LA PETITE PRINCESSE CHRISTIANE
vingt machines de guerre, quatre cents chevaux cuirassés de fer que montaient quatre cents cavaliers vêtus d'acier et armés de lances. Les astrologues avaient longuement interrogé les astres, il reviendrait vêtu de la pourpre royale, réservée à ceux qui doivent entrer dans la gloire éternelle.
Moriane attendit de longues années le retour du prince ; déjà les hommes d'armes ne veillaient plus au haut des tours que vêtissait le lierre et qui abritaient les hirondelles, la herse ne s'abaissait plus, les fossés étaient remplis d'eau ; Moriane languissait parmi ses pages et ses lévriers roux qui rêvaient de vieilles chasses. Quand le prince Reymond revint, il était seul, vêtu d'une robe de bure ainsi qu'un humble pèlerin, il portait le cilice, avait la tête rasée, ses pieds ensanglantés témoignaient d'un long et cruel voyage, à sa ceinture de corde grise pendait un crucifix de cuivre qui le devait défendre contre les entreprises du démon.
Le prince Reymond chassa d'abord ses anciens amis les magiciens et les astrologues, ordonna aux derniers hommes d'armes de suspendre à la muraille leurs épées et leurs armures, puis il voulut voir Moriane afin de lui apporter la paix de sa parole.
Moriane se fit très belle pour recevoir son époux, mais dès qu'elle le vit, elle devina son rêve blanc et pacifiant, alors elle fut tour à tour, mais en vain, méchante 'et voluptueuse, séductrice et cruelle. Cependant ayant prolongé son séjour plus qu'il ne devait selon son vœu et ayant oublié, un soir, le crucifix de cuivre qui l'avait préservé même des séductions d'Orient, le prince Reymond se laissa choir dans les bras chargés d'anneaux d'or de la belle Dame de ses voluptés anciennes, et il expira en cette nuit où palpita sa chair lacérée par le cilice et macérée par les jeûnes.
La petite princesse fut l'enfant de cette nuit et sa mère mourut tandis qu'elle naissait. C'est ainsi que Christiane ne connut jamais son père ni sa mère.
Elle grandit, élevée par une vieille femme qui pratiquait les maléfices et qui avait nom, Sogdia.
Quand elle fut d'un âge assez avancé pour prendre connaissance avec les choses, les pages blonds avaient quitté le château pour d'autres châtelaines, les hommes d'armes avaient pris service ailleurs et les lévriers roux erraient par les bois.
Christiane sut seulement que son père était un prince très puissant et sa mère une princesse très belle.
Elle apprenait à lire dans les grimoires, à cultiver les roses et à prendre au piège les oiseaux. Elle atteignit ainsi jusque vers sa treizième année, méditant déjà sur son mystère, quand un matin à
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son éveil, elle ne retrouva plus la vieille Sogdia. Bien que celle-ci fût méchante et laide, Ghristiane courut longtemps par les jardins et par la Forêt appelant vainement Sogdia ; l'idée la hantait déjà de d'autres êtres qui devaient vivre là-bas de l'autre côté des bois, mais ils s'étendaient si sombres qu'elle croyait dès leur seuil dépassé, pénétrer en un monde de nuit, ils étaient si profonds qu'elle n'entendait plus sa voix, alors elle pensa que Sogdia était entrée dans la nuit éternelle et elle pleura beaucoup, car-maintenant elle serait toute seule, sans personne pour lui conter qu'autrefois il était une princesse très belle qui s'appelait Moriane et un prince très puissant qui s'appelait Reymond.
Solitaire, elle vécut avec ses roses et elle contempla ses cygnes. Elle errait par les grandes salles tendues de vieux velours, aux tapis chauds faits de peaux de bêtes, étouffeurs des pas, elle se couchait dans les lits sculptés où s'était engendrée sa race, elle s'étonnait devant les miroirs, elle riait devant les aïeux qui la regardaient étrangement dans leurs cadres d'ébène, mais dès le tomber du soir, elle fuyait parce qu'une malédiction semblait suinter des murs, et toute honteuse, elle allait vers ses roses qu'elle humait voluptueusement.
