LA PETITE PRINCESSE CHRISTIANE I
tion. Bien des hivers avaient durci les fontaines chantantes pour créer l'obsession de nouveaux miroirs et bien des étés avaient créé de nouvelles beautés pour l'accomplissement de futures profanations, sans que les cygnes aient daigné quitter leur fière impassibilité et Christiane était devenue la mauvaise fée qui se plaisait seulement dans la désolation des choses.
Or voici qu'un soir, elle revit le vieux pèlerin, son père, tandis qu'elle errait autour de l'étang, ses yeux maintenant étaient calmes et semblaient tournés vers quelque nouvelle aurore ; il parla aux cygnes, puis disparut dans la profondeur de la nuit. Alors ils écoutèrent la voix de celle qui les implorait pour leur mort. Pour la dernière fois, ils saluèrent la venue du soir de leurs grands cris farouches, puis d'un même mouvement, lent et majestueux, les cygnes voguèrent vers la Dame, offrant leur long col gracieux pour l'assouvissement de sa suprême volupté, et de chacune de ses frêles mains, Christiane étreignit le col d'un cygne.
Un long sanglot glissa sur les cadavres des fleurs.
Christiane soutenait deux croix palpitantes; dans leur cri de désolation pleurait la douleur de toute une Passion, tellement, qu'elle crut entendre le long cri de douleur qui Pardonna.
Une heure nouvelle chanta dans la douceur du soir.
Dans le ciel, parmi les étoiles, deux cygnes allaient, soutenant une croix lumineuse; une ineffable joie descendait en Christiane, comme une grande paix nimbée d'espérance.
Alors Christiane, délivrée du Démon de sa Folie, marcha, les yeux vers la Croix. Elle traversa les jardins, puis la lisière du bois nocturne; comme ses yeux regardaient vers le zénith, elle ne s'effraya de la lueur d'aucune prunelle au profond des massifs, elle se remémorait les beaux visages des saintes des missels et son doux rêve de la Forêt, mais au souvenir de son passé de désespérance et de profanation, elle étreignait de ses mains blanches et frêles les buissons d'épines, elle faisait ruisseler le sang de ses bras, elle frappait sa poitrine avec des pierres, alors une lueur radieuse éclairait les sentiers.
Christiane franchit l'enceinte de ses bois ; son regard s'abaissa sur les plaines ; les plaines s'étendaientlongues infiniment, si monotones qu'elle regretta le luxe de ses jardins, mais ayant levé les yeux vers la croix lumineuse, elle la vit plus éblouissante que les saphirs de sa mère Moriane, alors les mains jointes, elle appela l'extase grandissante. Elle traversa des villages maudits, elle subit
l'hostilité des mauvaises Foules, des enfants lui crachaient au visage, des injures s'élevaient sous ses pas ; mais de même que s'épandait quelquefois de la croix une douce lumière pour vaincre le découragement de ses nuits, des flots de musique s'essoraient d'elle qui couvraient les ténébreuses voix et ainsi Ghristiane gardait vierge sa confiance en sa rédemption. Mais quand vint l'aurore du dixième jour, s'étant assise, très lasse, sur le bord d'une route blanche que longeaient d'indéfinis champs roux, elle vit venir à elle deux jeunes hommes vêtus de tuniques éclatantes, l'un portait en ses bras un cygne blanc, l'autre tenait en sa main droite un miroir de cristal serti en un cadre de pierres précieuses et offrait à Christian e la vision de son image; leurs voix étaient douces comme le miel des abeilles de ses jardins, tellement que la jeune princesse qui n'avait jamais entendu que la voix de Sogdia se prit à goûter l'artifice de leurs paroles.
L'un d'eux avait reconnu à sa beauté la petite princesse attendue depuis bien des années au palais de féerie, là-bas, et Christiane ayant regardé du côté qu'indiquaient les jeunes hommes vit sur le flanc d'une colline un palais de marbre et d'or avec autour, à la place des champs monotones et roux, des jardins merveilleux aux fleurs de rêve d'où s'exhalaient des parfums subtils et tentateurs. Elle regarda le cygne blanc et pensa aux belles légendes où des pages portent des cygnes en avant des cortèges nuptiaux, mais ayant interrogé la croix, il lui parut qu'elle pâlissait et que le vol des cygnes se faisait plus lourd.
Cependant Christiane suivait les jeunes hommes ; tandis qu'elle marchait, c'était dans le vent comme une étreinte mystérieuse qui la prenait toute ; sous leurs pas s'élevaient des parfums de cinnamome et de myrrhe ; les beaux jeunes hommes avaient dans leur marche la majesté harmonieuse des grands cygnes morts; des musiques semblaient s'exhaler des fleurs avec les arômes et il paraissait à Christiane qu'elle allait parmi des haleines de baisers.
Elle marchait ainsi d'enchantements en enchantements, mais déjà chaque enchantement passager lui laissait comme une amertume toute fugitive.
Le palais se dressait, éclairé par les feux du matin, avec ses escaliers de marbre rose, ses surgissements de colonnes, ses pilastres d'or, ses vitraux aux yeux de jaspe et de béryl qui lançaient des fulgurations.
Des essaims de jeunes hommes et de jeunes filles descendaient les escaliers de marbre rose ; un voile léger qui semblait tissé de la brume des matins flottait autour de leurs corps délicieux, comme