‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 106 sur 140 · LE CHANT DU BERGER · texte numérisé non relu

LE CHANT DU BERGER

Comme un pâtre lassé s'arrête au bord du champ, Tire sa flûte et chante au milieu du silence, Et qu'aux buissons prochains fleurit et se balance La robe des étés au rythme de son chant ;

Comme il sent l'air du soif baiser son front penchant Et les rêves des nuits fleurir son indolence Lorsque, porteur de joie, aux deux voilés s'élance Le bucolique écho de son refrain touchant,

De même le poète au chemin de la vie

Jette parfois le soir une chanson ravie,

Et le peuple applaudit quand sa voix a passé ;

Mais personne ne sait, dans l'ombre gui l'écoute, Qu'il s'est assis pleurant sur le bord de la route, Qu'il chantait pour lui-même, et quHl était lassé l

J'ai lu La Femme de M. Albert Arnaud et Rimes Franches de M. Louis Azémar, médaillé de i re classe à V Institut récréatif de France. Il serait cruel de parler plus longuement de ces ouvrages.

Charles Guérin.

II. MUSIQUE Orphée et Don Juan, Gluck et Mozart. — Glinka et les fêtes russes ;

RÉOUVERTURE DES CONCERTS. — NÉCROLOGIE : A. BRUCKNER ; J. GaRCIN. — A

propos de Berlioz.

a Oh i quel art charmant ! quel art divin 1 La musique a été inventée par un homme sensible, qui avait à consoler des malheureux : quel baume bienfaisant que ces sons enchanteurs !... La musique répand dans mon sang, dans tout ce qui m'anime une douceur et une sensibilité si délicieuses, que je dirais presque qu'elle me fait jouir de mes regrets et de mes malheurs ; et cela est si vrai, que, dans les temps les plus heureux de ma vie, la musique n'avait pas pour moi un tel pTix... » Ainsi s'épanchait la vibrante M Ue de Lespinasse, qui préludait par cet aveu : « Je vais sans cesse à Orphée, et j'y suis seule. Mardi encore, j'ai dit à mes amis que j'allais faire des visites, et j'ai été m'enfermer dans une loge. » J'admire d'autant mieux ce pieux mensonge {que, cent vingt-deux ans plus tard, je devais instinctivement le renouveler. Chaque fois que je lis Orphée sur l'affiche verte, je ressens le délicieux malaise avant-coureur des rendezvous. Mes pieds me portent d'eux-mêmes au théâtre. L'amour triomphe de la mort — et de la vie.

Ailleurs, au printemps (i), j'ai caractérisé chacune des trois reprises de YOrfeo francisé, par le sentiment sui generis d'un auditeur typique : en 1774, c'est le triomphe des âmes sensibles avec M lle de Lespinasse qui déclarait tour à tour à son ami : cette musique « déchirante » me calme ou me rend « folle » ; — en i85o,, c'est la docte imagination de Berlioz transfigurée par M me Viaro'ot, et qui fait alterner les rêves poétiques avec les revendications militantes (2) ; — en 1896... j'aurais mauvaise grâce

(1) Dans V Artiste de mars 1896 {La reprise de /'Orphée de Gluck) ; — cf. YErmitage d'avril 1896 (Musique).

(2) Consulter les Lettres de M^& de Lespinasse (édition de J. Janin) et H. Berlioz, A travers chants.

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à m'ausculter moi-même, et, faute d'autorité, je n'invoque que ma ferveur. Au demeurant, d'autres sont en train de suppléer à mes lacunes (t). Ne faudrait-ii point tenir un journal exact des auditions successives du chef-d'œuvre? Cela vaudrait bien des mémoires ampoulés... Chaque fois, le moi s'exalte différemment à la noble flamme, et la paie de retour en y découvrant des beautés neuves : des détails inaperçus surgissent de l'ombre, comme révélés ; des reflets inédits se montrent. En art, comme en amour, tout est nuances, la volupté désirée semble toujours nouvelle. L'habitude seule est l'ennemie.

