DU POÈTE
FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN
... Et pense que la Vie est belle de bel Espoir.
Le vers libre qui compte à peine dix ans d'âge, s'est intronisé en la place des rigides et marmoréennes formes anciennement régnantes, et si quelques bons poètes persistent en celles-ci (entre tous Pierre Quillard et Albert Samain), le plus grand nombre de lyriques esprits a évolué dans le sens large et nouveau, et le labeur total de ces volontés a réalisé vivant et varié, cet instrument de grâce et de force, plus souple que l'autre et aussi vigoureux. Les initiateurs, Laforgue et Kahn, divin métaphysicien chanteur et visionnaire flamboyant et superbe, et tous ceux qui, sans esprit d'imitation et poussés uniquement par une nécessité des temps littéraires, les suivirent, tels de pas mesurés en des tuniques longues, tels rapides sous l'armure, rêveurs ou guerriers, Verhaeren satiriste lyriquement, le pur et révolté Retté, André Gide, A. F. Hérold, Robert de Souza, Albert Mockei, Edouard Ducoté, Saint-Pol Roux, Camille Mauclair, Saint-Georges de Bouhelier, et tant d'autres — car pareil florissement égale une Renaissance — tous ont apporté leur pierre à l'édifice, gigantesque et écrasante, ou humble et amoureusement sculptée, pour les pilastres et les frises ; mais nul, si grand qu'il soit, ne mérite plus d'être appelé le poète du vers libre, tant sa nature s'identifie à cette forme, tant son génie s'y exprime facilement et totalement, que Francis Vielé-Griffin.
Je rêve d'autres temps d'art esclave et pondéré, tels furent ceux du classicisme et du Parnasse. Gustave Kahn eût dompté sa fougue orientale et fait sonner l'alexandrin de ses fanfarantes images ; tel de ses Lieds s'y fût précisé, gagnant en intensité ce qu'il eût perdu en charme prescient. Verhaeren eût continué révocation plastique et vivante de ses Moines et de ses Flamandes (aurions-nous, il est vrai, les Villages Illusoires, les Campagnes Hallucinées et les Villes tentaculaires, ces chefs-d'œuvre ?) Retté eût réalisé facilement l'impeccabilité hautaine de quelque autre Archipel en Fleurs, e t Henri de Régnier n'eût pas un instant délaissé la flûte d'argent parnassienne pour la fantaisie légère des pipeaux, modulant des odelettes. Tous ou presque — à voir leur aise à manier l'alexandrin je n'en doute — eussent développé leur génie, suivant la norme,
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avec éclat et pour une légitime' gloire. Mais, sans préjuger d'une fiction, il semble que Vielé-Griffin, dans une telle phalange, se fût trouvé dépaysé et eût produit l'effet d'un incomplet, grand en puissance, inégal en acte, du fait de son génie libre, qui aux contraintes se ploie et se recroqueville.
La preuve en appert de son premier livre, Cueille d'Avril. Si déjà se dessinent cette imagination douce et cette sensibilité simple à la fois et affinée, et se proclame cet amour lyrique des choses où son avenir devait s'épandre, il manque encore la sublime facilité développée diversement et harmonieusement, qui, aux prises avec un sujet d'élévation comme le poème de la Mer, est contenue par l'infrangible barrière de l'alexandrin. En vain le poète multipliet-il les licences et brîse-t-il le mètre de césures et de rejets, l'Idée en avance sur le Vers est déjà loin quand piteusement la Rime délaissée se lamente et le rhythme dispersé se pleure. Nul ne reconnaîtrait le moule classique. Qu'il tente des strophes nouvelles comme dans ce « Plein Air » digne frère des Chansons à l'Ombre,
Ta chevelure éparpillée
Enonde et coule en l'herbe verte, etc.
qu'il entrechoque et ressasse les rimes, qu'il épuise les anciennes ressources prosodiques, la réalisation reste imparfaite. A ce désir cabré et rebelle, il faut l'air libre et l'azur infini.
