LA « SYNERGIE SOCIALE
M. Henri Mazel a fondé et longtemps dirigé YErmitage ; il y conserve de nombreux amis tout prêts à dire ce qu'il y a de bien dans le livre qu'il vient de faire paraître. Ceux-ci pourront donc me répondre, si ce qu'ils vont lire ici leur déplaît; la chose est d'ailleurs à craindre, car ce que je vais dire, c'est ce qu'il y a de mal dans la Synergie sociale.
D'abord le titre. M. Charles Maurras a justement ridiculisé cette « grande plume teintée d'écarlate qu'on voit de loin » mise par l'auteur au bonnet de ce livre. N'y a-t-il pas assez de mots dans notre langue pour qu'on aille emprunter un terme technique à un vocabulaire de professionnels ? Le beau résultat d'être obligé de commencer son livre par une définition : mon titre veut dire ceci ! En outre, la remarque est plus grave, cette synergie sociale est moins sociale que nationale; les considérations historiques de l'auteur se rapportent toujours à l'harmonie des divers composants dans une nation donnée, et à partir de la seconde partie, il n'est plus sujet que de la France. La question aurait pourtant valu la peine d'être posée : la synergie sociale est-elle différente de la synergie nationale ? ou bien, si elle lui est analogue, où l'auteur voit-il cet accord des volontés et des sentiments pour un bien conçu en commun ? La vérité est que la concurrence entre individus est tout autre que la concurrence entre nations ; entre individus les ententes peuvent être nombreuses, solides et fécondes, entre nations c'est le contraire ; entre individus, la lutte même vive peut rester pacifique, entre nations elle devient tôt ou tard sanglante- Toutes les synergies du monde n'empêcheront pas ce fait brutal. Même si l'on parle de nations étroitement unies entre elles et reconnaissant au-dessus d'elles une autorité morale suffisant à maintenir l'ordre, ce qui aurait pu être, si ce n'a été, l'état du Moyen-âge, il n'en est pas moins vrai que cette confédération de forces'est dirigée-contre un ennemi commun, le monde musulman quand la chrétienté n'occupait que l'Europe, les races nègres et rouges maintenant que la chrétienté s'est épandue par tout le globe.
Le plan de la Synergie sociale ne me plaît pas davantage. La division ternaire, le passé, le présent, l'avenir, est banale, et puisque M. Mazel aime les grandes plumes écarlates et qu'il goûte les titres comme Ainsi parla Zarathoustra, on ne voit pas pourquoi il n'a pas
35a l'ermitage
appelé son livre les Trois yeux de Zeus ou autre bizarrerie semblable. Plaisanterie à part, entasser en moins de 35o pages une histoire générale de la civilisation depuis « les troglodytes et les géophages » jusqu'à nos jours, une étude complète de la France contemporaine, un réquisitoire minutieux contre la Révolution, une théorie de l'éducation, une philosophie du service militaire, un voyage autour du budget, une enfilade de réflexions sur l'avenir des religions, une série d'études sur plusieurs grands penseurs sociaux, une conclusion générale philosophico-socio-religieuse, c'est vraiment trop; ce n'est pas un volume in-18 qu'il aurait fallu mais 18 volumes in-8. Je sais bien que Joseph de Maîstre admettait cette façon « leste et hardie de saccager les questions », mais d'abord M. Henri Mazel n'est pas Joseph de Maistre* ensuite son livre semble à certains, à M. Maurras notamment « un peu pesant », enfin il présente toujours cet inconvénient que les problèmes y sont moins examinés que tranchés, moins discutés que résolus, en sorte que ou bien l'auteur nous choque par des affirmations gratuites, ou, si vous êtes de son avis, il vous allèche sans vous satisfaire. Ce tort d'essayer en moins de cent pages une histoire générale de la civilisation, M. Henri Mazel l'a aggravé par une débauche d'imagination vraiment excessive : ce ne sont qu'affirmations hasardées ou hypothèses caressées. Qu'est-ce que l'auteur sait sur le rôle des premiers inventeurs de l'humanité, sur les collèges de mages qui auraient fondé les civilisations égyptiennes et touraniennes ? J'avoue que les collèges de mages m'ont toujours trouvé défiant et qu'on me semble avoir abusé des Touraniens. A quoi bon affirmer ce qui est aussi problématique ? Pourquoi dénier aux races jaunes tout pouvoir d'invention en attribuant leur antique culture à des initiateurs blancs? Le peu que nous savons de Pythagore nous permet-il de voir en lui un trait d'union de l'Orient et de l'Occident, une des cimes de l'humanité comme Çakya- Mouni et saint François d'Assise ? Attendons pour cela d'avoir retrouvé le livre qu'Aristote lui consacra. Pire encore est Tuchronie de l'auteur : si les peuples de langue d'oc avaient fait ceci, ils auraient conservé l'hégémonie de la chrétienté, si les Normands avaient fait cela, ils auraient francisé l'Angleterre, si les Français avaient voulu, ils auraient rendu la Réforme inutile,, si Luther n'avait pas paru, l'Angleterre serait restée catholique, à quoi bon toutes ces hypothèses ? Ce qui est permis à un chroniqueur à court de copie ne l'est plus à l'auteur d'un livre, et quelle confiance peut-on avoir en la science d'un historien qui quitte si souvent la région des faits pour chevaucher des chimères ?