LES CONQUERANTS
voix hautes, de rires, de chants, le cliqueùs des armures et des mors, le roulement des sabots des chevaux foulant la terre. Le soleil tombait d'aplomb sur nous ; et les aciers, les caparaçons dorés scintillaient. Les étendards aux couleurs éclatantes claquaient au bout des hampes. Nous gravissions une colline. On eût dit que nous montions vers la joie dans une apothéose.
Mes trois compagnons discouraient; j'écoutai et j'appris qu'à ma droite était Agloval, à ma gauche Marc et Firmin. Nous étions du même âge ; mais des caractères différents avaient imprimé leur marque sur nos aspects de jeunesse et nous rendaient dissemblables. Agloval portait la tête haute ; il promenait insolemment ses yeux autour de lui. Sa voix était sonore et il riait souvent* découvrant avec fatuité dés dents éclatantes. Firmin avait des lèvres minces; la moitié de son visage était cachée sous de la barbe ; ses regards ne se posaient nulle part fixement. Il semblait notre aîné : il parlait peu et ne riait jamais. Marc avait la face illuminée par la bonté; un continuel sourire parait sa bouche; à peine si parfois un pli dessiné sur son front heureux accusait le passage d'un furtif souci. Je ne saurais me décrire tel que j'étais alors; je ne m'étais jamais attardé devant des miroirs à contempler mon visage.
Agloval disait :
— J'ai honte de porter un glaive qui n'est qu'un hochet. L'acier ne reste vierge que dans les mains du lâche ; il le faut consacrer par des rouilles sanglantes. Batailles, j'attends votre heure avec impatience. Je rêve de mêlées furieuses, de larges coups donnés à travers les masses humaines, de corps piétines, de têtes coupées, de chevaux baignant jusqu'au poitrail dans des flots rouges. Gloire aux conquérants ! Je veux entrer dans les villes par leurs murailles éventrées, chanter en traversant les rues que la peur a rendues désertes, répondre par le fer aux suppliants. Les vaincus nous serviront de piédestal. Saccageons les maisons, pillons les trésors : viol, meurtre, incendie, voilà la guerre. Pour l'homme courageux et fort toute la vie est là.
Marc dit à son tour :
— Certes, nous sommes partis pour la conquête et c'est elle qui nous rassemble. On n'est pas le maître de son destin et il est bon d'êtrejoyeuxaujourd'hui.Mais j'ambitionnedes victoires clémentes ; on ne triomphe vraiment que par la pitié et la douceur. La parole est souvent plus cruelle que l'épée, mais l'épée tarit les bienfaits dont la parole est la source. Le sang rougit les mains et rien ne purifie les mains qu'il a souillées ; l'odeur du sang soulève le cœur. Il faut nous emparer des villes sans violence et entrer sans crgueil
par les portes ouvertes. Il faut relever les femmes agenouillées sur notre passage et essuyer les larmes des faibles. Oui, la vie a pour but la conquête et nous ne saurions sans lâcheté nous y soustraire ; mais il nous appartient de corriger les injustices de la destinée.
Et Marc se tut ; il regardait au loin avec une calme assurance ; mais comme l'étendue étaitdéserte, j'ai pensé qu'il ne voyait que le mirage de son désir. Agloval haussa les épaules et Firmin pour la première fois sourit dans sa barbe. Je n'ai pas aimé ce sourire.
Firmin parla en évitant nos yeux :
— Je n'ai cure des massacres et moins encore de la clémence. A tuer on risque sa vie ; on est toujours victime de sa pitié. Il n'importe que d'être vainqueur. Le triomphe est au prix de la ruse. Souvenezvous de l'exemple d'Ulysse; il fut le plus sage des guerriers. Sans lui Troie n'eût jamais été prise.
Firmin était avare de paroles ; il n'en dit pas davantage. Jusqu'alors je n'avais fait qu'écouter ; mes compagnons ayant tourné la tête de mon côté, je dis :
— Je ne vous apprendrai rien sur moi, car je m'ignore. Je suis simplement joyeux parce que je chevauche sans le souci du lendemain. Agloval rit et parle beaucoup, il croit déjà que la victoire lui appartient ; Marc espère fermement, mais il se contente de sourire et j'ai vu quelque furtif souci plisser parfois son front. Firmin dit peu et ne rit que de mépris ; il Construit secrètement des projets ; seul de nous il voit clair en soi-même ; Agloval, il me semble, ne se connaît point et les paroles dans sa bouche sont un vain bruit? à moins peut-être qu'il ne se connaisse trop bien et qu'il veuille s'étourdir à leur son; Marc ne connaît que son rêve. Moi, je m'ignore. Je serai tel que la guerre me créera : clément ou cruel, ou couard. Pour l'instant il ne m'importe que d'être ici et non ailleurs. Je suis venu me joindre à vous sans délibérer. J'ai senti que mon château était vide et triste, que mon domaine était trop étroit, ma vue trop bornée, que je ne pouvais consumer ma vie à demeurer en place. Plus tard les événements m'apprendront quel je suis.
Je* parlais ainsi sincèrement.
Agloval avait été blessé par mon discours ; je le compris, car il se mit à renchérir sur ses premières forfanteries. Gela acheva de me convaincre qu'il n'était point sincère. Je ne répliquai pas ; mais Marc s'attarda à vouloir le persuader. Firmin méditait.
Pendant des jours, la cavalcade se déroula à travers les campagnes. On campait au crépuscule. Je dormais jusqu'au lendemain ; mes compagnons ignoraient le sommeil.
Enfin nous apparut une ville entourée d'une ceinture de murail-