Le sursaut par quoi, isolé dans l'ambiance parnassienne, il eût rompu brusquement avec la règle et créé son mode personnel d'expression, fut rendu inutile par la grande aspiration qui poussait ses aînés et ses pairs vers le total individualisme artistique de forme, comme de fond, quand il passa dans le monde des lettres. Ayant connu sa voie, il l'a suivie, et son vol léger de Joies, comme celui « éblouissant des Cygnes », s'essore dans l'air libre, « vers l'Empyrée aux vertiges bravés » de toute la vigueur accumulée d'une longue captivité.
Le faune est sauf de l'étreinte de la gaine, le vers libre s'éploie, et il faut en chereher le secret dans l'essence même de l'âme qui s'y conte.
Chaque homme — à plus forte raison chaque poète : l'Homme — est requis à son éveil à la vie par une contemplation ; tel se crée un idéal artificiel dont il se berce et cherche aux plus factices beautés la nourriture spirituelle ; tel autre s'enferme en soi, et abstrait du monde, s'étudie comme but unique et seul intérêt, et vit en les formes logiques de ses propres concepts, purs de toute intrusion extérieure ; tel encore s'exerce à faire tressaillir ses nerfs d'émotions raffinées, dilettante de soi-même, et acère sa sensibilité
jusqu'à la maladie. Ce ne sont point là les simples, ni les complets ; l'hypertrophie d'une faculté produit un génie comme elle produit un fou, mais jamais « le génie » être de totale compréhenhension et d'adéquate expression par le renforcement réciproque des facultés. Vielé-Grimn, dès toute pensée, subit l'ascendant de la Nature. Mais ce n'est pas la tomentueuse et heurtée- des anomalies et des sursauts,- les crêtes cabrées comme des croupes, les gouffres creusés comme des gueules ; tout l'excessif et l'antinaturel — en quelque sorte — de la Nature lui répugne, et aussi la platitude persistante des champs ; il a souci d'une harmonie immanente aux choses, faite d'ampleur et de variété, et qui résume en un point de vue la conception rhythmique et superbe du monde .
Une plaine, dorée d'un beau midi, point trop lourd, ni trop automnal, clair plutôt et printanier, parcourue de grands fleuves nobles et onduleux ou baignée d'une mer une et multiple, librement sereine; là-bas des peupliers en dentelles finesse courbent dans la brise, ici un bois sombre d'oliviers fait tache ; et une grasse moisson s'épand, infinie, vers l'horizon bossue — comme une soie d'un pli qui la met en valeur — d'une chaîne de collines rosées ; la végétation est plantureuse tout à la fois et sobre, des jardins parsemés fleurent ; un chant de grillon donne le ton, sous le ciel qui plane, placidement azuréen, avec le flottemement égrené de petits nuages légers qui moutonnent. Des cygnes passent, ou des alouettes : la distance excuse toute erreur... Et l'on ne sait si l'on est en Arcadie ou enTouraine ; les deux, certes, heureusement combinées, celle-ci corrigeant celle-là, moins pure l'une, plus noble l'autre. La séduction consiste en l'Harmonie et le poète s'oublie à écouter son cœur battre du même rh-ythme.
Car il aime la Nature, non pour tel détail floral et lumineux, pour telle aubépine ou tel rayon jouant sur une feuille luisante, mais pour son beau corps de vierge féconde, pour la noblesse de son geste, où l'âme du poète, au-dessus des multiples joies des sens, goûte le mystère d'une essence et l'expansion d'une Vie. A cette Vie il va confiant, prêt à la trouver bonne, comme belle.
Au rebours des mystiques et de nombre d'artistes de ce temps, il ne reste pas épouvanté devant le siècle ; il s'y mêle, mais l'épure au grand fleuve de nature, et c'est en ce décor nécessaire de simplicités rustiques qu'évoluent ses idées.
