‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 107 sur 140 · III. — AUTOUR DES THEATRES · texte numérisé non relu

III. — AUTOUR DES THEATRES

Les Cirques et les Folies-Bergères. — Comédie Française : reprise de Monijoye f Odéon : le Capitaine Fracasse et Don Carlos, — Visites à Lysistrata et à la Vie Parisienne.

Nous voici au réveil d'une nouvelle saison théâtrale. Il pleut déjà, il pleut des reprises : Monijoye, Lysistrata, la Vie Parisienne, la Dame aux Camélias, le Capitaine Fracasse... Aussi vais-je de préférence aux cirques et dans les music-hall, ces temps-ci.

Hélas ! je ne retrouve plus mes cirques de jadis avec leur queue leu leu de chevaux et d'écuyères, avec le bran de scie volant sur le premier rang des chaises et les cerceaux de papier et les clowns amoureux de la jeune première assise, souriante et fière, sur le caparaçon capitonné. Les bons vieux cirques des fêtes de province. A Paris, ils se meurent. Les pantomimes (et quelles pantomimes I) les envahissent tout entiers. Footitt est le roi de la piste. Notez que j'adore les clowns et Footitt en particulier, mais comme accompagnement, comme repoussoir. L'écuyère est détrônée, Técuyère, la raison d'être du cirque.

« Le cirque, a dit Barbey d'Aurevilly, est le théâtre de la Beauté et de la Force plastiques et visibles, qu'on ne discute jamais, — car la beauté intellectuelle et morale se discute, se chicane misérablement ; la beauté physique s'impose !... »

La perfection en effet y est de rigueur. Que nous en sommes loin en ces années de cyclisme acrobatique ! M. Perkins nous exhibe au cirque de la rue Saint-Honoré un système d'un beau nikel, mais compliqué en diable et qu'il fait mouvoir au moyen de grands et dégingandés efforts de biceps et de reins. C'est assez drôle, un moment, mais ce n'est pas beau du tout, de ce côté. Par bonheur, de l'autre côté de l'appareil est suspendue miss Blanche, aussi souple et aisée que son compagnon se montre raide et laid de contraction. Toute jolie en son maillot bellement indiscret, elle ressemble à la Joie sereine de vivre, en face de la Vie essoufflée à la poursuite des Joies .

Au même Nouveau Cirque, j'ai applaudi une jeune équilibriste. Mademoiselle Emmi Manzoni, avec ses lents mouvements, ses gestes harmonieux, aux poses risquées mais au demeurant fort naturelles, elle se hausse de tout le piédestal de notre peur de la voir choir. Toute petite, — je ne

CHRONIQUES SlJ

le sus qu'après, lorsqu'elle me frôla parmi les fracs houleux de l'entrée des

coulisses ; car elle m'était d'abord apparue sur son échafaudage de chaises, — enfantine, elle est femme vraiment dans ses exercices. Isolée au centre de la piste, sans point de comparaison, elle grandit, beauté admirable, et nous impose le réconfortant respect des formes.

Vint enfin, l'unique écuyère de la maison, missO'Brien, pas l'O'Brien « à la bouche amère » de Barbey d'Aurevilly, mais une O'Brien, jolie d'autre façon. Elle sourit dans ses essais d'envolement. Cambrée, le ventre en avant, les jambes repliées un peu et la tête, avec les bras, rejetés en arrière, avec un petit mouvement de sa blonde chevelure, elle semble

heureuse et fière.

C'est cette noble assurance que nous allons chercher au Cirque. Aussi la Ceci Ha du Fernando ne nous a pas contentés entièrement. Un peu timide encore, elle sait mal sourire ; cependant elle possède un joli corps, des bras fermes et ronds, une gorge convenable.

Quant aux bouffonneries qui complètent les spectacles de ces deux établissements, je préfère les passer sous silence. Cela manque de goût, d'esprit et de forme, sauf peut-être le dernier tableau de Paris-Pékin, bouquet final de ce feu d'artifice mouillé, — ce lotus dont chaque pétale est une femme, pas assez nue, mais, tout de même, l'ensemble est gracieux.

