CONTRE LA. SYNERGIE SOCIALE
Je voudrais surtout critiquer deux points importants. Le premier se réfère à la théorie aristique de M. Henri Mazel. Cette théorie s'étale dès les premières pages du livre ; la civilisation est l'œuvre de quelques génies, l'élite est tout, la foule n'est rien, elle est même pis puisque son rôle est d'hostilité; en effet, tout ce qui, dans la Synergie sociale, concerne l'Orient, la Grèce, Rome, est un hymne continu à l'aristocratie. Mais à partir de Père chrétienne un curieux revirement semble se faire dans l'esprit de l'auteur; son élite devient en quelque sorte collective puisque tout homme est invité à en faire partie, la foule n'est plus l'arihman social, elle est le réservoir et le support de toutes les grandeurs. Je le veux bien, mais ce changement n'est pas sans m'inquiéter ; la foule est-elle bonne ou mauvaise? L'élite a-t-elle le droit de lui commander ou non? Cette élite doit-elle se modeler sur les collèges d'initiés que l'auteur admire dans l'antiquité ou sur les sélections libres qu'il prône pour le temps actuel? Si la sélection libre est bonne aujourd'hui, pourquoi n'aurait-elle pas donné de bons effets autrefois ? Sur tous ces points je souhaiterais que l'auteur ou un de ses amis me tirât d'embarras.
Par la même occasion; il pourrait éclaircir tout à lait un autre problème plus important encore et que la Synergie traite mais de façon insuffisante : Est-ce la religion qui fait la civilisation, ou est-ce le génie social de certains peuples ? La religion même est-elle déterminée par la race ou la race par la religion? La doctrine de M. Henri Mazel ne me semble pas très certaine. Un moment il semble admettre que c'est la religion qui est le facteur déterminant; « toute civilisation, dit-il, est religieuse et n'est civilisation que parce qu'elle est religieuse », les trois principaux groupes sociaux de l'Europe correspondent aux trois grandes confessions chrétiennes ; le monde celtique-germanique-slave n'a pu émerger de la barbarie que par le christianisme. D'autre part, la Synergie sociale ne repousse pas toujours la thèse adverse; les divisions de religions correspondent en général à des divisions de races, cela est vrai même de deux confessions chrétiennes ; l'auteur fait encore remarquer que le christianisme qui, au v e siècle, sauve l'Occident est impuissant en Orient; serait-ce donc la race qui contraint la religion? Tel est l'avis de M. Gustave Le Bon dans son livre sur les Lois psychologiques du développement des peuples, que M. Henri Mazel connaît puisqu'il le cite quelque part. Il aurait été intéressant de savoir jusqu'à quel point il admet cette théorie, ou s'il la repousse, pour quelles raisons.
On voit que je suis M. Henri Mazel sur son propre terrain ; c'est
la seule méthode admissible ; aucun d'ailleurs des critiques de Fauteur ne l'a jamais employée. La sociologie est la résultante de nombreuses sciences dont chacune est fort vaste, géographie, anthropologie, ethnographie, histoire, économie politique, droit, art, religion, statistique, etc., etc. Gomme cet ensemble de connaissances est malaisé à acquérir, même dans ses lignes générales, beaucoup se contentent de ce que les régents de collège appellent la philosophie du sujet, c'est-à-dire de banalités creuses, de généralités abstraites, de déductions en Pair. Les philosophes professionnels sont naturellement de ceux-ci ; pourvus de leur vieux bagage d'abstractions, d'un récent assortiment de données physiologiques, habitués au bavardage dialectique, ils envahissent depuis quelques années, comme auparavant avaient fait les médecins, la science sociale; si on n'y entend plus guère parler de cellules et d'organismes, en revanche on s'y occupe beaucoup du fait social essentiel; cette manie nouvelle fera-t-elle avancer la sociologie? Certainement non, mais elle aura permis à un certain nombre d'universitaires, jeunes et vieux, de tartiner copieusement sur elle sans connaître un traître mot d'histoire, de droit ou de n'importe quelle autre science voisine, ce sera toujours cela de gagné pour les imprimeurs.
Le compte rendu qu'un rédacteur du Mercure a fait de la Synergie sociale est caractéristique à ce point de vue ; c'est un livre, y est-il dit, de faits abondants, intéressants et bien choisis, mais ce n'est pas un livre de science. Vraiment, il serait curieux de savoir sur quoi s'appuie la science, si ce n'est sur des faits! Ce rédacteur aurait préféré que M. Henri Mazel, s'étant proposé l'étude de la « force synergique », s'imposât « un long travail concomitant sur la différenciation des unités des systèmes de force » ; mais M. Mazel ne parle nulle part de force synergique et je ne vois d'ailleurs ni comment il aurait découvert une force qui n'existe pas, ni comment il pourrait la différencier des autres forces (lesquelles ?) ; le calcul des probabilités de Laplace qu'on lui indique obligeamment aurait été d'un secours médiocre, la mécanique et l'algèbre sont une chose, la science sociale en est une autre; que si « ces unités des systèmes de force » désignaient, comme le critique semble le dire, les théories de Malthus, de Spencer et de Durkheim, nous tombeberions dans la logomachie pure; la vérité est qu'en sociologie, il est plus facile de s'en tenir aux généralités, de déplorer d'un ton grave que l'auteur n'ait pas « approfondi l'exégèse darwinienne » ou fait intervenir « la loi sur les mutations simultanées » (je trouve pour moi que M. Mazel a fait intervenir beaucoup trop de choses)