II. — AUTOUR DES THEATRES
Théâtre International : Le Grand Gateoto d'Ëchegaray (traduction de M'«° de Rute). — Théâtre de l'Œuvre : La Brebis, de M. Edmond Sèe ; Le Tandem, do MM. Léo Trézenîk et Pierre Soulaine ; Les soutiens de la société, d'H. Ibsen. — — Cercle des Eschouers. — Les fêtes du Journal et du GU-Blas. — Théâtre d'auditions : Le Baiser de Jean, de M. Antoine Sabatier.
M. Ecliegaray,
Madame Adam nous avait fait connaître déjà plusieurs pièces du grand dramaturge espagnol, Ou folie ou sainteté, entre autres. Et voici que le même mois on nous donne deux Grand Galeoto, du même Echegaray. On vous a dit un mot du premier, auquel je n'ai pu assister. J'ai écouté avec émotion le second, M me de Rute adaptatrice. S'il faut comparer les traductions, disons que le romantisme de la première était moins tragique que la simplicité de la seconde. Cependant plusieurs de mes confrères ont jugé plus claire la première.
Toujours est-il que le drame est — malgré ses petits défauts : effets superflus de gros mélo — grandiose. Ce personnage si puissant dans son imbécillité et son ignominie, — la foule, îe monde, — plane lourdement, menace perpétuelle et impassible, sur les plus purs, les plus honnêtes, les meilleures gens qui soient.
« C'est de ces paroles légères, de ces regards rapides, de ces sourires indifférents, de tous ces petits murmures, de toutes ces méchancetés plus infimes encore, c'est de tous ces riens, que nous pourrions appeler les rayons insignifiants de la lumière dramatique, mais condensés en un seul foyer, au sein d'une famille, que naissent l'incendie et l'explosion, la lutte et les victimes. Si je représente la totalité de mes personnages par des types eu des caractères symboliques, je suis obligé de donner à chacun d'eux ce qui, dans la réalité, est dispersé chez beaucoup d'entr'eux, et il en résulte que ma pensée est mal rendue. Je cours le danger de laisser croire que j'ai essayé de peindre une société infâme, corrompue et cruelle, tandis que je prétends simplement démontrer que les actes, même les plus
insignifiants, ne sont jamais perdus, soil pour le bien, soit pour le mal, parce que, soumis aux mystérieuses influences de la me moderne, ils peuvent arriver à produire des effets immenses et inattendus. » Prologue ; scène II (i).
Cette dernière démonstration est le sujet véritable du haut drame que nous avons applaudi.
M. Hdiîtoml Sée.
M. Edmond Sée est, me dit-on, tout à fait jeune. On peut donc le compter parmi les quatre ou cinq de sa génération qui arriveront à la gloire. Sa pièce La Brebis est un peu bien compliquée, d'une psychologie de livre, certes ; mais quel adroit maniement des idées et des personnes ! Nous ne racontons pas dans l'Ermitage l'intrigue des comédies. Ceux qui me lisent sont déjà au courant des événements. La brebis : c'est la femme. S'il vous plaît, c'est une fimme. Mais qu'elle est vivante et vraie et telle qu'on en a déjà vu beaucoup ! M. Edmond Sée a bénéficié d'une interprétation tout à fait remarquable, mais il n'en reste pas moins une œuvre de premier ordre et qui annonce un bel écrivain de théâtre.
J'ai été ce soir de l'Œuvre d'autant plus ravi que j'arrivais très mal disposé, car j'avais, l'an dernier, entendu des petites pièces tout à fait nulles du même Edmond Sée. Passons donc l'éponge. Le talent est venu.
MM. L. Trczcnik et P. Soulaine.
Un vaudeville, mais discret et tout près de la comédie. Du reste fort gai, avec de petites scènes adroites.
T^cs Escholicrs.
Les Escholiers oublient les amis de la première heure. J'ai beaucoup regretté cette ingratitude puisqu'on a crié au chef-d'œuvre à leur dernière soirée.
Le <• Journal » et ïe « *;il RIas ».
Très jolies fêtes chez Cabat, organisées par nos journaux littéraires. Le Journal donnait une curieuse pantomime de M. Catulle Mendès avec Séverin, le mime si adroit. Puis des poèmes de Jean Lorrain, frôleurs et pervers, comme à l'ordinaire.
Le Gil Blas donnait comme clou une revue de Paul Gavault. En vérité, je vous le dis, voilà notrerevuiste pour demain. Réjouissons-nous : Gavault nous fera passer chaque année quelques bonnes soirées... Ce qu'il écrit et fait chanter est à la fois d'une franchise admirable et d'une tenue d'art, certes pas commune.
Il) Le Grand Gaîèoio, drame de J. Echegaray, traduit et adapté à la scène française, par Mmo de Rute, - un vol., 29 X 19. Librairie de la Nouvelle Revue Internationale, 23, boulevard Poissonnière.
