CONTRE LA SYNERGIE SOCIALE
et d'en conclure que son livre est superflu (quel livre, hélas, quel compte rendu, même celui du Mercure, ou celui-ci, ne l'est pas?) que de suivre cet auteur pas à pas et de l'attaquer à chaque défaut visible de l'armure.
Laissons donc ces enfantillages et revenons à la critique sérieuse, La charge à fond que M. Henri Mazel exécute contre la Révolution française présente les mêmes défauts que le reste du livre : d'une part beaucoup de fails et de noms cités, mais sans les indications de sources qui permettraient le contrôle; d'autre part beaucoup de rêveries inutiles : si Necker avait fait ceci, si la Terreur n'avait pas fait cela; du moins l'auteur nous fait-il grâce du fameux : si Napoléon s'était arrêté après Tilsitt. Quant à son horreur pour la décade révolutionnaire, je ne dis pas qu'elle ne soit pas raisonnée ou motivée, je trouve seulement qu'elle n'est pas conforme à l'impartialité qu'on exige de l'historien, et qu'elle dénote une certaine outrecuidance chez qui heurte ainsi de front l'opinion de tout le monde ou de presque tout le monde sur un événement en somme récent et connu à fond. Comme M. Hollande a eu raison de relever cela dans un très sérieux article de Injustice, à l'apparition du livre ! Aussi ne puis-je excuser la mauvaise humeur de M. Mazel pour la société qui sort de la Révolution; rien ne trouve grâce à ses yeux, ni la noblesse, ni le clergé, ni la bourgeoisie, ni la classe ouvrière, ni le système d'éducation, ni la loi militaire, ni l'esprit politique ; pourtant il est bien croyable que tout n'est pas aussi itérativement mauvais, et que sur bien des points cette hostilité est excessive ; le clergé doit être mieux à même que M. Henri Mazel de savoir si son régime des séminaires est ou non pratique; l'armée est obligée de subordonner son organisation à celle des puissances étrangères, il peut être dangereux d'opérer telle suppression même spécieuse si les autres pays n'en font pas autant ; si l'agriculture et le commerce étaient aussi préférables aux carrières libérales ou bureaucratiques que le dit l'auteur, nul doute que les jeunes gens se porteraient vers elles de préférence à toutes autres ; la bourgeoisie si durement appréciée parce qu'elle se consacre en partie au service de l'Etat pourrait répondre qu'il faudra toujours des fonctionnaires et qu'il vaut mieux, cela étant, qne ces fonctionnaires (l'auteur n'en serait-il pas un, par hasard?) soient recrutés parmi les classes aisées et instruites que dans les couches ignorantes et besogneuses. Je ne dis rien du voyage autour du budget qui termine cette partie, sinon qu'il me semble y avoir là beaucoup de poudre aux yeux, beaucoup de fantasmagorie de chiffres ; on sait que tous les budgets du monde ont une tendance fatale à s'en-
fier ; il y a donc quelque puérilité à anathématiser cette enflure.
Dans sa troisième partie, l'Avenir, M. Henri Mazel devrait être tout à fait à son aise, et pourtant cette partie ne me plaît pas plus que les précédentes. Dans les pages de pure imagination, l'auteur manque de hardiesse ; il ne peut seulement pas se décider à diagnostiquer la victoire de l'élite magnanime ou celle de la vile multitude ; le livre se clôt par un gigantesque point d'interrogation éclairé par des métaphores ronflantes comme une grosse pièce d'artifice. Quelques passages de critique sur de grands écrivains de ce siècle sont plus intéressants pour nous autres littérateurs, mais il n'y a rien là qui n'ait traîné partout, nos revues plus spécialement ayant été encombrées depuis quelques années d'articles sur Nietzsche, sur Tolstoï, sur Ibsen. Tout cela aurait donc pu être écourté sans inconvénients ; par contre l'auteur aurait pu et dû développer son opinion sur le socialisme, l'anarchisme, le libéralisme ; M. Henri Mazel, partout ailleurs si tranchant, si dogmatique, si hardi rêveur, a été ici singulièrement taciturne, réticent et allusionniste ; on voit bien que l'ancien libéralisme de nos oncles n'est pas son fait, on voit encore mieux que le communisme, tant collectiviste qu'anarchiste, lui répugne, mais on préférerait à une répulsion même clairement exprimée, une réfutation savamment conduite. En ceci je ne suis pas suspect, car je trouve grotesques ces bons socialistes et ces non moins bons anarchistes et je me faisais une joie de lire leurs appréciations sur la Synergie sociale ; le Devenir social m'avait déjà donné un avant-goût en accusant gravement M. Henri Mazel de ne rien connaître à l'économie politique et de faire de Karl Marx un philosophe oriental ! Je n'en ai donc que plus le droit de regretter que l'auteur ait négligé toute cette partie de discussion et ait préféré se lancer dans une série de périodes bombinantes sur l'avenir des idées nobles et des idées basses, avenir qu'il ignore d'ailleurs comme tout le monde.
J'aurais encore bien des reproches à faire à M. Mazel; je n'ai rien dit notamment de ce qu'un autre n'aurait pas 'manqué de noter dès les premières lignes : la préoccupation continue, intense, dominante du point de vue religieux, plus spécialement chrétien, plus expressément catholique. Mais je tiens à donner une preuve du détachement purement scientifique avec lequel j'écris ces lignes, en m'interdisant ce terrain délicat. Autre chose est le fait, autre chose est la métaphysique. Je trouverais même de mauvais goût, quand M, Mazel se dit catholique, de l'accuser comme fait M. d'Azambuja d'incroyance, ou comme fait M. Maurras, de protestantisme; on est toujours le protestant ou l'incroyant de quelqu'un et qui sait si ces