Les Folies-Bergères ont un menu plus appétissant. Les « merveilleux Eugènes » traversent l'air avec une louable aisance, les petites sœurs Moulier, aux articulations un peu grosses, pas encore formées, seront intéressantes dans trois ou quatre ans, si elles laissent développer ce superflu pour les gymnasiarques qui est la poitrine, le superflu chose très nécessaire. Rosarioet Raphaël, encore des enfants, mais s veltes, étranges, diaboliques presque, avec des sourires méchants et caresseurs tout à la lois. Je n'aime point les jongleurs, mais je ne saurais refuser un bravo à Paul Cinquevalii, qui au moins, lui, sait amuser, au milieu des extravagances de son adresser. Le ballet Che\ le couturier est prodigue dépiquants déshabillés. La farandole des cinquante-six demoiselles sautillant sur des airs simplets et jolis de Victor Roger, est pleine de jolis recoins. Il y a des jambes de très pur dessin, il y a des bras pleins de grâce, des gorges dignes d'être chantées. Je veux oublier de dire les défauts de beaucoup de ces danseuses jeunes ou mûres. Il faut savoir trouver son bien par le monde et ne pas s'arrêter maladroitement aux ruisseaux fangeux, aux membres cagneux de quelques-unes de nos contemporaines... Donc, si parmi les cinquante-six danseuses de cet aimable ballet j'ai trouvé une dizaine de beaux corps, je me retire satisfait, et prétend n'avoir point

perdu ma soirée.

M me Liane de Pougy, qui le croirait? ne sait pas enlacer. Dans ce conte féerique de Y Araignée d'or que le poète Jean Lorrain a extrait pour elle

de ses légendes perverses, elle doit être toute caresse, tout frôlementde cils, toute invincible attirance, tout philtre de radieux sommeil et elle n'est que belle et pleine de jolies maladresses. II y a mille détails précieux dans ce conte qu'elle oublie de faire luire aux yeux du chevalier Amadis que nous sommes, spectateurs obéissants. Et cependant la musique de M. Ed. Diet ne manque pas de nous pousser aux rêves qu'il faut avoir et les décors de Rivière sont éloquents.

Reste à décrire deux jolies femmes, deux chanteuses originales, une blonde, une brune, l'Italie et l'Espagne, nos sœurs au sang latin : laCavalieri et la Tortoyada. L'une est riante et légère et mignonne et grisante : comme l'amour à l'aurore. L'autre est fiévreuse et aguichante et terrible : comme l'amour à midi ou dans un crépuscule trop chaud. Aussi cette dernière ajoute-t-elle à sa voix l'appoint fougueux de ses jupes soulevées et de ses déhanchements, de fille de carrefour. La Tortoyada a tout le succès de la salL-, la Cavalieri m'a davantage charmé. Naples est amoureux, Séville pervers. Naples vit d'aimer, Séville pour aimer.

Avec cette disposition d'esprit où j'étais de voir partout de jolies choses, je me suis plu à des moments seulement à Lyststrala et à la Vie Parisienne. L'esprit de M. Donnay m'a paru tout à fait médiocre et graveleux et M lle Cécile Sorel, radieusement belle, m'a tout fait pardonner, aidée du reste de plusieurs ravissantes compagnes, M lîes Blanche d'Armières, Suzanne Carlix, Caron, Lucy Gérard, d'autres encore, moins connues, pas moins belles et à l'épaule desquelles je voudrais attacher quelqu'épithète rare et flatteuse : mais je crains à la fin d'offusquer nos ermites austères. Et cependant j'aurais plaisir à chanter les jambes gantées de noir d'Eva Lavallière, et la beauté parfaite de la baronne Amélie Diéterle, et la chair laiteuse de Juliette Méaly, et l'air modeste et si gentiment innocent d'une des six nièces de la concierge de la Vie- parisienne, le nom m'échappe mais j'ai retenu le visage, presque pur, comme égaré parmi ses dévergondées de sœurs.

