‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 6 sur 140 · RET.ACHE AUX ILES FORTUNEES · texte numérisé non relu

RET.ACHE AUX ILES FORTUNEES

Si vous êtes des Amants, des Poètes ou des Croyants il faut vous retirer dans ces Iles Fortunées, afin d'y méditer, avec plus de sollicitude, sur votre Amour, sur votre Œuvre ou sur votre Dieu. La Passion peut y devenir aussi élevée que le Génie et le Génie peut s'y accroître jusqu'à l'extase de la Prière. Calypso et le fils de Laërte firent d'Ogigie le séjour florissant de leurs années de délices ; saint Jean rapporta de Pathmos les furieux échos de ses prophéties effroyables ! Sapho choisit Leucade comme éternel refuge à ses désolations et à ses dithyrambes ! Ainsi les îles ont concouru au développement d'une humanité puissante et courageuse, d'une race d'élite, sublime et essentielle, d'un monde rare et énergique auprès duquel nous ne semblons que des enfants 1 Ainsi les Iles sont des retraites de la beauté et de la grâce, de la fureur et de la justice, les domaines ineffables où tout se condense en un même souffle et où tout semble concourir à une même fin ; où les hommes, le paysage et les animaux fraternisent, dans une croissance compacte et une sérénité parfaite !

Pour moi, j'ai connu les plus belles d'entre toutes ! Gapri aux beaux bocages 1 Majorque aux amandiers en fleurs ! Chypre aux parfums fanés ! Et Candie! Et Corfou aux temples droits sur les collines ; et Ithaque aux récifs parés ! Et Cérigo où défaillent les fleurs nues dans des amphores brisées I Et Naxos protégée des Hyades ! Et Corcyre aux collines pamprées !

L'Ile d'Ogigie, près de Malte, m'a capté encore davantage, et Leucade I

J'y ai vécu de belles journées, non seulement à cause des événements considérables qui avaient dû s'y passer autrefois, mais aussi parce que la dernière plainte des amants qui y avaient vécu ne s'était pas encore éteinte et que je la retrouvais dans l'écho de ma voix renvoyé par les antres creux ! J'y ai passé des instants suprêmes I La véhémence de mes pensées s'y décuplait avec la brise î

Les Cyclades me réservaient des joies profondes. Il me semblait quelquefois, qu'Iphigénie m'y attirait, rien que par la mémoire de sa présence dans ces lieux où Télémaque, comme un frère plus âgé dont les sages conseils m'eussent aidé à continuer ma route. Je pensais, plus d'une fois, que les oliviers où je m'abritais étaient les rejetons de ceux qui avaient accueilli le vieil Homère et, il m'est arrivé, quelquefois, de baiser, avec ardeur, leurs beaux feuillages, comme des seins de femmes ! Héro et Léandre, Troylus et Cressida m'ont parlé, aussi, par la voix des flots. J'ai fait un hommage de libations au Taygète. A Milo j'ai vécu de profondes amours ! Les vignes vierges entouraient nos murs de pentélique ; les marbres

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nous attendaient silencieusement; les plages s'y faisaient douces sous nos talons : j'aimais à y dénuder mes maîtresses devant la mer !

C'est là que j'ai connu Euphrosyne, et vous Monique, et vous Aubierge, douces dames de Décameron joyeux ! La saveur de vos lèvres parfume encore les miennes et il me semble que les guirlandes de vos mains embarrassent encore mes cheveux !

Un jour, vous et moi nous étions retirés sur la grève, à- l'ombre des figuiers mûris. Je me souviens que vous vouliez manger une figue entre chaque baiser, et cela nous faisait tous rire, d'un rire sonore dont je ne connaîtrai sans doute plus jamais la joie I Les flots de la mer Egée ont plus d'une fois connu la blancheur de vos pieds î Les* conques se souviennent de vos ongles roses I Les bêtes panisques sont aveuglées encore de vos cheveux nimbés de soleil ! Vos yeux de violettes avaient charmé jusqu'à la sévérité de mon compagnon, le vieil Auster dont je me plaisais à entendre les réprimandes discrètes, après que vous et moi nous étions aussi âprement aimés que dans la mort ï Un soir il nous* déclama les Trakhiniennes devant les flots. Il semblait que les glycines roses, dans les vases de majolique, se penchassent pour mieux l'entendre.

Depuis, j'ai su d'autres Iles Fortunées : les Philippines ! Les Carolines ! Les Mariannes ! Les Canaries ! Depuis, mon Destin m'a conduit en des terres plus abondantes encore, dans des forêts aux végétations gigantesques, aux faunes féroces, aux flores monstrueuses ! Depuis, j'ai su Ceylan aux cocotiers en fleurs l Java aux rudes palmiers ! Cuba aux vallées bleues et roses I d'autres encore dont les noms joueraient dans vos mémoires ainsi que ces perles de verre transparentes sur des seins de mulâtresses ou de même que ces récits de matelots dans des cervelles de terriens !

II m'est arrivé, plusieurs fois dans la même année, de franchir les Tropiques et l'Equateur. Toutes les terres, entre le Cancer et le Capricorne me sont connues ! Leurs latitudes et leurs longitudes me sont familières! Les méridiens fictifs ont guidé- mon désir pathétique au delà même de mon rêve, jusqu'en des confins où les songes les plus éblouissants reçoivent leur plus complète réalisation et se trouvent s'épanouir dans leur plus absolue beauté! Au-delà des Hébrides et de la nouvelle Zélande, mon humanité presque médiocre, s'est trouvée subitement revêtue d'une telle magnificence que j'ai connu, jusque dans son plus hautain épanchement, toute la fierté de l'orgueilleux voyage !...

