II. — AUTOUR DES THEATRES
Bibliographie. — Jules Barbey d'Aurevilly, Théâtre contemporain (1881-1882)
(Stock, éditeur).
Grâce aux soins pieux de M Iîe Louise Read, un nouveau volume de critique de Barbey d'Aurevilly vient de paraître. C'est un vrai trésor en nos temps de critique hâtive. A peine deux ou trois hommes prennent aujourd'hui la peine d'exprimer des idées à propos des pièces nouvelles. Le meilleur, Jean Jullien, s'est tu. La plupart des autres, lendemainistes ou lundistes, se contentent de raconter les histoires et de caresser d'épithètes moites l'actrice nouvelle — pourvu qu'elle ait quelques rondeurs, Barbey
(1) Cf. Notes sur Corot (l 1 Ermitage de juin 1895),
CHRONIQUES I î b
d'Aurevilly n'écrivait pas par simple métier. C'était en grand artiste, et rien de ce qui touchait à l'art ne lui semblait négligeable. La dernière série de son Théâtre contemporain va du 7 juin 1881, du Voyage $ agrément de MM. Alex. Bisson et Sylvane (Gondinet, retapeur. Le retapage est une industrie de ce siècle, si fortement industriel que tout y devient une industrie, « MM. Gondinet et Alexandre Dumas ont la spécialité, comme on dit, de perruquiers dramatiques. Ils relèvent les boucles et refont les tire-bouchons manques») jusqu'au jeudi 19 avril 1883, jusqu'à l'article d'adieu à M lle Rousseil. Un appendice comprend une suite d'articles de i865, 68, 69^ 70.
Je voudrais pouvoir citer tout au long l'article sur Œdipe-Roi (15 août 1881) presque d'actualité puisque nous sommes en août et qu'on joue Œdipe avec Mounet. « Mardi soir, au Théâtre-Français, nous avons eu la volupté d'un bain grec. On nous a donné une douche de Sophocle I... Cela nous a changés de sensations... avec Je théâtre auquel nous sommes accoutumés, nous en avons peu de cette force- là. Shakespeare seul, Shakespeare, le Sophocle moderne, pourrait peut-être nous en donner de pareilles, si on le mettait à la scène dans sa genuiness respectée ; mais quel directeur oserait l'y risquer, dans ce temps sans initiative ?... »
Dédié aux irréprochables suiveurs de la mode, qui se cachent derrière leurs volets et n'osent pas s'aventurer au théâtre, partis officiellement qu'ils sont pour les eaux : « Savoureuse soirée ! La salle était elle-même un spectacle dans un spectacle. Elle réfutait la vieille sottise : « Il n'y a plus personne à Paris », dite par les fats qui partent aux imbéciles qui restent et qui le ci oient. La salle était pleine comme en ses meilleures soirées. Seulement on n'y voyait plus ces figures qui forment ce que l'on appelle le public des premières, ces espèces de cariatides, clichés vivants, de toute première représentation, et, croyez-moi ! on s'en passait très bien. Ceux qui étaient là étaient venus, non pour montrer et étaler les grâces de leurs vaniteuses personnes, mais pour le grave plaisir que devait leur donner cette œuvre... »
Son éloge de M. Mounet-Sully est tout à fait curieux. « Il sera peut-être le Talma de l'avenir... Je ne le connaissais pas avant mardi soir. J'avais entendu parler de lui comme d'un extravagant d'audace et d'enivrement, d'une beauté que les hommes, pires que les femmes, ne pardonnent jamais à un homme, même au théâtre et dans les rôles où le talent n'existe pas sans la beauté. Mounet-Sully est entré dans ma tête pour la première fois en Œdipe-Roi et c'a été une entrée triomphale et de bon augure pour le talent futur qu'il va montrer... Mounet-Sully a été de taille avec ce palais, avec ces colonnes, avec ces marches qu'il descend et qu'il remonte dans des majestés si différentes, — la majesté de la royauté orgueilleuse et la majesté d'un malheur fatal, qui le hausse presque au rang des dieux qui
l'ont accablé!... » La sûreté du jugement est telle qu'à l'heure actuelle il n'y aurait pas une ligne à changer à ce paragraphe.
A lire particulièrement sa critique de VA venturière, les chapitres, un peu cruel sur Monte-Cristo et le père Dumas, si juste et si amusant sur Serge Panine, si plein de sens sur Molière et Musset. C'est un livre à garder. Tout le monde y peut trouver à glaner.
Le livre de Jean Jullien que j'analyse plus haut pourra prendre place à côté du volume de d'Aurevilly. Ce sont de ces ouvrages de bonne foi et de vaillance qui se font bien rares en critique dramatique. Tant de susceptibilités sont à ménager.
Jacques des Gâchons.
Notes. — Le Retour , par M. Maurice Magre, J'ai bien reçu cette petite pièce lyrique que les Toulousains ont vu jouer en avril dernier, mais outre que l'action est un peu mince et très illogique, les vers m'ont paru négligés et bien au-dessous des jolis poèmes que nous connaissons de M. Maurice Magre, entre autres ce Retour des poètes (Mercure de juin) qui est comme la contradiction du Retour, pièce un peu pâteuse.