Maintenant, l'Ouverture même m'intéresse, « incroyable niaiserie », selon Berlioz, allegro molio dans le moule du temps dont Mozart symphoniste ne craindra point d'abuser. Mais, (i er acte), dès que retentissent les premières mesures attristées du thrène en ut mineur, j'aime, je vibre, je grandis à mes propres yeux : quel plus beau service funèbre, l'éclat des trombones dialoguant avec les voix mornes et les violons poignants ? Le cri Eurydice ! est sublime, en effet. Accords graves, timbres augustes. Dès le début des récitatifs: « Vos plaintes, vos regrets... » — « Aux mânes sacrés d'Eurydice... », la déclamation tragique s'accorde avec le timbre profond du contralto solo. L'antique ressuscite, l'accent, le contour, le style théâtral est trouvé. Puis, l'écho du hautbois pastoral répond seul aux strophes virgiliennes : idylle morose, plainte naïve qui transportait Corot. De là, son cri de mélomane paysagiste : « C'est comme du Gluck ! » Et, toujours, des récits coupent la romance, affirmant la mélodique liberté du drame. L'expression s'unit à la beauté. La forme mélodieuse devient la « splendeur du vrai ». Quel style, toujours ! Il faudrait tout citer. Il n'y a point de mots pour définir « l'austère enchantement » de la note, la qualité, la physionomie, le son de voix de certaines phrases. Décrit-on des visages ? Retenez l'arpège de fa majeur qui sert de liaison, de rentrée souple à la II e strophe : c'est le Te, dulcis conjux transposé par l'instinct divin. Le trémolo gronde comme une lyre, l'admirable quatuor élève le ton, quand il s'agit de l'au-delà ténébreux : et, contraste, le rococo charmant des deux ariettes de l'Amour I L'air final est emprunté à Echo et Narcisse (O trouble, ô désordre extrême...} : xvm e siècle pimpant et pompeux.

II e acte (2) : Je voudrais revivre le mardi 2 août 1 774 pour savourer la stupeur narquoise des Parisiens du temps en présence de ce miracle du

{1) Bibliographie ; Le* théâtre de Gluck, par Alfred Ernat {Revue pour les jeunes jzlles, 5 juillet, 20 septembre : à suivre) j — Etude sur Orphée de àluek t par Julien Tiersot, pour servir de préface à la grande partition définitive (Ménestrel, en cours de publication ; le 5e article paraît ce 27 septembre 1896).

(2) Cf. Y Ermitage du 1$ mai 189a, à propos du II Q acte d'Orphée, souvent joué Conservatoire .

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génie ; le vieux Gluck était un enfant terrible — et sublime, un jeune, un moderne aussi « audacieux » que son poète descendu parmi les ombres ! Je comprends MM. les Piccinistes... Ce début pianissimo, sinistre, cette large tonalité d'ul mineur, cet hymne de la harpe, soudain majeur et confiant, — par le bécarre comme disait Jean-facques (i) que les Non furieux bouleversaient, cette obscure clameur qui se ralentit, qui s'éteint, domptée par le charme, ces pantomimes et ces cuivres, ce De] Profundis païen de l'abîme, cette unité scénique, ce petit rhythme final de quatre notes dans l'orchestre seul développant la dernière phrase apaisée du choeur silencieux, tout cela n'a d'égal que Vélyséenne lumière du bienheureux séjour (entr'acte trop long) : le quatuor ne grésille plus dans le noir épouvantement des rougeurs, mais il soupire, mais il chante le gatissimo comme les mille voix de l'onde et du ciel. Ce « ballet » d'au-delà réclame les tuniques longues : c'est un Watteau séraphique ; la flûte mineure roucoule et sourit ; les gammes s'envolent, les tierces pleurent ; et, tout de suite, rendons justice à la coryphée blonde, M Ue Sberna qui épand sa jeune chevelure pour la plus grande gloire du vieux Gluck; son pas de Y Allegretto espressivo est gracieux, ses compagnes obéissent à sa grâce décente, et l'ensemble n'est point maladroit. Et puis, cette musique divinise tout, et les verdures peintes, et le fard : je la recommande à mon confrère,, M. de la Solenière, qui médite sur l'idéal dans la musique et l'avenir du drame musical, sujet complexe. Le mouvement, le rhythme, l'orchestre, déjà descriptif, de l'air en fa (de V Ombre heureuse) ou du salut d'Orphée aux splendeurs inconnues évoquent des « paysages » mélodieusement vagues, des Corot : il y a des parentés indélébiles. Petitfils de Gluck par Salieri, Beethoven s'en est souvenu dans sa Pastorale (2) ; Berlioz, Schumann savaient par cœur ce langage fixé par un maître. On devrait écrire sur l'œuvre du chevalier : ici habite la Beauté ; puis, en bas de chaque page : noble, simple, harmonieux, puissant. Voilà le rêve réalisé. Mais faut- il rétablir l'inquisition pour brûler les hérétiques au nom de ce messie de tendresse et d'amour?... Liberté, autorité : problème sans fond. — Chénier, Prudhon savaient, de même, ce style Louis XVI, noblesse voluptueuse des âmes divines : « Eurydice va paraître... » Je vise la ritournelle de deux mesures du quatuor qui précède les voix, si langoureuse 1 Et les quatre soprani soli du chœur, et la pantomime, encore empruntée aux éléments dénaturés du chant i Ici, le sombre métal vocal de M 1 ' 6 Delna concourt merveilleusement avec le coloris mélancolique de Gluck : il y a unité, donc beauté.

