‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 5 sur 140 · DIALOGUE NOCTURNE · texte numérisé non relu

DIALOGUE NOCTURNE

Et j'ai baisé tes yeux d'une lèvre légère El si rapide I et puis, après tes yeux, aussi Ta lèvre douce un peu, car je suis ménagère... Mais chasse le sommeil que ma voix a transi.

LE POÈTE

La griffe du sommeil a lâché mes paupières, Et mes pieds fermes ont jusqu'aux tapis glissé. Je suis debout et j'entends sourdre dés bruyères, Par les vitrés les voix défuntes du passé.

Par les volets ouverts entrent les mille gloses Taciturnes de l'ombre et j'écoute monter La supplication des lins et des fleurs roses Vers ma gorge lassée et la violenter.

L'AMANTE

Mais seul autour de toi mon souffle monte et rôde ! Les pâles fleurs du lin dorment dans les sillons. Seuls, hélas I tes désirs sont partis en maraude. Hors la lune, on ne voit que nous deux qui veillions.

Seule est dans la prairie une nuit emmiellée. Le fleuve calme où nulle ivre blancheur ne point Traîne silencieux dans sa couche étoilée ; Le sylvain dort parmi les fanes et les foins.

Rien, plus même l'arroi de la brise enfuie ;

Et, dans ce recoin d'ombre et pour tes doigts émus,

La rose de mes seins seule est épanouie, —

Sur mes seins pour ta bouche en calices promus ;

Mes cheveux déroulés abriteront ta tête,

Mieux que jamais, parmi les fleurs, aux bords des eaux,

Dans le jeune printemps qui sourit et te fête,

Ne fit la chevelure éparse des bouleaux.

Reste pour savourer la lente et sûre joie

Quij nous épiant des sentiers aériens,

Ainsi qu'un oiseau, plane et longuement tournoie,

Mais crispera bientôt son ongle dans nos seins.

io l'ermitage

LE POÈTE

Il est vrai que ta bouche est une aime corolle Qui se mire au rivage où tremble un azur bleu ; Mais les rieurs que le vent de l'infini cajole, Dans la nuit sont en quête aussi d'un fol aveu,

Et je me sens brûlé de leurs ardentes fièvres, — Ta- gorge est un fruit pur des vergers éternels ; Mais d'autres ont mûri qu'a songes pour mes lèvres Ma jeunesse attardée aux espaliers charnels.

Tes yeux, je m'y complus à notre prime aurore

Et je les ai baisés aux rires des couchants,

Tes yeux... Mais vois de combien d'yeux -la nuit s'honore

En son arche ocellée et les labours des champs.

L'attente est grandiose emmi les bois et le silence Des sèves que gonfla même un soupçon d'espoir : L'âme du monde sur mes cheveux se balance...

Le pays d'où je viens a voulu me ravoir I

L'AMANTE -

Toujours la folie ancienne et qui sans doute Eclose en la torpeur fétide des marais, Vers la tête chérie et belle qu'elle envoûte, Obstinément revient par des chemins secrets.

Qu'un secourable esprit la chasse de son aile I Et loi, comme un enfant entre mes bras bercé, Cherche le réconfort pour que l'aube nouvelle Mette un baiser vermeil sur ton. front caressé.

LE POÈTE

La terre olfre son sein chargé de grappes mûres, Entends la flûte aiguë et l'œgypan rieur, Dans la vigne, où bientôt sous d'ardentes morsures Mes dents feront juter, magique, un vin meilleur.

Joseph Declareuii.

Les Poèmes

d'Henri Mazel ()

« O mon beau pays d'oc, j'ai rêvé ici ta gloire rapide comme une descente de grand fleuve, et comme elle triomphale... — Et dont cette colonnade de douze poèmes n'est que l'image lointaine... »

