I. L'œuvre de Boulard (i). — II. Le centenaire de Corot
« Des peintres, de petits peintres, des artistes » (2), écrit un amoureux d'art sur quelques contemporains, Chintreuil, Paul Delamain, Cals : nous profiterons d'un loisir prochain pour esquisser à traits rapides la petite galerie d'un amateur imaginaire qui saurait grouper les petits-maîtres oubliés, depuis les pochades monticelliques de Frank Howland (3) jusqu'aux romanesques lithographies de Lemud (4). Intérêt pour l'histoire de l'art et séduction pour les yeux. Plusieurs de ces profils recueillis sont passés maîtres : Jongkind, Bonvin, Daumier, Tassaert. Et l'excellent Auguste Boulard tiendrait fort bien près des plus chaudes palettes.
La présente exposition le révèle au public. Mais ni son nom, ni son art n'avaient échappé à la petite légion sacrée, pusillus grex, qui se disperse apostoliquement dans le grand Paris pour fureter cartons, musées, galeries, vitrines. Ce n'est point seulement la dilettante curiosité qui les anime, mais un désir de justice : que d'inconnus peut-être, que d'oubliés sans doute,, parmi la pléthore commerciale des toiles et des cadres ! En face des fortunes officielles et des parvenus de l'Art, l'âme devine la modestie robuste qui, d'un jour à l'autre, peut monter de l'obscurité au soleil de la gloire ; ces mots sont emphatiques, et je suis persuadé qu'ils effrayeraient le candide vieillard qui, volontairement, travaille depuis quarante ans dans l'ombre. Le silence des forts est la leçon des snobs. Depuis quelque temps, son nom se lit au Luxembourg, en bas de deux petits cadres où la pâte solide rehausse l'accent populaire : deux têtes, deux sourires dans l'or, V Enfant au bateau, la Petite fille aux cerises ; des Greuze robustes, et l'intense caresse de la touche contraste avec les voisines pâleurs. Un enseignement s'ébauche,
<i Mais, diront les habitués des vernissages du Champ-de-Mars, Boulard? ce nom nous est familier; l'artiste expose tous les ans : notes sombres et menus cadres. » Très bien ! mesdames et messieurs, mais c'est le fils de notre peintre, Emile Boulard, un jeune encore, membre libre d'un petit
(l) Tableaux, aquarelles, pastels (galerie Georges Petit, du 20 juin au 20 juillet 1896). {2) Jean Dolent, Amoureux d'Art; Paris, Lemerre, 1888.
(3) Exposition (galerie Moline, juin 1896), après Goya.
(4) C£. l'exposition du Centenaire de la Lithographie, automne 1895,— et la col* lection complète de V Artiste,
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groupe indépendant qui semble ignorer la modernité versicolore et versatile : « la petite classe », dirait M. le comte Robert de Montesquiou- Fezensac, si le raffinement du langage se pouvait appliquer sans malice à des héritiers rustiques des vieux maîtres. Je les recommande aussitôt à ceux qui chérissent encore la vieille France ou la vieille Europe, avant l'américanisme. Loin des irisations aveuglantes ou des fumées whistlériennes, la diligence vient de passer sur leurs vieilles routes assombries, où De Marne, Georges Michel et Cabat pourraient s'entendre ; l'auberge est là, sous les feuilles noires, un peu sinistre ; le sang romantique du soleil éteint se fige à l'horizon mystérieux; les ruines s'échancrent, frangées de rose, en l'azur puissant ; la saulaie blonde attend Corot ou Paul Huet ; les meules rutilent, l'ombre se précise, la forêt fraîchit pour Obermarin : j'ai nommé Georges Griveau, le maître du chœur, son frère Lucien Griveau, Emile Bouîard fils, René Prinet, Georges Lanoë, un nouveau venu de Bretagne, le Belge Ottevaere, l'Américain Georges Inness., etc., qui descendent du romantisme par l'intermédiaire des petits- maîtres de 1855, Hoguet, l'ami des moulins, Cals, le flâneur des banlieues et des plages, Ravier de Morestel, l'élève de Corot, et, avant tous, Hervier l'admirable, qui, par son dessin magistral, tel Jongkind par sa couleur magique, continue Isabey sans servitude (1). M. Bouîard père a connu Hervier : il l'aima et l'admira, tandis que les jurys se transmettaient le mot pour le refuser.
Tout arrive, ou plutôt tout revient : et la blanche vieillesse juvénile d'un petit-maître ignoré survit à point pour rattacher hier à demain. Historiquement, son œuvre est un trait d'union qui captive. Par lui, par les coloristes, ses émules, se trouvent affirmés, maintenus, rajeunis, les droits du ragoût fauve contre les dilutions crayeuses ; ils sont utiles, comme, réciproquement, le furent les impressionnistes du café Guerbois, il y a quelque trente années, contre les derniers tenants du bitume, « auxiliaire de l'idéal ». De l'outrance renaît l'équilibre. La voilà donc ressuscitée cette vigueur de la palette que, vers la fin de notre analyse du Paysage dans VAri y nous souhaitions parallèlement au renouveau du style : Poussin pour les âmes, Jongkind pour les yeux. Au critique qui félicitait Manet d'avoir fait la guerre à l'ombre, d'avoir débarbouillé la palette moderne et la peinture française des derniers roux de la cuisine bolonaise, — un peintre ripostait par l'exemple des Romantiques, libres avocats du mystère et de la nuit, s'écriant : « Réponds, Rembrandt, ô sorcier qui rayonnes dans les ténèbres ! » La remarque est juste : cette dispute du noir et du blanc paraît éternelle comme toutes les disputes, et l'excès d'une tendance même légitime appelle fatalement et bienheureusement la réaction contraire. C'est l'histoire.
