partant sévère, de M. Charles Maurras ?

M. Maurras, prosateur excellent, et M. Retté, poète exquis, sont des critiques féroces. Celui-là s'emploie à mettre en terre les gens avec une parfaite urbanité, celui-ci écorche vifs les chers Maîtres non sans une belle haine romantique : et tout deux je les aime à cause de leur manque de respect envers les notoriétés.

Donc qu'il n'en soit plus question ici et revenons à la promesse, ancienne, de M. Barrés :

Je découvrirai volontiers du génie à qui me trouvera du talent.

Il faut s'attarder à cette ironie d'un auteur fin parce qu'elle résume, sous une forme brève, l'habituel raisonnement instinctif des écrivains lorsqu'il s'agit d'apprécier l'œuvre d'un confrère. — Ariste parle ; Baghavat, du talent ? peuh... et après un silence : il n'a même pas répondu à l'envoi de mon dernier livre. — Polyorchis dédaigne les poèmes d'Acoléos, il les trouve anémiques ; cela vous étonne, car Polyorchis, d'ordinaire, est bon juge; mais aussi pourquoi le vertueux Acoléos a-t-il été reprocher à Polyorchis sa clientèle de courtisanes ?

Cet usage du dénigrement réciproque n'offre, d'ailleurs, rien que de très naturel, et ne serait-il pas presque surhumain qu'un auteur passât le séné à qui lui refusa la rhubarbe ?

Vous connaissez Agathoclès ; il publie des opuscules de vers mourants dans le format, perdu, des anciens euchologes, et rédige la chronique littéraire, au Petit Moniteur des Quais ; c'est un jeune homme sympathique et un lettré délicat qu'offusque l'obligation de ne jamais écrire ce qu'il pense de ses contemporains; il sait bien que Electa sera toujours une

3o8 l'ermitage

médiocrité, mais Electa est jolie, et l'acoustique de ses salons prolonge délicieusement l'agonie des vers d' Agathoclès ; il sait mieux encore que le poète Ryparofal n'est qu'un vil pornographe, mais Ryparofal a proclamé le génie d' Agathoclès dans sa revue : L'e Glaïeul Phallique, Agathoclès alors s'attriste; il gémit en secret : en vantera-t-il moins au sous-sol du Petit Moniteur la prose caméenne de Electa et l'érotisme hiératique de Ryparofal ?

Ah ! Tindépendance de jugement I Pour la connaître dans tout ce qu'elle a de fier et de noble, il faudrait être stylite, n'avoir ni amis, ni maîtres, ni maîtresses, et se garder de toute exclusive esthétique plus que du mal napolitain.

Ceux qui rendent compte des livres et surtout des volumes de vers, dans les petites revues, reçoivent, chaque jour, des brochures pailletées de rimes, et totalement dépourvues d'intérêt : faut-il être juste envers ces malheureux barbouilleurs, j'entends, les renvoyer à leurs minutes et à leurs plaidoiries, ou leur doit-on bailler du galbanum et des encouragements ? Eh bien, je crois qu'on ne saurait être trop désagréable à leur égard et les dégoûter assez de la typomanie. Je vous assure que je ne dis pas cela par méchanceté d'âme (je trouverais, n'était ma conscience, du talent à l'auteur de Pa?Hos et Zuella I) mais bien par écœurements Mettez-vous donc dans la tête, poètes d'ici et poètes d'ailleurs, qu'il ne suffit pas d'écrire en alexandrins : je souffre, ou, j'aime, ou, je ris, pour faire oeuvre d'artiste ; M. Vielé-Griffïn imprimait naguère avec justesse (je cite de mémoire) que l'émotion psychique et son expression esthétique diffèrent essentiellement : c'est ce que tous ces médiocres ignorent. Ah ! de grâce, riez ou pleurez, ayez de belles âmes ou des âmes de souteneurs ou l'âme de tout le monde, cela nous est indifférent, mais si vous pétrissez votre amour ou votre douleur ou votre haine dans l'or ou les pierreries, ou si vous en tramez d'harmonieuses symphonies, alors on vous décernera tout le laurier désirable : un vrai poète ne demeure jamais longtemps

inaperçu.

M. ANDRÉ LEBEY C'estun sincère qui n'est pas loin de connaître parfaitement son métier ; les vers d'Automnales sont souples, harmonieux, délicieusement endormeurs :

Souvenirs entrevus sous des pâleurs, lunaires, Les amours d'autrefois au cours d'une eau rêveuse Reprennent lentement dans la nuit langoureuse Les thèmes nuptiaux devenus funéraires )

Les doigts purs effilés voltigent sur les lyres, Lourds de leur lassitude et du poids.de leurs bagues Qui mêlent leurs rayons brusques aux lueurs vagues Des gouttes de clarté que la ramé retire.

Que pensez-vous de cette dernière strophe ? La vision n'est-elle pas exacte et la netteté de rendu remarquable ?

Ah ! relisez Automnales maintenant que novembre s'approche, la tristesse de ce livre est douce et pure, elle ne fait pleurer qu'en songe : un jeune homme accorde sa lyre, aux confins du crépuscule, aux rives d'un lac, et, dans le bosquet le plus proche, Lamartine, Musset et Henri de Régnier prêtent l'oreille aux frifilis des feuilles d'or.

* ♦ M. GEORGES RENCY

Ce sont aveux d'amour qui chantent sur les lèvres comme les sources closes murmurent parmi les mousses. Vie! cela s'appelle Vie. Ne croyezvous pas qu'il faut pour répondre à un titre paieil, au dedans du livre, des poèmes de génie ? Ceux de M. Rency se contentent d'être parfois exquis. Il y a même à la fin du volume une « chanson de Vie » qui, mieux qu'exquise, est peut-être belle et s'amplifie d'un magnifique souffle de printemps. On y trouve des vers tels que ceux-ci :

La lumière tombait musicale et ténue, Comme une immense harpe d'or.

Mais il est une chose que je me refuse à comprendre : pourquoi,, (car ceci est la conclusion du livre de M. Rency) pourquoi faut-il nécessairement, pour trouver la Vie, abjurer la foi chrétienne ? Le Christ n'offret-il pas la plus haute expression de la Vie ? On prend surtout conscience de soi et de la Vie dans la douleur et la pauvreté, non dans la volupté et la splendeur ; ce qui est beau c'est le Christ en croix dont les côtes saillent effroyablement de souffrance et non l'obscène cambrement de reins de Priape. La nudité, la Vie, telles que les célèbrent M. Rency et les païens d'aujourd'hui n'est qu'une sourde exaltation de la luxure humaine ; la nudité du Christ proclame la beauté divine de la douleur, de la charité et du sacrifice.

Qu'on se rappelle le conte de M. Mallarmé, Y Ecclésiastique, où l'on voit un prêtre se rouler plus heureux qu'un âne dans les fourrés du bois de Boulogne, aux premiers effluves du printemps.

Ainsi quand on analyse ce délire de vivre où s'éperd le talent de quelques poètes contemporains, on trouve, au fond, le simple instinct qui pousse le baudet à se rouler dans l'herbe, quand la nature est en joie.

Page 1