LE BANQUET EUGENIO DE CASTRO
M. Eugenio de Castro, l'illustre poète portugais, l'un des fondateurs de VArte, étant de passage à Paris, M. Piîate de Brinn'Gaubast, d'accord avec les directeurs d'un certain nombre de Revues, avait organisé en son honneur une fête qui a eu lieu le i5 juin, et qui, malgré l'absence forcée de plusieurs adhérents notables en villégiatures lointaines (MM. Paul Adam, Gustave Kahn, Stéphane Mallarmé, Jules Renard, etc., etc., excusés par des lettres ou des télégrammes), a pris le caractère d'un hommage éclatant : on remarquait particulièrement la présence de Catulle Mendès, et du peintre Raffaëlli. Après M. de Brinn'Gaubast, dont nous transcrivons ci-après le considérable discours, sinon in extenso, du moins en grande partie, MM. Xavier de Carvalho, correspondant parisien des deux plus importants journaux de Lisbonne, O Seculo, et de Rio-de-Janeiro, O Pai%; Edouard Ducoté pour les «jeunes » Revues; Henri Mazel, etc., prononcèrent là, successivement, des allocutions ou des toasts, auxquels Eugenio de Castro répondit en termes émus. Puis M. Marc Legrand lut une version rimée de l'admirable poème Pan, publié pour la première fois en prose française dans Y Ermitage (janvier 1896). — De Belgique, d'Italie, de Portugal, de France, les lettres et les télégrammes avaient afflué si nombreux, qu'il fallut renoncer à les lire; la masse, qui formait sur la table un monceau significatif, en a été remise à Eugenio de Castro.
Discours de M. Louis -Pilate de Brinn'Gaubast.
Mon cher Ami, « En profitant de votre passage à Paris pour prendre l'initiative de cette fête que nous vous offrons, je voulais, comme je l'expliquais aux confrères qui m'ont si aimablement secondé (MM. Alfred Vallette et Edouard Ducoté, Félix Fénéon, Georges Bans), moins glorifier un grand poète, encore trop mal connu chez nous, que vous remercier des services rendus par vous à notre langue et à notre littérature aux pays d'idiome portugais ; je voulais saluer en vous l'un des facteurs les plus actifs du mouve-
ment artistique internationaliste, au puissant enveloppement duquel plusieurs de nous tiennent à honneur d'avoir contribué aussi de toutes leurs forces de « patriotes »... éclairés. Mais, constatant qu'à mon appel ont répondu tant de personnes, dont plusieurs ne vous devaient rien que leur gratitude de Français, et dont certaines sont bien connues pour leur hostilité, plus ou moins provisoire, à tout internationalisme, je suis bien forcé de penser que c'est surtout vers le poète que va l'admiration des uns, la curiosité de maint autre, et la sympathie générale. Et comme c'est, au surplus, la valeur du poète qui fait si précieux- des services tels que ceux que nous vous devons, et comme cette valeur personnelle, quand bien même vous n'auriez rendu aucun service à notre langue, vous eût imposé tôt ou tard à l'admiration de nous tous, et nous eût créé de la sorte des obligations morales peut-être supérieures encore,- sans doute est-ce un devoir, pour moi, de ne tenir nul compte de votre modestie, et de proclamer publiquement, à la face des Lettres françaises, pourquoi je me suis fait chez nous le héraut de votre jeune gloire, du reste européenne déjà, puisque nombre de vos chefs-d'œuvre sont traduits en allemand et en italien et en anglais, et, ma foi, même en suédois.
« Vous souvenez-vous, Eugenio? C'était dans, l'un des premiers mois de 1890; mon départ pour Constantinople avait interrompu en France le clignotement de ma Pléiade, dont quelques amis, désolés de voir mourir les feux où ils s'orientaient, avaient fait une constellation non moins clignotante au début, mais éblouissante aujourd'hui, puisque c'est le Mercure de France. Or, trompés par les conséquences de cette loi qui nous pousse à croire encore brillantes des étoiles 'dès longtemps éteintes, deux poètes de Coïmbre, un jour, dirigèrent, vers l'endroit du monde où cette Pléiade avait vécu, une lettre, et leurs volumes de vers. La lettre était de vous, Eugenio de Castro. Quant aux volumes... Mes amis répètent volontiers : « Toi, Brinn'Gaubast, tu es comme l'horloge de Baudelaire,
Ton gosier de métal parle toutes les langues... »
« Je ne veux pas savoir s'ils ont tort ou raison, car je n'entends pas même le russe, — et nul de vous n'ignore qu'à notre aimable époque, c'est presque un crime de lèse-patrie; mais, ce que je puis affirmer, c'est qu'alors, je lisais fort mal le portugais. N'importe : à l'aide d'un peu de castillan par-ci, de beaucoup de latin par-là, je pouvais entrevoir déjà, dans vos poèmes, des splendeurs qui m'émerveillaient. Elles étaient bien encore parfois artificielles, n'est-il pas vrai, mon cher ami? Certaines de vos images déconcertaient mon goût, et j'appris notamment, non sans quelque stupeur, que nos cœurs, qui, comme chacun sait, sont fréquemment « d'or » ou « de fer », sont susceptibles aussi d'être... en vanadium ! Mais de telles bizarreries, sans doute un peu voulues, n'empê-
chaient pas les vraies beautés, c'est-à-dire presque tout le reste du volume, de me causer une joie profonde.