Elle aimait ses parterres ainsi que des amants fervents et elle croyait que les roses étaient de petites mortes, jadis comme elle maudites et qui revivaient en une éphémère beauté.
Christiane grandissait, telle une fleur sauvage, elle avait comme Moriane des cheveux très longs et blonds, de beaux yeux couleur de mer, des lèvres rouges comme ses roses sanglantes; elle se vêtissait de robes de brocard constellées de rubis, ayant appartenu à sa mère ; quand par les soirs des triomphants étés, elle allait ainsi parmi ses roses, elle semblait quelque morte d'amour en un pays de faste et de pierreries que ressuscitait la magie des lunes claires et chaudes, ou bien vêtue de blanc, elle semblait attendre de mystiques noces.
Quand elle courait par les jardins ou par les bois, c'était quelquefois une grande caresse qui l'enveloppait toute, une étreinte mystérieuse, alors elle fuyait toute songeuse et elle amusait la solitude de ses soirs, en taquinant son ombre sur les tapisseries fleuries de lune.
Un soir, comme ses regards erraient vers les portraits des ancêtres, elle pensa que la plus belle d'entre ces grandes Dames qui était Moriane devait être sa mère et le plus beau d'entre ces beaux seigneurs qui était le prince Reymond devait être son père, mais
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quand elle regardait le portrait de Moriane, sa Beauté lui paraissait taciturne comme les soirs de sa jeunesse.
Un jour, elle vit au profond d'un miroir, l'image de sa mère qui la fixait étrangement, elle n'eut pas peur, n'ayant pas la notion du mystère dans le mystère même qu'était chaque minute de sa vie, mais devant les beaux yeux de la Dame et sa joliesse d'un temps évanoui, elle éprouva la même tristesse que dans les grandes salles somptueuses dès le tomber du soir et il lui parut que l'âme de la princesse Moriane devait hanter l'alentour des belles choses fanées.
Tandis qu'elle avançait en âge, Christiane devenait anxieuse de sa destinée et du mystère de ses origines ; des heures elle interrogeait les étoiles comme elle solitaires, ou bien elle lisait de vieux grimoires, curieuse qu'elle était de l'histoire de sa race; elle s'éprit ainsi du page Sylvius qui aimait les fleurs et dont la voix magique exaltait tellement les arômes des roses qu'il mourut un soir sous la tiédeur de leurs haleines, puis de Richard qui tua tant et tant d'ennemis de sa famille et elle sut qu'en avant du cortège nuptial de Moriane, des pages allaient avec des cygnes entre leurs bras, des cygnes blancs comme des pommiers en fleurs; mais Sylvius endormi parmi les roses était lointain comme un souvenir de fleurs fanées, quant à Richard si épris de se tailler de hautes gloires à grands coups d'épée il passait, chère ombre sanglante, sans un regard vers la petite solitaire.
Cependant Christiane devenait une petite fille pensive qui ne jouait plus avec son ombre sur les tapisseries fleuries de lune depuis qu'elle avait découvert de beaux manuscrits dont elle aimait les délicieuses figures nimbées d'or qui enluminaient les pages. C'était la vie de Notre-Seigneur Jésus qu'elle lisait avec amour; depuis lors, des consolations venaient à elle, mystérieuses, à un tel point qu'il lui paraissait que des mains bénissantes et invisibles épandaient autour d'elle, une vie nouvelle sur les choses; quand elle méditait sur Lui, c'était une ineffable joie qui descendait en elle comme une grande paix nimbée d'espérance.
Aussi Christiane ne portait plus de robes de brocard parce qu'il était mort pauvre et conjurait la malédiction des salles sonores par la seule évocation de son nom.