Mais il faut parler de Montjoye et de Fracasse. Fini de sourire, voici du grand art, sans doute. Eh bien 1 non ! Montjoye est une comédie larmoyante sans grand attrait, mais débordante de bonne morale bouillie. Montjoye est un pauvre sot, qui accumule les maladresses et les enfantillages, sous des airs secs d'homme fort. Saladin est le cuistre d'estaminet, Tiberge l'intendant est un imbécile, de Sorel est bien ignorant pour son âge et la marquise Rio Vêlez est digne de son caricatural mari, l'homme à la panthère. Reste Cécile et ses bouquets de violettes. Pauvre mignonne, ne la fâchons pas; d'autant plus que ce rôle servait de début à M 11 * Lara, en qui nous mettons beaucoup d'espérances, Leloir galvanise de son mieux son fantoche de Montjoye ; Albert Lambert fils et Berr, sont dans le style. Laugier croit jouer un Palais Royal.

Puisque j'en suis à parler de la jolie et toute neuve M ile Lara, avouons être allé la voir dans ce terrible Monde oà l'on s'ennuie plus que Ta prévu son auteur. Dieu ! que tous ces gens sont creux et vides ! Suzanne de Villiers, seule, vît ; M lle Lara n'a certes pas cette radieuse folie de la pauvre Samary, mais tout de même, elle a découvert des gestes bien à elle ; elle est un peu trop femme, mais sa franchise, même affectée, est amusante et sa voix musicale et mouillée l'aide à vaincre nos larmes rétives.

Nous voici au Nouvel Odéon. Deux pièces déjà, deux adaptations.

M. Bergerat jouait gros jeu en acceptant de laisser monter son Capitaine Fracasse, ce drame injoué auquel il devait la moitié au moins de sa réputation. Il jouait gros jeu et il a perdu et il se venge en nous renversant sur la tête ses tiroirs à lettres poussiéreux... Théophile Gautier est hors de cette querelle ; il reste intact et je vais me mettre à relire son roman étincelant, un peu fripé par les vers du gendre. Pour ne parler que de la pièce, je dirai qu'elle est, d'abord, ennuyeuse. Je me suis fait quereller par un ami qui me disait : « Mon cher, c'est plein de rimes tout à fait drôles. Si on entendait mieux ce serait charmant. » Cela m'amène à mon second grief : la comédie est mal jouée. Les acteurs, sauf Janvier et M lie Mellot, ne sont pas dans la note. Ce n'est pas de leur faute, d'ailleurs ; M. Bergerat est coupable encore ici, il a mal choisi et mal dirigé ses comédiens. Ne voyant pas clairement sa pièce, il ne pouvait voir nettement comment il fallait la jouer. Par bonheur cela n'empêche pas à M lle Depoix d'être tout à fait jolie en Isabelle... Pour en venir aux qualités, je constaterai avec plaisir avoir été amusé par des assonances drôles et intéressé par la scène de l'auberge et le décor de neige.

Mais tout cela ne constitue pas une pièce ; ce n'est pas la faute de M. Bergerat, mais il n'y avait pas de pièce dans le Capitaine Fracasse de Gautier. Ce dernier n'est point blâmable d'avoir oublié de mettre une pièce dans son roman. Le livre est tout en description et sa grande qualité est la fantasmagorie de la phrase. Dans toute la première partie, oubliée forcément par notre dramaturge, l'intrigue est nulle ; dans la seconde elle est pire que nulle, elle est enfantine. L'esprit de M. Bergerat est bien bizarre d'avoir voulu extraire un drame mouvementé d'un roman quasi immobile, malgré ses changements de décors.

L'idée d'avoir remplacé la prose luxuriante du maître styliste par le clinquant des rimes, n'est pas une trop mauvaise idée et a du moins permis à M. Bergerat de donner de lui-même... Quoi qu'il en soit, j'avoue préférer, de notre auteur, Herminie et le Nom, pièces que, du reste, j'ai lues seulement.

J'ai beaucoup bavardé et je vais être obligé de raccourcir ma discussion de l'œuvre la plus intéressante montée ce mois-ci, le Don Carlos de M. Raymond d'après Schiller. Je n'ai vu que la première représentation

et les acteurs n'étaient pas tous au point, je ne les jugerai donc pas (sauf Taillade et Rameau et peut-être de Max, — très beaux), mais le drame est magistral. Malgré de fortes coupures, il a duré de huit heures à une heure et demie du matin. Je n'étais point trop fatigué, car il y a quantité de belles choses à glaner tout le long.

