‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 13 sur 140 · LE SORCIER FINNOIS · texte numérisé non relu

LE SORCIER FINNOIS

Un dimanche, sa mère, ses frères et la joyeuse petite Malfri étaient partis pour l'église dans un petit femboring. Quand vint le soir, comme ils n'étaient pas encore revenus, le batelier entra chez Hans et lui dit qu'on ferait bien d'appareiller et de s'en aller à leur recherche, car une tempête s'annonçait.

Hans, tenant un fil à plomb, prenait des mesures pour un nouveau bateau qui devait être encore plus grand et plus imposant que tous les autres ; il n'était donc pas bon de venir le déranger. « T'imagines-tu donc qu'ils sont sortis dans un vieux bac pourri », beugla-t-il. Et le batelier fut aussitôt dehors.

Mais la nuit, Hans ne parvenait pas à fermer l'œil et écoutait. Le vent sifflait et secouait les murailles ; on entendait des cris tout au loin sur la mer. Et au même instant on cogna à la porte, et quelqu'un l'appelait par son nom.

« D'où que tu viennes, va-t'en ! » il clama ; puis se refourra sous ses couvertures.

Quelques instants après ce fut comme si de petites mains tâtonnantes grattaient à la porte.

« Ne peut-on vraiment pas me laisser en paix ou faudra-t-il que je m'installe autre part ! »

Mais on continuait à cogner, on continuait à tâtonner autour du loquet, il y eut comme un bruissement à la porte : on eût dit que quelqu'un était là et ne parvenait pas à ouvrir. Et, plus perceptiblement, on entendait des efforts de mains vers le loquet.

Mais Hans ne bougeait pas et riait. « Les « fembôrings » qui sont construits à Sjôhôlm ne coulent pas à fond, vraiment, dès avant le premier coup de brise », fit-il d'un ton moqueur.

Et, soudain, le loquet joua, le loquet. sauta, la porte s'ouvrit tout au large et sur le seuil se tenait la jolie petite Malfri avec sa mère et ses frères. Il y avait comme de la phosphorescence autour d'eux et leurs vêtements dégouttaient.

Leurs faces étaient pâles et bleues, ils avaient les coins de la bouche pinces comme s'ils venaient d'avoir passé par toutes les horribles angoisses de l'agonie. Malfri tenait désespérément sa mère par le cou avec un de ses bras déchiré, saignant, telle

qu'elle l'avait saisie à la toute dernière seconde. Elle l'apostrophait, se lamentait, lui redemandant sa vie.

Maintenant il savait ce qui était arrivé.

Au-dehors, il se précipa par la nuit sombre, par la tempête plus sombre encore, pour appareiller tout ce qu'on pouvait trouver de bateaux avec tous les hommes disponibles et se mettre à la recherche des naufragés. L'on partit, Ton cingla dans toutes les directions : en vain.

Vers l'aube le fembôring échoua au rivage, quille en l'air, avec un large trou dans la carlingue.

Et alors Hans se dit qu'il connaissait l'auteur du méfait. A partir de la nuit où périt en mer toute sa famille, les affaires prirent une autre tournure à Sjôhôlm.

Pendant les heures du jour, tant que se faisait entendre le bruit des marteaux, des rabots et des rivets, tout allait bien pour Hans et les carcasses de bateaux se pressaient sous les appentis aussi nombreuses que les oiseaux de mer sur un « Aeggevair » (i).

Mais à peine le soir épandait-il sa quiétude qu'il n'était plus seul. Sa mère se mouvait dans la maison, ouvrant, fermant tiroirs et armoires et la lourde marche de ses frères qui regagnaient leurs chambres faisait craquer les degrés de l'escalier.

La nuit, le sommeil ne visitait plus ses yeux et sûrement, à sa porte c'était la petite Malfri qui venait gémir.

Il restait sur son lit éveillé, réfléchissant : combien de bateaux voués à la destruction pouvait-il bien avoir envoyé sur la mer? Et plus il refaisait ses calculs, plus il en comptait.