Un soir comme elle allait fermer le livre à cause des ténèbres, elle vit devant elle, un pèlerin en robe de bure; ses pieds ensanglantés témoignaient d'un long et cruel voyage ; elle reconnut celui qu'elle appelait son père parmi les portraits de famille. Il la
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regarda avec des yeux heureux, puis disparut dans la profondeur des tentures, alors une lumière mystérieuse la baigna toute, tellement qu'elle ne connut pas les ténèbres de cette nuit. C'est ainsi que Ghristiane s'initia peu à peu aux mystères sacrés, mais comme elle était une petite exilée des Foules, elle devint fort triste quand elle sut que le Rédempteur offrait son sacrifice chaque jour sur les autels, pour le rachat des, péchés humains.
Elle pria Notre-Seigneur Jésus et Notre-Dame la Vierge pour qu'elle connût le chemin qui mène vers les Foules agenouillées et comme jadis, les Rois Mages, peut-être ses ancêtres, elle interrogeait chaque soir le ciel, espérant la venue là-haut de quelque étoile qui la conduirait vers son adoration.
Elle en dédaignait ses roses, le jardin s'attristait, les vieux grimoires ne recevaient plus la confidence de ses prières, les salles somptueuses ne voyaient plus la petite princesse mirer sa beauté dans les miroirs puis fuir, frissonnante. Elle errait par les bois chaque soir, comme jadis quand était partie Sogdia, et chaque matin elle espérait que le crépuscule de ce jour la ramènerait sur le sentier sacré. Mais dès qu'elle s'attardait dans les ténèbres de la mystérieuse Forêt, tout au fond des massifs, des yeux de flammes la regardaient et elle revenait toute tremblante vers la paix de ses roses.
Un soir, elle vit une étoile poindre à l'orée du bois, alors elle crut venue l'étoile annonciatrice ; demain, elle entendrait de divines cloches et elle verrait l'agenouillement des Foules en prières.
Christiane revêtit de beaux habits de brocard ayant appartenu à sa mère, afin d'être belle ainsi qu'une reine, puis elle marcha des heures et des heures, si longtemps que, très lasse, elle s'endormit dans un beau rêve : elle approchait de l'étoile, l'étoile devenait éblouissante comme un soleil, l'étoile devenait de pourpre comme le Précieux Sang. Christiane ferma les yeux devant son éblouissement, alors dans la nuit de sa petite âme, elle vit une longue théorie de saintes et de saints vêtus de pourpre ainsi qu'elle et dont les yeux avaient l'éclat des étoiles solitaires ; les saintes portaient en leurs mains toutes ouvertes les manuscrits aux belles enluminures. Puis le même pèlerin vêtu de la même robe de bure qui l'avait regardée jadis avec des yeux heureux tandis qu'elle méditait et qui avait fait qu'une douce lumière l'avait baignée toute, vint qui la prit par la main ; Christiane s'éleva lentement vers le cortège des saintes pèlerinant vers l'étoile; elle entendait le marmonnement des Foules en prières, des Foules noires qui imploraient, les bras tendus, et elle croyait aller parmi les reines qui furent pieuses...
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Mais quand elle se réveilla, elle se trouva toute seule ; autour, les mêmes yeux de flammes la fixaient du profond des massifs, alors, toute tremblante, Christiane retourna vers le château; les prunelles luisaient toujours ainsi que des étoiles mauvaises, les yeux la poursuivaient, les yeux s'approchaient, les lévriers de sa mère Moriane lui faisaient escorte, tant en sa beauté, elle ressemblait à sa mère, mais quand à la lisière du bois, ils virent la désolation du château .et la tristesse des merveilleux jardins, ils comprirent qu'eux aussi avaient fait un beau rêve et ils retournèrent vers la nuit.
Christiane solitaire, pensa que pour toujours s'en était allé son espoir en une céleste vision qui éclairerait son nocturne chemin ; elle se crut Tunique maudite pour laquelle ne s'offrait pas le Rédempteur sur les divins autels et elle devint une pauvre passante de nuit que lacérait l'idée de sa malédiction éternelle.
Christiane errait, taciturne, dans les vieux appartements de sa mère Moriane, elle semblait, dans l'atmosphère chaude de leurs vieilles voluptés, écouter les mauvais conseils de leur soir éternel, et ainsi peu à peu, elle commençait à communier avec l'esprit du mal qui suintait des vieilles choses fanées.