«Je m'informai ; j'appris ainsi que vous aviez vingt-et-un ans, puisque vous n'êtes né à Coïmbre qu'en 1869 ; j'appris que, dès l'âge de quinze ans, vous aviez déjà publié deux recueils d'estimables vers pleins de promesses, comme en témoignait une préface du plus grand lyrique portugais depuis Camoens, de ce pur Joao de Deus que votre patrie pleure encore; j'appris que ces premiers recueils, et trois qui bientôt les suivirent, étaient des recueils « parnassiens »... Par votre lettre, enfin, parla préface, aussi, du volume qu'elle accompagnait (Oaristos), je pouvais comprendre déjà que vous vous étiez convaincu, soit au Cours supérieur des Lettres à Lisbonne, soit durant un séjour en France, de la nécessité de changer entièrement la fâcheuse orientation de la poésie portugaise. C'est à cette noble tâche que vous vous êtes voué.
« De Charles d'Orléans à Ronsard, de Baudelaire et de Paul Verlaine à Mallarmé, à MM. Moréas, Griffin. Henri de Régnier, — Eugenio de Castro,, Messieurs, avait donc étudié tous ceux de nos poètes dont l'influence, dans sa patrie, ne s'exerçait plus, ou ne s'exerçait pas encore. Oarlstos et sa préface en 1890, puis de plus en plus Horas, Sylva, Interlunio, témoignent non seulement de l'éclatante richesse et de la variété de son talent, mais de l'originalité de ses tentatives d'acclimatation. A la fois précurseur et initiateur, le voici devenu le chef de la jeune école portugaise, désormais convertie par lui, et par lui seul, à ce que Ton est convenu d'appeler le « symbolisme ». Pour ne parler que de la forme, on lui doit (dès Oaristos) : l'affranchissement de l'alexandrin; la restauration du vers « libre » si logique en portugais, puisque c'est une langue à la fois très prosodique et très rythmée; l'emploi de mètres oubliés, tels que ceux de neuf et de onze syllabes; le rajeunissement de la plupart des anciens rythmes portugais, admirables, mais depuis longtemps abandonnés, ainsi que de quelques vieux genres (Vilancele, Rimance, Ecloga) ; l'heureuse nationalisation de genres étrangers {Ballade et Rondel); le renouvellement incessant du vocabulaire poétique...
« Ht si je n'en dis pas davantage, aujourd'hui, de ceux de ses recueils où furent inaugurées ces innovations capitales, avec cette immédiate aisance qui marque toute maîtrise native, c'est qu'ils ne renferment d'ailleurs que des poésies détachées, — si complexes et si variées, qu'une Etude, lue dans le silence, pourrait seule en donner une idée suffisante. Je préfère vous parler ici des œuvres de plus « longue haleine » : de Belkiss, de Tirésias, de Sagramor. II est vrai qu'un assez grand nombre des personnes ici présentes appartiennent au public d'élite qu'avaient auparavant conquis à ces poèmes des articles multipliés de moi-même et de mes amis : Marc Legrand, Philéas Lebesgue, Ivan Gilkin, Georges Oudinot. Mais cette majorité
bo l'ermitage
fidèle, qui déjà connaît mes idées sur la question, ne sera certes pas surprise de m'y voir revenir ici, pour l'édification de ceux qui n'ont point le même avantage ; elle ne se scandalisera point si, pour convaincre ces derniers, je me borne à leur répéter (ou à peu près) les pages, reconnues efficaces, de mes professions-de-foi passées ; aussi bien ai-je déjà parlé peut-être trop, et, tandis que pour condenser certains articles sous une longueur acceptable j'ai dû retenir ma plume, en revanche je ne promettrais pas de savoir retenir ma langue sur un sujet qui me passionne. Cet aveu dûment signifié, j'emprunterai sans plus de discours quelques-uns de ses développements à mon article sur Belkiss... » [On trouvera cet article. dans la Revue blanche du i el ' mars 1895 : nous y renvoyons nos lecteurs, l'Ermitage ne disposant pas d'asse^ de place pour le transcrire ; nous nous bornerons à rappeler que Belkiss est un drame en prose.]