Alors il se laissait tomber de son lit et par la nuit obscure rampait jusqu'au hangar. Il allumait de la lumière et avec un marteau vérifiait le bordage de tous les bateaux pour voir s'il ne tomberait pas sur le septième. Mais il n'entendait ou ne sentait aucun défaut nulle part. L'une planche était exactement pareille à l'autre. Elles étaient toutes dures et souples, et le bois, quand on grattait la couche de goudron, apparaissait blanc et frais.

Une nuit il était tellement tourmenté par le doute au sujet du nouveau sekslring (2) qui était là sur le chantier prêt à être lancé le lendemain matin qu'il n'en pouvait plus : il ne goûterait le repos qu'après être descendu jusque-là et avoir éprouvé le bordage avec son marteau.

Mais tandis qu'il se trouvait dans le bateau et qu'il se penchait sur les bancs avec de la lumière, il y eut comme un gargouillement

(1) Endroit où abondent les œufs d'oiseaux de mer.

(2) Contracté de sex octring, bateau à six rames.

H ANS DE SJOHOLM ET LE SORCIER FINNOIS 3j

dans l'eau et puis s'éleva une horrible odeur de pourriture. Au même instant il entendit des pas — on eût dit— de gens en grand nombre marchant vers le rivage, puis là sur la pointe du promontoire il vit s'avancer tout un équipage.

Ces gens avaient l'air de créatures toutes contrefaites. Ils s'inclinaient en avant, les bras tendus. A travers les roches, à travers tout, ils passaient, sans un bruit, sans un cri.

Derrière eux arrivait un autre équipage, des petits et des grands, des hommes faits et des enfants, bruyants, poussant des cris. Et puis encore d'autres, et tous venaient vers le rivage et prenaient le sentier qui conduisait à la pointe du cap.

Quand la lune parut, Hans put percer du regard à travers leurs squelettes. Leurs faces étincelaient, leurs bouches avec leurs dents brillantes bâillaient comme s'ils avaient avalé de l'eau. Il en arrivait des masses qui s'ajoutaient les uns aux autres : ils fourmillaient.

Et Hans vit qu'ils étaient là tous, ceux que dans ses insomnies il avait vainement essayé de compter, et un accès de rage s'empara

de lui.

Il se dressa dans l'embarcation et claquant sur les fesses de sa culotte en cuir, il s'écria : « Vous auriez été autrement nombreux si Hans n'avait pas construit ses bateaux ! » A présent, comme le sifflement d'un vent glacial, tous, ils s'abattaient sur lui, le fixant de leurs yeux creux.

Ils grinçaient des dents et avec des sanglots lui reprochaient leur

trépas.

Et Hans, saisi d'horreur, mit à la voile pour quitter Sjohôlm. Mais la voile pendait, inerte, le long du mât, le bateau glissait dans de l'eau morte. Et, parmi les vagues immobiles, il y avait une masse flottante de planches gonflées et pourries, toutes avaient été façonnées et réunies, jadis ; mais elles avaient crevé, elles avaient sauté et sur elles c'était maintenant de la vase, sale- et verte, la moisissure horrible.

Des mains mortes se crispaient aux coins de ces planches et l'on voyait que leurs articulations ne pouvaient tenir ferme. Elles se dressaient au-dessus de l'eau puis retombaient.

Et Hans mit toutes voiles dehors pour partir, oh ! partir au plus vite ! Il se retournait avec effarement, encore, pourvoir si tout cela était à sa poursuite. Au fond de la mer toutes ces mains mortes se tordaient, essayant de le frapper à l'arrière avec des harpons.

Une rafale s'éleva, hurlante et sifflante ; le bateau passait entre des vagues de bouillonnante blancheur.

L'obscurité s'épaississait, de gros flocons de neige emplissaient

l'air, toute la pourriture autour de lui était d'une plus vaste horreur.

Pendant le jour il prenait comme points de repaire les cormorans tout au loin dans le gris de la brume et à la nuit ils poussaient des cris à ses oreilles.

A la fin, le brouillard se leva quelque peu sur la mer et dans Pair ce fut toute une agitation de bourdonnants bourdons noirs. Le soleil brûlait et tout au loin sur la terre ferme les plaines couvertes de neige étincelaient.

Hans reconnaissait parfaitement le promontoire et le rivage auquel il allait atterrir. La fumée qui s'élevait là-bas sortait de la hutte du Sorcier Finnois. Et lui-même était sur le seuil. Il levait et abaissait son bonnet pointu, encore et encore, au moyen d'une espèce de corde faite avec des tendons qui passait droit à travers son corps : toute sa peau craquait.