H. M. (La Frise du Temple.)

« Je n'ai pas l'honneur de le connaître » : vous savez la précaution oratoire, rendue nécessaire par toutes les parades des forains de Part moderne. Mais je vous dirai d'abord : Henri Mazel est mon ami, car ce fut précisément la lecture déjà lointaine de Tune de ses proses, A\ur et Or, qui me fit désirer son amitié. Dès notre première entrevue, une après-midi de juin, torride comme le ciel de* Nîmes, je fus conquis par une citation de Virgile lancée avec un brio très provençal (2), et qu'encadraient nos communes sympathies pour les songes de Puvis de Chavannes paysagiste. J'aperçus l'auteur tel que notre Germain Ta profilé depuis : « Un Velasquez de fière mine ce gentilhomme penseur. Au psychique, une âme à l'antique marque, comme disait Montaigne, — un caractère; au cérébral, un arîste chrétien ; au littéraire, un rhéteur latin ayant achevé ses études auprès de Chateaubriand, de Flaubert et de Taine. Styliste de race complémenté d'un érudit sûr... Prodigieusement actif et fécond..., se repose en pastellisant d'exquises proses lyriques (3). »

Ces divertissements d'un sociologue, les voilà réunis en trois discrètes plaquettes, aux titres coquets ou fastueux, Flottille dans le Golfe, En Cortège, la Frise du Temple : et le lecteur ajoute à leur mérite la grâce du souvenir; ce sont des voix amies qui se réveillent pour s'unir dans un chœur bigarré, mais harmonieux. Et, — puisque toute comparaison cloche, — pastels, si l'on veut, si l'on songe aux curiosités complexes et ardues de l'historien, passionné de sciences ethnographiques et sociales, guerroyant ici et là pour

(1) Poèmes : Flottille dans le Golfe, En Cortège, la Frise du Temple (Bibliothèque de la Plume, 1895). — Hors commerce : Azur et Or ; la Voie douloureuse.

(2) A propos de la reprise des Troyens de Berlioz, avec M 11<J Delna (Opéra-Comique, juin 1892),

(3) Portraits du prochain siècle, tome I, page 25 (Girard, 1894),

la droiture de ses convictions aristocratiques et chrétiennes, Usant tout, discutant tout, aussi peu tendre pour la Rome de Zoia que pour les utopies de la Révolution française, favorabLe à M. Brunetière dans son réquisitoire contre les petitesses de la presse fin-desiècle : mais pastels tout brûlants du solêii méridional de Montenard aux ombres violettes, et nullement estompés, nullement féminins. C'est entre deux variations sur Napoléon, entre deux savantes notes sur le Symbolisme, entre deux duels philosophiques, que notre Velasquez intellectuel trouve le temps de crayonner ses binettes ; et les Parisiens superficiels, qui méconnaissent la souplesse ardente des races latines, s'étonneront qu'un esprit docte puisse passer aussi promptement du sévère au plaisant : mais regardez à travers les rieurs pâles ou rutilantes du pastel qui se jouent comme la lumière d'Espagne sur une mosquée grandiose ou sur une mantille provocante, et vous retrouverez la ligne, le contour de l'idée qui se voile ingénieusement sous l'image. Le symbole parle d'autant mieux qu'il n'insiste pas.

L'aristocrate, amoureux de la candeur des Héros et de la désinvolture des talons rouges, commande dans le. goîfc dé : saphir une flottille digne des amiraux galamment cuirassés de jadis, — et quand il s'écrie d'abord, au seuil de son R$ve de joie ;■« Mon âme est joyeuse comme un grand port de mer », —j'évoque l'antique activité française des Vernet ou des Claude. Moyen-âge ou xvni e siècle, le chevalier s'exprime dans V Idéal et l'abbé mondain de Vieux Saxe marivaude avec le pimpant Cortège qui aboutit, un matin, place Louis XV, à quelques marches de bois gluant... Partout, le chrétien s'affirme, contre les naturalistes ou les hérésiarques, contre la « misérable Réforme, catapulte monstrueuse qui lézarda la.tour d'ivoire » ; maintes fois, Térudit reparaît sous le coloriste, surtout quand le penseur de la Fin des Dieux chante, au pied de la Tour Magne, « le regret des beaux soirs d'or où patrices. et curiales balayaient les mosaïques de leurs laticlaves de pourpre ». Note gallo-romaine et crépusculaire on il excelle, dans le panégyrique incessant de son cher Midi : sur ce thème Mazel est intarissable et son beau pays d'oc récompense son amour en lui inspirant ses maîtresses proses : la Frise du Temple. Souffrir, dit-il, c'est aimer, c'est créer : et la nostalgie de l'azur natal le ramène à là source chaste où se baignaient les Saintes, sous les peupliers d'automne des Alyscans, nom funèbre et nom sonore.