« Mais un poète est un poète, et les vers lui seront toujours plus agréables à manier que la plus splendide prose lyrique ; aussi ne fus-je pas étonné de recevoir, quelques mois à peine après Belkiss, cette Eglogue de Tirésias, qui fait, d'Eugenio de Castro, l'égal des plus parfaits classiques de son pays... » [Suit le résumé de V Eglogue, analogue à celui qui parut ici-même, — mai 1895 .]
« Ces chefs-d'œuvre avaient fait s'ouvrir à notre Ami (un affreux « décadent», Messieurs, « symboliste », et« néphélibate » !)j à peine âgé de vingt-six ans, les portes de l'Académie ; loin de paralyser son imagination, comme c'est la vertu (paraît-il) ou le vice de tous les lauriers académiques, ceux-là semblent avoir vraiment porté bonheur à Eugenio de Castro : sous une forme le plus souvent dramatisée en vers chatoyants et splendides, Sagramor, son dernier poème, Sagramor est l'histoire d'une Ame, développée au moyen de sept grands épisodes ou symboles, de nature lyrique, où nous sommes introduits par un Prologue en prose...» [Mêmes observations que ci-dessus : Sagramor fut analysé dans l'Ermitage, novembre 1895.]
« Tel est, Messieurs, le grand poète que nous serions très certainement plus nombreux encore à fêter, si déjà la plupart de ses admirateurs et de nos collaborateurs n'avaient pris leurs quartiers d'été loin de Paris, et si d'autre part une dizaine, qui m'avaient promis leur présence en les termes les plus flatteurs pour notre Ami, n'étaient retenus au Mercure par une assemblée générale des Actionnaires de cette Revue. Je vous transmettrai, tout à l'heure, les témoignages de leurs regrets... En attendant, puisqu'il faut boire, je lèverai tout d'abord mon verre en l'honneur de cette nation sœur, de cette fière « Patrie portugaise » dont le livre d'une noble femme nous rappelait, il y a quelques jours, l'héroïsme traditionnel ; en l'honneur de M. Xavier de Carvalho, qui personnifie, parmi nous, les deux plus importants journaux de Lisbonne et de Rio-de-Janeiro... Je bois à l'excel-
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lent poète Manuel da Silva Gayo, qui dirige, avec notre Ami Eugenio, cette revue portugaise-française, cette Arte que je représente et m'efforce de rendre digne de son titre... Je bois à vous enfin, Eugenio de Castro, d'abord en mon nom personnel, fidèle Ami des mauvais jours, confident et consolateur des heures tragiques, des heures d'irréparable deuil ; — puis au nom de tous ceux dont la présence, ici, signifie le pressentiment ou l'admiration du génie que le sort vous a départi pour l'honneur de votre pays ; au nom de tous ceux qui déjà reconnaissent et saluent, en vous, non seulement l'un des plus glorieux représentants de la poésie portugaise, mais encore l'un des plus glorieux de l'universelle poésie de tous les temps...
« Vous, Messieurs de la Presse quotidienne, vous, dont la puissance est si grande, souvenez-vous bien : nul de nous n'est venu, ici, pour trouver la plus petite part de publicité personnelle ; mais nous vous supplions spontanément sans honte (car ce n'est pas pour nous que nous sollicitons) nous vous supplions de saisir l'occasion qui vous est donnée de commencer à réparer, sur le nom d'Eugenio de Castro (i), l'injustice de notre pays envers cette nation portugaise sans laquelle tous, les gens d'Europe, nous ne serions pas ce que nous sommes f Dites bien qu'Eugenio de Castro est une fleur merveilleuse de poésie éclose sur un arbre qui n'a cessé, en aucun temps, de produire des fleurs grandes et belles, dignes d'amour, et d'en produire plus, proportionnellement, que bien d'autres arbres moins jeunes, plus énormes et plus célèbres, — et moins légitimement célèbres...
« Au nom du Père, Eugenio, de toute votre Littérature : au nom du Père qui fut Camoens ; au nom du Fils, qui fut Garrett ; au nom du Saint- Esprit qui fut Joao de Deus, — Amen...
« Deux mots encore, et j'ai fini. Envers le grand poète qui, sans nous imiter, a propagé au loin la gloire de notre Langue et de notre Art, nous avons fait notre devoir ; notre gouvernement sait à présent, j'espère, quel est celui qui lui incombe : il faut qu'une fleur de France fleurisse à votre boutonnière, Eugenio de Castro, afin de vous rappeler qu'à son indifférence envers vos grands prédécesseurs, ce pays n'ajoute pas du moins l'ingratitude envers celui de leurs héritiers qui l'a servi avec amour et d'un cœur désintéressé... »
Louis-Pilate de Brinn'Gaubast.
(i) Rendons aux journaux quotidiens cette justice que les plus puissants comme les plus humbles ont tenu à honneur de suivre le conseil de notre collaborateur (le Figaro, le Temps, le Journal des Débats, le Gil Blas, YEctair, la Gazette de France, etc., etc ).
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