III. REVUES ANGLAISES ET AMÉRICAINES
Nos revues françaises devraient souvent signaler les progrès artistiques des revues d'outre-mer. En voici trois que je suis très régulièrement et qui n'ont point de similaires chez nous.
The Bibelot (format 12 x *5> P our employer les nouvelles désignations adoptées par le congrès international des Éditeurs : le système métrique remplaçant les dimensions des formats de papier), est une minuscule revue exclusivement littéraire. Imprimée sur joli papier vergé, avec de larges blancs, elle ne publie que des poésies rares ou des traductions de poètes étrangers difficiles. Deux fascicules ont été l'an dernier consacrés à notre Villon. Voici le titre du n° de juin : « Certain songs and sonnets from Astropkel and Stella » ; ce sont, comme l'on voit, deux œuvres de sir Philip Sidney (i58o environ). Annoncé pour juillet : The Sire de Maletroifs door. M. Thomas B. Mosher, de Portland (Maine), est un éditeur qui peut rivaliser avec les grandes maisons de New- York et de Chicago. Sa collection de petits ouvrages de luxe illustrés est tout à fait exquise; les français n'y sont pas oubliés. J'ai reçu une mignonne édition (genre des Guillaume) d'Aucassin et Nicolelte et on annonce la Sylvie de Gérard de Nerval.
The Chap Book. de Chicago (format 12 X 19) est une petite revue bimensuelle, illustrée avec beaucoup de goût et de fantaisie. Je lui garde beaucoup de reconnaissance d'avoir plusieurs fois parlé de mon Livre des Légendes et d'avoir déploré sa disparition (aucun confrère français n'a eu cette aimable pensée). Le dernier fascicule a paru sous une couverture très ornementale (femme parmi des iris) de Tom Harris ; en hors texte, un bizarre portrait de Sarah Bernhardt par Cecil Clark, une composition Rosef Croix autour d'une tête de feu-Péladan-le-Chevelu. Le n° du 15 mai contenait un article de Mallarmé sur Arthur Rimbaud, avec le portrait, par Valloton. Cet inédit de Mallarmé est tout à fait intéressant quoiqu'il ait quelque peu effarouché un ami de là-bas, qui m'écrit : *< Moi qui croyais savoir le français ! » Je lui ai envoyé une lettre consolante avec d'autre Mallarmé, les Fleurs et les Fenêtres. Dans le même n°, un portrait très particulier de Ibsen en ï86o. Tout à fait suggestif le Saint-Sébastien de Frank Hazenplug (n° I er mai). Très au courant des littératures nouvelles, avec beaucoup de sympathie pour la française, le Chap Book commence à avoir beaucoup de lecteurs à Paris. (Herbert Stuart Stone, éditeur.)
Mais une des revues d'art de langue anglaise les plus répandues en France, est certainement le Studio de Londres (edited by Charles Holme). Chaque fascicule mériterait une longue analyse. Parlons seulement du n° du 15 juin. Cent illustrations! Voilà tout de suite un chiffre éloquent.
Aucune n'est quelconque ; les deux gravures en supplément sont signées J. McNeil Whistler et R. Anning Bell : la première est une auto-lithographie, sorte de crayon vague mais très suggestif ; l'autre est un dessin en trois couleurs : Hérodias. D'autres hors-texte ; Jugement de Paris de Salomon j, Salomon, Echo et Narcisse du même (l'étude sur ce peintre poète est signée A. Lys Baldry), le Virgile de Puvis de Chavannes (du Salon de cette année, étude signée du délicat critique Gabriel Mourey et accompagnée en outre de reproductions de tableaux d'Aman-Jean, de Hawkins, de Baertsoen, de Thaulow, de Blanche et du Renan de F. Desmoulin), Rosemary, portrait de belle expression par G. H. Boughton. Toutes les autres images sont rendues par la photogravure, avec un souci d'art tout à fait remarquable. La revue de l'art dans le monde entier est faite avec intelligence et agrément. Enfin les concours mensuels du Studio ont été particulièrement réussis en juin ; chaque envoi primé est intéressant. Cette publication devient vraiment l'une des premières de ce temps. Avouons sans fausse honte qu'il n'y en a pas de comparable chez nous. Ce ne sont pas les artistes qui manquent en France, certes, mais les éditeurs-artistes.
Nous reparlerons de temps en temps de ces trois revues d'art.
Jacques des Gâchons.