Voici donc un drame historique. Les personnages sont pris vifs dans l'histoire, avec, en bloc, leurs défauts, leurs vices, leurs qualités, leurs vertus et de leur aventure sur terre on retient seulement les grands gestes, les paroles caractéristiques. C'est à la fois une restitution d'époque et la peinture d'un moment dans la marche des idées... Sans doute le poète a usé de quelques licences : il a quasi créé un personnage, pour, en quelque sorte, se mettra lui-même en scène, et pour l'équilibre de l'œuvre il a modifié le profil de son héros.

Il y a deux Don Carlos de Schiller. Le premier (1787, Leipzig) a été écrit pour être lu : Don Carlos en est le sympathique héros. L'année suivante, nouvelle version, raccourcie, mieux faite pour la scène (quoique beaucoup trop touffue encore) et dans 'laquelle le marquis Posa prend la première place. Par malheur pour la marche du drame, Posa traîne après lui tout une collection de grands discours libertaires. Don Carlos aimait, simplement, Posa théorise. M.Raymond a, — autant qu'il m'est permis de dire, sans m'être précisément renseigné, — pris son bien dans les deux versions. De telle sorte que deux héros, diversement sympathiques, se partagent nos faveurs. La confusion est grande. H eût fallu opter. Il y a trop ou pas assez d'amour. 11 y a trop ou pas assez de politique, La pièce est hybride.

Mais tout de même, elle était intéressante à connaître. Deux directions l'avaient gardée en leur tiroir. MM. Ginisty et Antoine ont fait besogne artistique en la montant.

Venue de France, car Brantôme et Saint-Réal furent les sources où puisa le poète allemand, on peut dire qu'elle y est déjà revenue, sous la forme de Ray Bios; Le drame de Hugo se rapproche davantage du drame de Schiller que ne le fait l'adaptation de M . Raymond . Jules Janin a écrit au sujet de Don Carlos une bien jolie page qu'il faut relire. Il y montre admirablement que ce qui fait le charme de es roman, c'est le contraste des couleurs répandues, « la mandoline agaçante se fait entendre au milieu des chants d'église ; la douce vapeur des roses d' Aranjuez se mêle, fière et forte, à l'acre odeur de l'encens... » etc. Et il ajoute : « Vous voyez les jardins, vous reconnaissez les sombres détours de ce palais, vous frémissez aux plus simples lois de l'étiquette, vous entendez le moindre clapotage de la sandale du moine ; à vos oreilles claque le soulier de satin des marquises ; dans cette foule de courtisans, vêtus d'or et de pourpre, se lève la tête hautaine de cet esclave sanglant, bourreau

de tout un peuple, le duc d'Albe ; enfin se dresse implacable la volonté du prêtre qui dénonce, poignarde, jette au feu, écrase, puis rentre dans son ombre, où elle fait le guet contre les libertés des peuples et contre la liberté de conscience. » II faut avouer qu'à l'Odéon on n'a qu'une demi vision de toute cette terreur romantique.

La troupe est peu d'aplomb. Taillade est superbe dans le grand inquisiteur, Rameau de tous points excellent, Gémier manque de grandeur par moments, de Max a parfois des éclats de voix fâcheux, mais à côté il trouve de beaux gestes, des poses curieuses, des accents touchants . Je ne jugerai bien les dames qu'après une seconde audition, ce sont M llos Page, très belle, Lestât, un peu froide pour une grande amoureuse, Dehon et Chapelas en un piquant travesti, qui lui ferait pardonner bien des défauts

de comédienne.

Jacques des Gâchons.

Bibliographie : Une délicieuse et terrible comédie : Aglavaîne et Selysiette de M. Maeterlinck que nous analyserons a loisir le mois de sa représentation au théâtre de \ Œuvre.

Conférence. — Nous parlerons le mois prochain de la toute jolie et spirituelle conférence de George Vanor sur l'insolite théâtre de M. Oscar Wilde.

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