I. — LES POÉSIES
Circé, par Edouard Bucotè (à YErmitage). — Mélopées lointaines, par Paul-Louis Garnier (édition de Vidée). — Les Avrils, par Albert Daniel (Ollendorff). — Poèmes Humanitaires, par Raphaël Damedor (Vanier). — Les Sourires Glacés, par Charles-Adolphe Caniacuzène (Perrin). — Fleurs éparses, par Jean d'Egly (édition des Gens de Lettres). — Mai, par Arthur Toisoul (Lacomblez). — Au Pays duBerri, par Hugues Lapaire (Lemerre).
Dans la crainte qu'un parti-pris de sincérité ne me force parfois d'affliger quelques poètes, je prie ceux-là qu'auraient désobligés de moroses considérations sur leurs œuvres de recourir, avant d'incriminer mon style, au chapitre de VImitation où il est parlé conire les vains jugements des hommes ; et encore au paragraphe suivant du même livre : « Quand on dirait contre vous tout ce que la plus extrême malice est capable de concevoir, en quoi cela vous nuirait-il, si vous laissez passer toutes ces choses sans en faire plus d'éclat que d'un fétu de paille? Peuvent-elles seulement vous arracher un cheveu ? »
Je n'ai pas sacrifié dans le petit bois des Muses Romanes que défendent, avec une affable rigidité de ronces artificielles, MM. Maurras et des Rieux ; qu'on ne s'étonne point alors si je juge en Barbare et si je me permets de reconnaître quelque talent à des personnes qui n'écrivent pas dans la manière que j'aime.
Chers poètes romands... M. Jean Viollis dans Y Effort vient de prononcer une oraison funèbre cruelle mais un peu injuste de leur école. Je leur reprocherai seulement d'avoir exilé l'âme et le mystère de leurs écrits ; ce furent de parfaits ouvriers ; mais s'il y a dans leur œuvre toute la correction de l'abbé Delille on n'y trouve aucunement la tendresse de Ronsard.
Ils ont, d'ailleurs, toujours eu un beau mépris pour leur prochain :
Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. Nous chercherons partout à trouver à redire^ et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.
M. Edouard Ducoté, dans l'harmonieuse préface à son poème, a jugé l'œuvre de l'Ecole Romane en peu de phrases :« Tout se transforme sans
cesse, écrit-il, et il n'y a pas de forme définitive. Rien ne sert de s'accrocher à la ripe du fleuve impétueux; la barque est entraînée par le courant. Nous ne pouvons rester en place et, quelque effort que nous fassions pour remonter le flot, nous agitons inutilement nos rames... Si la Poésie est Vart d'enchaîner autour de nos pensées' et de nos émotions des images selon un rhylhme harmonieux, oserait-on prétendre que ses modes d'expression puissent être définitifs? Qui s'opposerait ainsi à la vie ne créerait jamais qu'une œuvre mort-née. »
M. Ducolé interprète d'une façon nouvelle et qui n'est pas sans plaire la légende de Circé ; il admet que c'est l'histoire de la faiblesse de l'homme en face de la Beauté.
Circé parle :
Donc tu t'avoues vaincu et tu n'as pas lutté et tu ne comprends pas qu'il n'&it d'autre mystère dans mes enchantements que ta seule faiblesse et ma seule Beauté.
Et comme l'Etranger n'ajoute pas foi aux paroles de la Magicienne, Circé s'en prend à la légende :
Légende, ô voile de beauté jeté par les poètes sur la face grave et sereine des éternelles vérités, ô légende, les ignorants blasphèment qnand ils se servent de ton nom, car leur folle présomption juge d'après te voile et non d'après la face ; à leurs regards toujours la vérité se cache.
Ce poème, qu'on a pu lire récemment dans l'Ermitage, est écrit en vers libres harmonieux, légers et souples , et nous aimons cette œuvre nouvelle de M. E. Ducoté,
Les poètes ne devraient jamais débuter ; j'entends qu'il est puéril de publier d'informes essais auxquels nul ne peut prendre. plaisir. Ainsi M. Paul-Louis Garnier, auteur des Mélopées lointaines, n'aurait pas tort d'oublier Leconte de Lisle, Henri de Régnier et Francis Vielé-Griffin, et d'apprendre un peu son métier ; M. Garnier n'a que dix-sept ans., paraît-il, mais son extrême jeunesse, si elle rend indulgent, ne fait pas qu'on trouve ses vers meilleurs.
M. Albert Dautel a réuni sous ce titre : les Avrils, des pièces quMl écrivit pour albums, C'est l'ordinaire livre de vers, quelconque, fadasse.
M. Raphaël Damedor n'aime pas les prêtres ; il a cela de commun avec M. Strada et Victor Hugo. Voici un échantillon de son talent :
Alors on chassera ces ordres condamnables, ces congrégations aux vœux abominables, ces tartufes en frocs, en robes, en habits, de toutes les couleurs, de tous les acabits : moines noirs, pères blancs, jésuites, lazaristes, minimes, récollets, camaldules, maristes, billetfes, pénitents, carmes, sulpiciens, iaberniies, chartreux, prêcheurs, cisterciens, jèsuates, oblats, béguines^ barnabites, trappistes, prèmonirès, tomasques, cénobites, eudisies, clercs mineurs, antonins, cordeliers...
Quand aura-t-il tout vu ?
M. Charles-Adolphe Cantacuzène semble s'être inspiré de M. de Montesquiou. Ses poèmes, les Sourires glacés, sont précieux, artificiels, d'un métier trop insuffisant, avec, ici et là, de jolis vers.
Maintes exquises strophes de M. Jean d'Egly mènent tout doucement au rêve :
Ah ! tes mains sont des sœurs divines qui se posent sur leurs frêles espoirs et leurs tendres carmins ; là-bas j c'est la rumeur confuse des chemins ; la vie, hélas ! renaît et fume aux toits, moroses.
Pourquoi la source au loin met-elle, des sanglots ? Respecte autour des fleurs V adieu tendre des ailes, le vol du Songe autour de l'esprit demi-clos .
La poésie de M. Arthur Toisoul est toute légère et cristalline, toute de chansons et d'images claires ;
Le vent sur les cimes fait pleurer son archet, l'oiseau flâneur volette entre les hautes branches et sa parole est douce ainsi qu'une ombre en fuite ... La source, aussi, chante toujours de sa voix d'ange.
Les poèmes de M. Hugues Lapaire, écrits en patois berrichon, amusent à cause des sonorités neuves et des mots jolis qu'on y rencontré ■. Ainsi ce sonnet est très savoureux :
Génies, si vous passée, cueillez dans mon jardin des bouquets pour le bal, embaumes vos corsages. Les œillets sont en Chine et la rose à Provins, mais les plus dottees fleurs sont en nos lans sauvages.
Allant à vos amours, gentes, si vous passes, venez goûter au miel de nos gaîies abeilles ! Prenez donc point souci des cœurs que vous froisses,» Venez rougir vos doigts en nouf pour pris de treilles.
Emmi les abaupins, les mauves, les chardons , volatont des perdreaux, s'ègambillont des y cuves t au beau mitant des fleurs, capricolont nos chieuves...
Et les roussi gnolets, cachés dans les buissons,
racont'ront vos atours à teux douces compagnes
du. temps que vous pas s' r es sous l'ombre des vieux châgnes.
C'est une musique curieuse.
Charles GuÉrin.