Et puis, tout cela était si passionnant, que tous nos membres criaient d'amour ! que nous tendions nos bras, aux côtes, comme des amants ! que nous trépignions sur les vigies, rien qu'à deviner

KELA.CHE AUX ILES FORTUNEES

les floraisons et les sèves! les vallées et les roches ! les gaves et les torrents !

Je me souviens des arrimages î

Ah ! saurez-vous jamais ces joies ? Descendre dans un séjour où tout devient favorable à l'émotion, où les plus petites choses concourent à l'expansion de l'âme, où Fange intérieur se trouve surgir ineffablement de l'être le plus fruste pour participer à la saveur des fruits terrestres ! Or, l'on s'affine jusqu'à souffrir de bonheur! Où l'on devient, à la fois, féminins et héroïques, sensuels et religieux ! pareils aux hommes des origines !

A me rappeler, mon cceui défaille encore, et, voyez, jeunes hommes, mes yeux pleurent d'avoir contemplé les sites admirables, les vallées fraîches, les plantations ! les plateaux verts, les forêts vierges ! les bêtes libres, les oiseaux bleus !

Ah ! les jungles ! les parfums et les épices, les fourrés arborescents où l'héliotrope se mêle à la vanille, ou étendu dans les lianes, une palme balance au-dessus de vous une mésange, un colibri ou une perruche !

Ah ! les grandes orchidées, les bananiers sauvages et les roseaux lacustres ! Et les zigzags des rivières dans l'intérieur I Le bruit cristallin des sources entre les rives! les stalactites sous les grottes! les nymphéas sur l'eau !

Je me souviens de beaux spectacles. J'aurais désiré ne plus quitter ces lies! Vivre et mourir dans une chaumière indienne, me mêler aux indigènes, jouer moi aussi, avec des perroquets et des singes, m'amuser de plumes, de coquillages ou d'anneaux comme les petits nègres ; me baigner dans les criques au hideux péril des mâchoires d'émeraude, connaître les cases, les savanes, les sierras!

Je me souviens de scènes terribles, de bêtes énormes se ruant ; mais, surtout, c'est de la flore inouïe et édénique que je me rappelle. Les bois de lataniers gigantesques aux pousses fécondes et meurtries ! les baobabs si vastes que des autruches y vivent ! les aréquiers si élevés que de leurs cîmes on voit la mer ! les balisiers si hauts que leurs feuillages ombragent les chênes ! les pavots si grisants qu'on s'évanouit à les étreindre !

Pendant des jours et pendant des nuits, ma vie entière a crié vers ces choses ! J'étais écrasé de la tout inattendue et tout isolée beauté des Iles. Au milieu de leur paix et de leur joie je me suis recueilli infiniment. Malgré moi, il me semble que, si j'y retournais, je ne saurais plus y mourir ! La sève par là est si féconde ! On respire tant de force t On est comme ranimé par les hautes grappes ! comme rafraîchi par les fruits ! comme soutenu par les tiges.

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Dieu s'y manifeste à chaque pas par un miracle. Les cèdres rouges, les gommiers bieus suffisent à affirmer sa puissance î Les cataractes, à démontrer son génie universel ! Les bosquets de sycomores, les parterres de mousses, de fraxinelles, de mauves, à décrire sa grâce, sa bonté, sa douceur...

Avez- vous remarqué la fixité de mes regards et la sérénité de ma face ? Mon cœur ne sait plus avoir de haine i J'ai tant connu la vie que la mort, elle-même, me sourit et m'épargne.

Les Iles Fortunées ont été mes retraites merveilleuses, les solitudes où je me suis approché davantage de ce qui est éternel.

L'histoire naturelle de leur formation est éminemment curieuse. Je pourrais vous en entretenir, vous répéter encore les buissons de bambous et de mangJiers ! les fougères dans les montagnes ! les moraines et les gypses des. cimes volcaniques ! toutes les gommes et toutes les huiles dans les jarres ! les actinées, les zoophytes et les anémones sur les plages !

Mais, je préfère plutôt vous entretenir de ma passion pour leur séjour ; de l'harmonie qui s'est établie à jamais entre leur durée et la mienne ; de la fierté qui me revêt, depuis qu'à les parcourir la liberté accompagne tous mes pas et sollicite tous mes actes ! Les mouillages des navires dans les baies, les touages à. l'ombre des golfes de leurs rivages, voilà donc les plus passionnées et les plus émouvantes minutes de mon âme et de ma chair ! Sachez que je n'échangerais pas, pour plusieurs existences, quelques instants passés aux Illyriennes, à Rhodes, à Sumatra, aux Seychelles ou à Tahiti I Apprenez que le délice de voir poindre,. à l'horizon, la bande des lagunes sur la mer, me remplit d'ivresse voluptueuse. L'odeur de goudron des navires m'annonce celle des violiers, des sainfoins et des safrans, et, c'est pourquoi je la chéris...

Si vous êtes avides de grandeur, imitez-moi et vous rencontrerez sans doute des émotions si grandes, que votre génie naîtra à les recevoir I Que votre être se fera beau de les apprendre et d'y vibrer! Les terres immenses ont connu le lucre, l'envie et les combats. Au-delà des vagues spumeuses, il y a les Iles Fortunées. Leur commerce est favorable et leur industrie tranquille. Embarquezvous pour leur exil et les dieux qui sont en vous surgiront, ineffables ! Lucifer, Vesper, et les constellations vous deviendront aussitôt amies. Vous serez sous la protection du ciel. Vous verrez comme votre poitrine s'emplira des brises de l'enthousiasme et du sacrifice ! Combien à se mêler aux ouragans vos membres s'assoupliront 1

Ah! jeunesse! n'ayez crainte de voyages. Saluez toujours ceux

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