Oui, dans l'âme comme ici-bas, « tout est reliques et tombes », et les modernes Souvenirs de Noël murmurent avec le fantôme de la petite chérie : « Tu as dû y croire, toi, au soulier dans la che-

LES POÈMES D'HENRI MAZEL i$

minée 1... » Mais ce qui dure victorieusement, c'est la lumière qui flamboie sur ie beau bouclier provençal, la même où se mariaient « les feux du couchant hellène et de l'aurore chrétienne » ; c'est elle qui suggère à son fils la passion de la trompette et du panache, le luxe des mots et la gloire des périodes, l'ivresse verbale qui veut rivaliser avec l'éblouissement des exubérances moyen-âgeuses ou barbaresques. Plus d'une fois son soleil qui darde m'efïare un tantinet, moi qui vois la vie d'un regard plus mol et plus sobre, en style ionique plutôt, gardant l'intime espoir de rencontrer

Alcibiade avec ses joueuses de flûtes... (i)

Disciple de saint Augustin, Mazel préfère les ruines éloquentes où chapiteaux corinthiens et brèches sarrasines se mêlent surmontés d'une croix naïve. Sa foi est somptueuse comme les pompes du catholicisme ; mais avec quelles poignantes délices il se rappelle Ostie où mourut sainte Monique 1 Sans ronsardiser avec les Félibres, ni mallarmiser avec les Flamands, le méridional tient à son indépendance belliqueuse, avec la même crânerie brusque que Saint-Antoine affirme... Son style procède encore du glaive; mais au soleil un peu âpre d'Occitanie, je salue pacifiquement la belle surprise de cette péroraison qui donne la nuance de son art et de son cœur : « Ainsi, de mon œuvre qu'il ne reste un jour qu'une ruine décharnée, énigmatique, un éboulis lamentable, dont on ne puisse reconstituer le faîte, mais que, du moins, tout nom fût-il aboli et tous trésors dispersés, s'y présente à jamais la hantise radieuse de celle qui fut son âme et s'y endormit dans l'éternel de ses longs cheveux d'or et de ses doux yeux d'azur (2). »

. . . Raymond Bouyer.

Parts y 1$ juin 1896.

(i) Reliques de Jules TelUer (Le Banquet, sonnet . dernier ver.-). (2) La Tour Magne (fin).

Anniversaire

Les tombales lueurs des flambeaux vacillant En funèbres rayons blêmissaient les idoles Vers qui, divinement, les pieux officiants Lançaient les ostensoirs aux claires auréoles.

Les vierges au front blanc et les enfants de chœur Docilement tendaient leurs bras vers les apôtres, Tandis qu'ils entonnaient un hymne en son honneur. Que les nonnes, tout bas, disaient des patenôtres.

Les prêtres ont gémi la prière des morts; Gravement des amen ont répondu les vierges; A demi consumés se sont éteints les cierges*

Et dans l'obscurité, tel un lambeau d?a\ur, Son âme descendit du sein de VEther Pur Et s'en vint voltiger par ces sombres décors*

Jules Heyne.

Relâche

aux Iles Fortunées

...J'ai accompli la prédiction; je suis venu dans cette île, j'ai découvert le vrai sens des lois et je souhaite que mon explication serve â les faire régner avec l'homme que vous choisirez.

(Les Aventures de Tèîémaque).

Cet homme que nous vénérions à cause de sa grande expérience et que nous savions admirer en raison de tous les souvenirs dont la mémoire embellissait son âme, nous charma, ce soir-là, de paroles mémorables. Il nous enseigna la beauté merveilleuse des Iles, des Archipels et des Madrépores, et c'est par lui que nous avons su tout ce qu'il y a d'impérissable et de simplement beau dans ces petits mondes où la plupart de nous n'aborderont jamais et qui, certainement, sont les refuges les plus exquis de la terre, parce qu'ils sont, à la fois, les plus isolés des hommes et les plus recueillis dans le secret de Dieu : — « Hommes des continents, dit-il d'une voix haute, vous ne pouvez savoir toute la beauté des Iles ! Vous ne pouvez soupçonner tout ce qu'il y a de grandeurs dans l'exiguïté de leurs forêts et tout ce qu'il y a de solitude dans la fraîcheur de leurs clairières ! Il n'y a que dans les Iles où l'on puisse, tout de suite, être heureux, où l'on puisse se posséder parfaitement et se comprendre tout à fait.