III* Acte : Après le rêve, la vie ; la passion sereine se fait tumultueuse et reste sereine : c'est le Vrai devenu le Beau. Duo racinien qui est digne

(1) Cité par Julien Tiersot.

(2) Dans les dessins de YAndanU molto moio, suave et fier,

de la tragédie française. Soutenue par le vivant et parlant quatuor tour à tour alangui ou déchaîné, la scène reste musicale en devenant humaine ; un exemple à signaler à nos anarchistes musicaux d'à présent. L'indécise modulation sous les mots : « Se peut-il k-.. » d'Eurydice interdite, l'andante de douceur qui rompt les éclats douloureux, la beauté formelle, absolue, du « Non, je ne parlerai pas I », etc., etc., chaque détail est aussi élevé que la plainte majeure du grand Air célèbre. Gîuck a magnifié le récit français de Rameau ; à mesure que je possède son art, l'impression de monotonie fait place à la suggestion la plus sobrement pénétrante, V allegro d'Eurydice : « Fortune ennemie » est trop emphatique, peutêtre; mais, au largo final [Oui, je te suis, tendre objet de ma pi), notons, sur les tenues sourdes de l'orchestre, le céleste essaim des pizzicati : de pareilles trouvailles l'emportent sur tous les ornements italiens et embellissent les paroles de M. Moline. L'apothéose est d'un vieux jeu touchant.

Là, comme dans tout le ballet, de nombreuses coupures ; on dansait plus volontiers, jadis. Succès de printemps et d'automne : salles combles; Gluck fait de l'argent I Exécution d'ensemble .maintenue ferme et sûre, améliorée par l'insensible métamorphose de Marie Delna qui, sans perdre en force, croît en simplicité : c'est d'un courageux exemple artistique, ce désir continuel du mieux, cette ambition d'art orientée yers le style du maître, novateur fougueux, génie pur. Gluck possède la force et la ligne. Il dompte et il charme. En 1762, c'était bien « de la musique de géant ».

Correct, l'orchestre demeure un peu froid; mais les chœurs de Carré sont excellents. Des lacunes dans la mise en scène : au premier acte, le rideau tombe toujours trop vite, sans permettre la vision du beau geste éperdu d'Orphée levant sa lyre (le geste de M me Viardot, reproduit par Corot au Salon de 1861). Au dernier, Éurydice-Marignan ne tombe plus dans un trou noir, mais sur son momentané cadavre rhythmé à souhait pour le plaisir des yeux, Orphée-Delna se penche et se jette : antique blancheur d'un jeune groupe qui n'effaroucherait que les vilaines âmes...