CHRONIQUES éfi
Les Soutiens » d'H. Ibsen.
Une des premières pièces de la seconde manière d'Ibsen. Un beau drame point obscur — quoi qu'en ait pensé MM. Stiegler et tutti quanti. —
Lors de la publication en volume de la traduction de MM. Pierre Bertrand et Edmond de Nevers, on était en pleine effervescence anarchiste et j'avais pris texte d'un des mots-éclairs d'Ibsen pour une chronique poétique.
« Rorlund. — Vous serez à votre poste ? Mille pardons, mademoiselle ; mais que voulez-vous faire dans notre société ?
« Lola. — - Lui donner de l'air, monsieur le pasteur.
(Acte /, scène iy.)
« C'avait été un parc vaste, clair et sainement luxuriant. Des allées s'y élançaient jusqu'à perte de vue, des coteaux s'étageaient harmonieusement, des lacs et des ruisseaux mêlaient leurs eaux pures, et les arbres étaient vigoureux et beaux.
« Des siècles ont passé, lourdement.
« Entre les hauts murs du parc, la vie s'est multipliée, sans qu'aux besoins nouveaux correspondissent des règles nouvelles d'organisation et de vie... Les trop tranquilles cours d'eau sont à chaque instant salis et barrés par des chutes de troncs vieillis. Les allées sont envahies par une végétation osée et laide. Dans les fourrés les jeunes pousses se meurent, faute de soleil, et les petites fleurs, ces yeux de l'herbe et de la mousse, se sont fermées, se sont éteintes, après avoir langui quelques générations. Les petits lacs sont devenus des marécages pestilentiels. Les oiseaux ont fui. Les derniers écureuils sont morts. Et un énorme silence funèbre s'endort, comme asphyxié lui-même, dans la forêt désertée. Les murs du parc s'éboulent ; et la mer, qui d'année en année a mangé du terrain, vient les battre.
« Et c'est à côté de ce silence de mort, comme un bruit de bataille et de vie... Soudain, un pan de la muraille croule et une sorte de fée, delà crête d'une vague se précipite. Elle porte haut sa petite tête fière, aux yeux clairs et loyaux, et le vent secoue ses cheveux dénoués. Sa poitrine est saine et sa main hardie. Son corps est souple... (i) ».
Cette petite fée, c'est Lola débarquant d'Amérique avec des idées nouvelles et venant « donner de l'air » à sa petite cité natale, toute empuantie par le rance des habitudes hypocrites et rapetissantes. Les « soutiens de la société » ce sont les troncs pourris tombés à travers la forêt et maintenant par hasard debout des voisins moins morts... M. Stiegler va trouver que j'obscurcis encore cette obscure histoire.
Cette œuvre, au dénouement mélo-dramatique (et très vieux-jeu, malgré
(i) Pour la suite yoir le Voltaire du i$ décembre 1893.
les coupures Lugné-Poésque) a tout de même une belle allure et nous devions la voir à la scène.
M. Antoine Sabatier.
Un ermite, messieurs.
Ce Baiser de Jean, nous l'avons tous lu (i) avant de l'aller applaudir au Théâtre d'Auditions de la vaillante M 119 Maguéra. Vaillante, mais si mal conseillée 1 Mous avons suivi toutes ses représentations ; que d'inepties, que de sottises elle s'est donné la peine de monter, d'apprendre, de débiter. Ce Baiser de Jean lui fera tout pardonner. Elle a dû sentir en jouant Hérodiade quelle différence qu'il y avait entre une œuvre d'art et les vulgaires élucubrations de potaches ou de dames de compagnie devant quoi elle nous a convié bâiller.
M. Antoine Sabatierest un parnassien. Il fait des vers durant ses loisirs, comme ses aînés les bibliothécaires. C'est un sage.
Hérodiade, au cadavre de Jean :
Sur les bords du Jourdain l'on ne te verra plus Du peuple d'Iavhé haranguer les élus, Répandre sur les fronts courbés dans ton sillage L'eau que tu recueillais au fond d'un coquillage . , .
Il y a, comme cela, tout le long du poème, de jolies ou de terribles évocations. Le caractère de la femme est fort bien analysé en ses contours les plus saillants et ses détours les plus cachés. Et l'enveloppement de tout le drame dans la musique du chant des guetteurs :
Nuit savoureuse, Ô nuit, ta lumière éclatante Chassant du haut des cieux les fantasques effrois Berce de ses rayons le pâtre sous la tente, Berce dans son palais Hérode, fils des rois l
lui fait un cadre d'où ressort farouchement cet « hymen tragique » d'Hé-
rodiade et de Jean le prophète décapité.
Jacques des Gâchons.