Les Iles sont les derniers asiles des hommes libres. Toutes celles que j'ai connues étaient admirables par quelque endroit et la plupart de celles où je n'ai fait que passer me sont apparues lumineuses, simplement par la phosphorescence de leurs rivages, et solennelles, simplement par leur exil au milieu des flots, loin des vastes terres où vous luttez opiniâtrement, entre l'orgueil de votre vie et le deuil de votre mort. Les unes sont éblouissantes comme l'Orient rose ; quand le jour s'éteint, le soleil semble avoir de la peine à y mourir ; les autres sont paisibles comme ces grottes désertes où ne vivent que les algues nues ; mais, toutes sont propices aux enchantements, aux prières et aux baisers, comme ne le sont aucuns des sites de vos péninsules ni aucunes des retraites de vos promontoires,

l6 L*ERM1TAGE

Parce que, dans ces Iles, la nature est bien plus sauvage et bien plus respectée, l'Amour s'y transfigure et y devient plus beau; parce que le soleil y semble briller plus pur et plus violent, la vie y est bien plus intense et bien plus passionnée ; parce que le crépuscule y paraît plus somptueux et plus profond, l'agonie s'y exhausse à un voluptueux sommeil i Les jours s'y écoulent, surabondants et merveilleux, et personne, dans ces lieux, ne connaît la hâte de voir mourir l'heure l Aussi y demeure-t-on plus longtemps virils et enthousiastes. Les sentiments qui semblaient, dans cette exubérance, devoir se lasser et décroître rapidement, subsistent plus que partout ailleurs, vivaces, juvéniles, presque immortels ! Les pensées que vous croiriez plutôt éphémères et mortes déjà presque aussitôt que nées, s'éternisent pour ainsi dire, au cœur des habitants et fructifient, chaque jour, avec une intensité neuve.

Il n'y a que dans les Iles où le paysage se trouve, à la fois, baigné par le soleil et baigné par l'Océan, avec cette splendeur dont les sites rivulaires n'ont jamais eu la luxuriance, la volupté et la verdure ! A les contempler de loin 3 du haut de la vigie, il semblerait qu'au-delà des flots se déploient dans ces exils limités de petits mondes, les dernières splendeurs des patries des premiers âges et la haute gravité des premières contrées originelles et des anciennes familles natales. Le cœur avide y découvre aussitôt la retraite sympathique où il lui sera permis de s'épancher plus naturellement, et, les yeux perçants y aperçoivent, sous les feuillages, les toits des maisons familières où les hôtes, sur le seuil fleuri, s'apprêtent déjà, semble-t-il, à recevoir le voyageur bienvenu.

Ah l périple des voyages ! émersion des poupes hors des flots ! Que de fois je vous ai dû ce spectacle inoubliable de contempler les Archipels discrets, au courant des claires nuits de l'été !

Les espaces interstellaires s'incendiant d'étoiles filantes, les trajectoires des satellites couronnaient notre proue, à des distances vertigineuses de nos voiles ; Sirius et Acturus semblaient, au zénith» flamber avec ardeur et trembler avec frémissement ; en face de nous, les groupes de terres marines s'offraient ainsi que ceux de Sirènes au repos. Rien que d'apercevoir de nos huniers, au loin, une antilope sur la grève ou un bel homme nu tordant. ses membres de bronze dans l'exercice de l'arc, j'ai senti, bien souvent, mes yeux se remplir de larmes et, par là, j'ai connu des béatitudes dont aucunes de vos contrées ne pourraient vous offrir la surprise et la révélation ; j'ai atteint à des apogées de sensations dont la moindre ferait défaillir votre cœur et éblouirait vos yeux d'extraordinaires reflets !

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