Paris, 30 septembre — 3 octobre 1896, soir,

« Comment comparer l'esprit à la passion ?...», dirait Lespinasse : bientôt, nous remplacerons Orphée par Don Juan, par deux Don Juan parallèles ; puisque rivalité il y a, l'Opéra-Comique devrait rétablir la version primitive en deux actes, avec orchestre réduit et clavi-cembalo pour l'accompagnement obligé des récitatifs, Il dissolulo punito, ossia il Don Giovanni, op. <5>, dans l'italien du signor Da Ponte, comme à Prague, le soir du 29 octobre 1787 ; et des chandelles alors, de l'archaïsme, de la passion spirituelle et mélodieuse dans un shakespearien demi-jour. Soyons poètes. A défaut d'un Mozart, ressuscitons deux Don Juan... (1)

(i) La reprise, à l'Opéra, est annoncée pour le lundi soir 26 octobre, avec Rose Caron (Donna Anna).

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C'était inévitable : au Nouveau-Théâtre, avec Devoyod, la Vie pour le Tsar, de Glinka, l'élève de Fîeld, italianisé, mais romantique par le double accent de sa race et de son temps. — Les concerts qui vont rouvrir feraient de l'actualité vraiment musicale en nous donnant les beaux échantillons de la musique russe contemporaine : il yen a. Rappelez- vous, chez Lamoureux, la Thâmar de Balakirew.

Nécrologie : J'espère qu'une prochaine lettre de Vienne, signée William Ritter, nous tracera le chaleureux portrait du brave contrapontiste et capellmeister Antoine Bruckner, qui croyait à la symphonie parmi les valses de J. Strauss et les intrigues de J. Brahms. Les wagnériens prisaient très haut ce classique. Honneur aux croyants timides : le violoniste J. Garcin, de même, était de cette élite qu'il faut approcher de très près pour en deviner toutes les fières pudeurs. Modestie et popularité n'entrent jamais par la même porte. Jules Garcin fut un sage, dans son art comme dans ses souffrances. La musique seule le posséda. Virtuose et compositeur, chef-d'orchestre élu de la Société des Concerts de i88ç à 1892 et fervent silencieux des maîtres, il succombe en travaillant encore. Sa discrète audace a renouvelé les programmes du Conservatoire (1) : on ne l'oubliera point. Et, lors de la première du III e acte des Meistersinger, les plus grincheux avouaient que le Choral de Hans Sachs, pris par lui dans un mouvement très large, parut saisissant : quelle meilleure oraison funèbre d'un pur artiste ?...

En l'accompagnant au cimetière du Nord, à travers les rues romantiques bleuies d'automne matinal, je me chantais Orphée qu'il aima si fort, j'évoquais son aîné Berlioz qui partageait sa foi. — Berlioz ? A Y Association nouvelle où vous apprendrez que Verlaine était beau (tout comme le geste de ses coreligionnaires), j'ai en vain demandé confratemellement un nouvel ouvrage sur la Damnation de Faust. Berliozien éprouvé, j'attendais, je n'ai rien reçu. J'en suis borné aux conjectures. L'étude est, me dit-on, judicieuse, signée Prod'homme (nom oblige) : et je ne- doute pas que l'auteur n'y fasse la plus large place aux excellents travaux de ses prédécesseurs (2) ; les citations doivent abonder ; je gage qu'il fait mieux que de classer wagnériennement des leii-moiive ou des tonalités qui n'expliqueraient pas du tout Tàme de Berlioz ni son allure prime-sautière. Le lecteur enfiévré du Faust est un poète. Mais Berlioz défendu par les tenants de la RevueRouge, lui qui préférait en 1830 la blague royale à la blague républicaine, félicitant depuis « notre empereur » de nous avoir délivrés de la sale et stupide république (3) (sic)l La bénédiction de Cherubini ne l'eût pas terrorisé davantage : n'est-ce pas, Saint- Antoine ?... Et je crois

(1) Cf. Y Ermitage d'octobre 1893 (Musique).

(2) MM. Elzéard Rougier, Alfred Ernst, Adolphe Jullien, etc.

(3) Lettres intimes (2 janvier 1855).

3ï6 l'ermitage

humblement qu'il aimerait mieux être accaparé par nos deux vaillants chefs-d'orchestre, — tel Méphistophélès-Berlioz (rouge aussi, je l'avoue) sur la couverture des spirituelles Noies sans portées : n'est-ce pas,

Willy?...

Raymond Bouyer.

Ce zg octobre.

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