L'éternelle vérité humaine. l'Ivresse d'Etre, s'exprime en son âme ouverte à toutes impressions et vibrante de tous contacts : l'Ivresse d'Etre, ne fût-ce qu'à la façon d'un végétal sans cens.cience,Jd'un animal sans pensée, l'ivr«sse dé respirer, de se distin-
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guer de la matière inerte, de changer, de s'accroître ou de dépérir. Etre une force et s'épandre ! et le savoir! Et mener cette force en un but qu'on croit sien et choisi librement I Et faute de cette liberté, sentir une fatalité qui pèse sur vous, vous pousse, et manifeste votre énergie en la vainquant. Etre une âme agissante et sensible, et un corps — car pourquoi distinguer des joies inséparables et ne pas unir ces deux reflets d'une même image ? Aussi, la Vie c'est la Joie, point celle mesquine des boutiquiers et des petits rentiers, ni celle grossière des calicots et des fêtards ; ni le contentement, ni la gaîté bruyante, et non plus les raffinements de volupté et les caresses artificielles qui marquent le plus souvent une tristesse. Mais l'expansion large et totale de tout l'être en un rayonnement hautain de soi, en une allégresse lyrique qui s'éploie, comme ces plaines ruisselantes de clarté où la gaîté banale s'élève et s'enfière jusqu'à l'extase. La Joie d'une aurore, d'une brise, d'une fleur, d'un baiser, la Joie de toute une nature et de tout un amour, et celle plus raffinée de la douleur même.
En ce poète couve une telle passion de vivre qu'il se complaît à tous événements gais ou tristes. Il ouvre sur les futurs des fenêtres de rêve et s'hypnotise d'heureuses fictions ; le monde présent offre sujet à son allégresse, et quand les Passés un à un processionnent avec les couronnes funéraires,, les Deuils et les Regrets, le poète reste recueilli, mais ne s'abandonne jamais aux désespoirs inutiles ; il prêche une résignation absolue et éprouve un secret plaisir à revivre les heures passées; il les célèbre, les chante quand elles furent bonnes, à peine un mot décèle le Regret. Et si elles furent dures, il se tourne vers l'Espoir. L'Espoir est son refuge, c'est sa vie, avec le Désir, celui-là compense celui-ci trop souvent déçu. Et ainsi fut nommé « Joies » un recueil de retours vers le passé, si mélancolique sous le débordement d'allégresse.
Sur cette sentimentalité exquise, cette sensibilité affinée en guet de toutes les impressions, l'esprit vient jeter sa gourme synthétique, et d'une contemplation émotive, d'une passion subjective se dégagent les symboles des choses. Par suite d'une admirable concordance entre l'être sensitif et l'être pensant, toutes les impressions s'organisent en idées, et le moindre paysage répercute dans l'âme un écho idéal et prend une signification générale et philosophique. La Nature est un livre où les hommes croient lire, mais fermé à toutes les âmes communes et que les poètes feuillettent et comprennent en son langage imagé, traducteur des vérités éternelles. Et là le symbolisme rejoint le naturisme vivifié par lui et frémissant de réalité. Préférablement j'emploierai le mot synthétisme,
car les symboles de Vielé-Griffin se distinguent entièrement des froides- images accoutumées, statues marmoréennes et de toutes pièces, qui marchent comme des étrangères dans le décor naturel où elles font tache. Fi de ces anémies poétiques qui peupleraient mieux des jardins tirés au cordeau et plantés d'arbres nains barbarement équarris. Ici, l'être synthétique se fond avec la Nature qu'il résume, et palpite de la même vie, comme ces sirènes qui émergent des flots et dont la queue se perd aux profondeurs, une avec les courants et les vagues, âmes flottantes de la mer.