Et là-haut, certainement aussi, c'était Seimke.

Elle paraissait vieille et sèche tandis qu'elle se penchait sur la peau de renne qu'elle étendait au soleil, dehors. Mais elle regarda sournoisement de dessous son bras, vive et preste comme une chatte qui joue avec ses petits, et le soleil éclaira son visage et fit étinceler la sombre noirceur de ses cheveux.

Elle eut un sursaut, abrita ses yeux et regarda en bas vers lui. Son chien aboyait, mais elle le calma pour que le Finnois ne s'aperçût de rien.

Et alors un étrange désir se saisit de Hans et il toucha terre. Il était à ses côtés, elle.se saisit de ses bras, se les mit autour de sa tête, rit, se blottit tout contre lui, criant, implorant, hors d'ellemême ; elle se penchait sur sa poitrine, se jetait à son cou, lui donnait des baisers, Je caressait, ne voulait pas le laisser partir.

Mais le Finnois avait remarqué qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire ; il restait là dans ses fourrures, marmottant des mots bizarres à ses bourdons et Hans n'osait point passer entre lui et le seuil.

Le Sorcier était irrité.

Depuis que tout le monde avait changé de bateaux dans le Nordland entier et qu'il ne pouvait plus vendre de bon vent nulle part, la misère était venue pour lui et il se désolait. Il était si pauvre à présent qu'il lui faudrait bientôt quitter sa hutte et s'en aller mendier son pain. De tous ses' rennes il n'en restait plus qu'un ; il vaguait là, autour de la maison.

.Seimke se glissa derrière Hans et lui dit à mi-voix : « Fais semblant de te présenter pour acheter le renne I » Et là-dessus, elle s'entoura de la peau et se plaça à l'entrée de la hutte dans la fumée,

HANS DE SJOHOLM ET LE SORCIER FINNOIS 3o,

de telle sorte que le Finnois n'apercevant que la peau grise put s'imaginer qu'on amenait le renne.

Hans appuyant une main sur le cou de Seimke se présenta comme pour acheter l'animal et fit un prix.

Le bonnet pointu s'agita, le Finnois cracha : non, vendre son renne, il ne le voulait point.

Hans offrit davantage.

Mais le Finnois éparpilla les cendres autour de lui, cria, menaça. Les bourdons se pressaient aussi denses que des flocons de neige : la fureur du Sorcier était en eux.

Hans augmentait son prix encore et encore; maintenant c'était tout un plein boisseau d'argent qu'il offrait. Le Finnois allait éclater de fureur.

Mais il fourra de nouveau sa tête sous ses fourrures et se mit à marmonner des incantations : l'offre atteignait sept boisseaux à présent.

Et alors il commença à rire, à rire; il rit à se tordre. Il se disait que le renne allait coûter à son acheteur un joli denier.

Mais Hans se saisissant de Seimke se précipitait avec elle dans son bateau, tenant derrière lui la peau de renne pour se protéger contre le Finnois.

Ils touchaient au rivage; ils étaient à la mer.

Seimke était si heureuse ; elle se frotta les mains et prit sa place pour ramer.

Comme un grand peigne de lumière, l'aurore boréale dardait ses lueurs rouges et vertes qui se jouaient, caressantes, sur son visage. Elle lui parlait, elle la défiait de ses petites mains et ses yeux brillaient. Elle mettait en oeuvre sa bouche, sa langue et la rapidité de ses gestes lorsqu'elle conversait avec elle.

L'obscurité tombait. Elle se pencha sur la poitrine de Hans ; il pouvait sentir sa chaude haleine. Ses beaux cheveux noirs se déroulaient et elle était doucement palpitante comme un ptarmigan effrayé dont le cœur bat à se rompre.

Hans enveloppa Seimke de la peau du renne. Le bateau se balançait sur la mer comme un berceau.

Ils allaient, ils allaient. C'était la nuit. Ils allaient. On ne voyait plus de promontoire, plus d'île, sur les récifs plus d'oiseaux.

Traduit du norwégien de Jonas LIE, par Geo. KHNOPFF.

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