Elle souffrait du bruit lointain et chantant des sources, de la beauté impalpable des arômes flottants dans l'air nocturne et de toutes les musiques exhalées de chaque chose qui faisaient, quand son cœur au cœur de Jésus était uni, qu'elle croyait que leurs cœurs palpitaient au rythme de la nuit.
Un jour, comme elle avait capturé des oiseaux, elle prit joie à voir perler le sang de leurs petites blessures palpitantes.
Si elle glanait des roses dans les parterres de ses jardins, elle les dévêtait avec volupté de leur beauté, pétales par pétales.
Un soir, comme elle regardait dans un miroir son tin visage, elle avait, contemptrice jusque de sa beauté, brisé le miroir avec des cris farouches afin qu'il ne reflétât plus que la nuk*qui descendait en elle-même.
Elle insultait aux étoiles et vers l'azur crispait ses poings fous. Ainsi peu à peu Christiane devenait la grande possédée par la laideur éternelle qui cueillait ses voluptés dans la profanation de toutes les Beautés, et bientôt dans le château de la princesse Moriane ne subsistèrent la féerie d'aucun vitrail et le mystère d'aucun miroir.
Chaque soir, tout de blanc vêtue, ainsi que pour des noces, elle
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descendait le grand escalier qui menait vers les nuitéeâ du parc, il y avait une tristesse sacrée en la lenteur de sa venue parmi les parterres, comme si elle allait vers l'accomplissement de quelque vœu ancestral, ou comme si, guidée par d'occultes puissances, elle cheminait vers quelque éden inconnu.
Christiane de ses longs doigts fins répandait le sang des roses et les fleurs effeuillées lui faisaient un tapis si odorant et si doux, qu'elle avait la suprême volupté de croire fouler son rêve mort; les cygnes de l'étang la regardaient, immobiles et mystérieux.
Un soir, tandis qu'elle glissait à travers les massifs bleus de lune ravageant les beautés que convoitaient ses frêles mains, Christiane vit au détour, d'une allée, le vieux pèlerin, son père, se dresser parmi les dernières roses, puis la regarder avec des yeux très tristes ; alors elle s'arrêta, toute interdite comme devant la vision d'un lointain souvenir. Maintenant qu'aucun miroir ne subsistait sans déchirures de nuit, Christiane hantait les bords de l'étang parce qu'il demeurait le seul miroir immuable pour refléter sa beauté et vainement elle avait jeté des pierres, puis des rochers sur celui qui vengeait ses frères du château; les cygnes allaient dédaigneux vers le calme des roseaux. Ils étaient les seuls beaux hôtes qui demeuraient au parc et par les soirs immobiles et sans souffle, ils glissaient sur le miroir éternel, grands oiseaux noirs qui saluaient la venue de la nuit de leurs grands cris farouches, si farouches, que depuis que s'était tu dans le parc dévasté le chant de tout oiseau, le cri des cygnes semblait le cri vengeur des beautés outragées.
Christiane songeait aux belles légendes, dont elle ne serait jamais une petite reine, aux cygnes blancs que des pages portent en avant des cortèges nuptiaux, tandis que délirantes de joie, des cloches sonnent radieuses dans le ciel clair, et elle pensait que les cygnes noirs étaient les oiseaux de ses fiançailles avec la nuit, la nuit anéantissement de toute beauté, mort de toute clameur au profond de soi-même.
Ah ! pensait-elle, puisque jamais ne se dressera l'espoir lumineux de sa rédemption, que se resserre de plus en plus le bois nocturne et que la petite princesse Christiane meure tout doucement, comme le jour dans le déclin des crépuscules.
Lassée par le meurtre des fleurs, Christiane, chaque soir, de ses doigts pollués par le sang des roses appelait les cygnes vers l'étreinte de ses mains, avide de cette dernière volupté, accomplir de chaque main le meurtre d'un cygne.
Elle avait pour eux des mots très doux, mais les oiseaux froids et beaux ne se laissaient séduire par la douceur d'aucune séduc-