(1) Cf. VErmiiage de décembre 1895 (notes d'art) et notre article de la Gazette des Beaux'Afis (ior juillet 1896) ; Petits-maîtres oubliés, I. Adolphe Hervier,
Donc, le modeste Auguste Bouîard est à la veille de passer chef d'école. En vérité, je vous le dis : la chlorose a fait son temps ; son évolution est achevée : elle va dater, comme sa rivale. Et, en regard des effaçisles, — ainsi, dans son beau livre (i), M. André Michel désigne les plagiaires aussi maladroits que nombreux de la fresque pâle aimée des philosophes, — en face de la naïveté décorative, j'aperçois le regain de l'alchimie savante. Que les impressionnistes veillent ! Je crois plutôt qu'ils vont s'étonner, ricaner, crier au pastiche, à l'ancien régime : les révolutionnaires ne sont-ils pas les seuls à trouver singulières les révolutions qui les suivent (2)?... L'historien regarde et se divertit, les bras croisés.
Mais c'est moins de l'avenir que du passé qu'il s'agit : si l'influence de Bouîard est manifeste, ses souvenirs ne sont pas moins évidents; ils transparaissent dans son œuvre comme son exemple se devine dans les tentatives d'un petit groupe : réminiscences conjuguées de la nature et des maîtres chez le dernier survivant du lyrisme agreste, qui mêle à ses doctes interprétations de la vie rurale l'évocation de ses préférences artistiques. Au bord de la mer farouche, près des chaumes silencieux, le long des sentiers vulgaires, l'artiste observe et se souvient ; sa conviction persiste; et, à Cayeux comme à Champagne, ses marines glauques, ses meules bleuies d'un éclair de lune, ses cours de fermes brûlées d'un triste soleil, ses paroisses vieillottes, ses moulins et ses cabanes, ses champs et ses parcs prolongent le romantisme agreste qui dramatise le réel : sous le ciel français, vers le Nord, c'est le même côté des choses qui accaparait Jules Dupré dans ses sombres paysages, Jean-François Millet dans ses rudes figures; mentionné à l'Exposition universelle de 1855 qui tint lieu de Salon, absent depuis, Bouîard est un revenant des heures vues pair les poètes. Si les vieillards de Ribot rappellent l'ombre espagnole, les gamins de Bouîard sont neveux des coloristes italiens du xvn e siècle. Les vers de M. Fernand Mazade nous définissent Tàme habituelle d'un artiste, «aimant les étoiles et les visages d'un même amour » : Bouîard, certes, voit en peintre y mais ce qui importe, c'est l'angle particulier sous lequel il s'empare des choses.; il n'intéresse pas seulement l'historien, mais l'amoureux d'art qui sait interroger l'ampleur des pâtes et la décision des coups de lumière. St l'esthétique du coloriste ne se guindé pas aux philosophies supérieures, son métier rencontre la poésie; dans son loyal atelier du quai d'Anjou, sa vieillesse pioche toujours « pour faire des progrès », et l'œuvre est d'accord avec la vie. Pour son caractère, le style est bien « l'état innocent de l'esprit». Jean Dolent doit l'approuver. Et ceux mêmes qui ne partagent pas ses tendances respectent la foi d'un sage.
(1) Notes sur l'Art moderne {Peinture) ; Paris, Armand Colin, 1896.
(2) Cf. Anatole France, à propos de ^'évolution de la poésie contemporaine {Vie Littéraire : le Temps, 1890-91).
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Le 28 juillet 1896 devait fêter le centenaire de Corot (1) : qui s'en doute? — Rien, pas un hommage : l'exposition du Musée Galliera n'a pas réussi, la souscription semble close à peine ouverte, la maquette d'Henri Cros attend, la pelouse du Parc Monceau reste vide. Si j'avais la voix d'Orphée, comme dit je ne sais plus quel suppliant de tragédie grecque, j'en appellerais au bon vouloir d'une élite. Le Virgilien en blouse me ferait peut-être remarquer avec sa narquoise bonhomie qu'il est plus glorieux pour son nom de briller par l'absence en ce peuple anonyme de statues banales : mais l'échec, apothéose de l'artiste, est la condamnation des contemporains. On s'est accoutumé depuis trop longtemps à chercher à tout prix l'originalité dans la laideur, pour comprendre le voluptueux génie de ces hommes divins, puisant l'inspiration dans la sérénité. Qui retrouvera la place où ils « savaient s'asseoir » ? Oest comme du Gluck ! s'écriait Corot en comparant d'instinct ses souvenirs de mélomane à la morbidesse lactée des matins; en lui, avec lui, autour de lui, revivait la divination poussinesque et virgilienne. Mais les laudatores temporis acti ne seront pas les seuls à courir en pèlerinage à Ville-d'Avray, près du médaillon blanc, sous les saules, pour prendre une interview discrète aux nymphes devinées, pour mêler la voix reconnaissante d'une conférence tacite aux frissons des feuilles : l'élève de J.-V. Bertin a réconcilié la lumière et le style ; arbitre enchanteur entre deux mondes, il innova dans la tradition; clair poète, il comprit et il aima ; il fut original et pondéré : quelle plus grande merveille ?
Raymond Bouyer.
Paris, juin-juillet 1896,