La philosophie qui en ressort et qui domine l'œuvre est nécessairement un panthéisme idéaliste mitigé de christianisme ; car les siècles de foi n'ont pas passé sur Vielé-Griffin sans y laisser d'empreinte. Le naturisme des premiers philosophes grecs, l'idéalisme des temps modernes ont modelé l'esprit, mais le cœur du même coup fut préparé à une foi inconsciente et à une charité qui étend aux êtres l'amour des choses. L'optimisme est sa religion, et un vague anarchisme l'achève. Il serait difficile de pénétrer l'essence logique de cette métaphysique, tant l'âme qui renferme est complexe sous son apparente simplicité. Etre de sensibilité, le poète coordonne ses idées suivant l'art et non la logique ; l'ordre en est bien plus beau, plus vivant, et partant, plus vrai ; la Nature s'y exprime plus totalement et sous le point de vue d'une âme. Et cette âme de libre harmonie se rit des catégories, où enfermer ses idées comme en des prisons; pour s'exprimer il lui faut l'indépendance logique, car elle ne parle pas, elle chante.
Le nom de « chanteur » synthétise seul le génie de Vielé-Griffin et le place en son vrai lieu dans la pléiade des contemporains. Des trois poètes qui dominent les autres de l'autorité de leur œuvre, Gustave Kahn, Emile Verhaeren et Francis Vielé-Griffin, le masque littéraire s'oppose. Gustave Kahn habite les palais féeriques et les sites sauvages; Verhaeren se plaît à' la réalité humaine et. la réfracte puissamment; Vielé-Griffin écoute la nature, scrute l'âme mélodieuse des choses. Kahn voyeur, peint, Verhaeren penseur, discourt, Griffin écouteur, chante. Et tandis que les deux premiers ont un sens prédominant de l'épique et du dramatique, Vielé-Griffin est proprement le « lyrique ».
Rien de ce qu'il a vu à travers le prisme harmonieux de son âme n'est perdu. L'Idée maîtresse ne détruit pas les sensations, pour sortir sèche et froide du moule qui là conçut; elle n'est que l'agrégat des multiples impressions, et surgie au jour, elle épanouit la nouvelle floraison des sentiments qui l'ont fait naître. Car le propre du lyrique est de revivre, par un retour de l'esprit, les
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phénomènes passés en les replaçant dans leur ordre de perception, et de les exprimer tels, avec la marque furtive delà réflexion cachée sous l'apparente spontanéité. Et la grande supériorité de Vielé- Griffin est de provoquer chez le lecteur l'impression qu'il désire, en renouvelant le concept initial- Il n'exprime pas : il figure, et à son chant l'évocation ancienne s'érige, les champs, les saisons, les heures, tout ce qui renferme un peu de tristesse et de joie sous les espèces de la Vie, et dont le poète, un jour, a tressailli. En la phrase modelée sur la sensation, les traits se joignent, se fondent pour une impression délicieuse qui vous tient avagui et charmé, et qu'une réflexion subite vous révèle riche d'idées.
On conçoit qu'avec cette faculté d'assimilation et d'expansion, le lyrique ne dédaigne rien de ce qui le frappe et se jette en plein modernisme, sûr de trouver là la vérité. Vielé-Griffin est moderniste à force d'être naturiste ; c'est bien l'éternel monde, l'éternelle vie qu'il chante, mais à travers la vision actuelle et les contingences du jour. Par là, son œuvre date et restera. Car c'est une fable que cette impersonnalité de l'œuvre poussée jusqu'à l'abstraction du temps et de l'espace. L'homme, quel qu'il soit, voit le monde sous un angle propre, dépendant de son tempérament, de son époque et de son pays, et le poète, historien éternel, doit refléter le monde qu'il habite; son génie consistera à fondre l'absolu au relatif, la vérité aux formes passagères. Or ce modernisme ne réside pas en la recherche de prosaïques détails, mais en une atmosphère de vie, évoquée de manière à donner l'impression de phénomènes perçus un jour et ressentis. Il affectionne les sujets rustiques et humbles, et célèbre les Lavandières, le Fossoyeur, le Porcher. Il ne répudie pas l'ambiance présente, avec la marque de deux siècles de christianisme et ce que cette religion a mêlé à l'existence quotidienne, de naturel et d'expressif; les cloches et les fêtes, les symboles et les légendes, devenus, pour ainsi dire, partie intégrante des choses et des âmes. Et quand bien même, par un caprice d'artiste, il évoque l'antique Grèce, ou fait mouvoir ses personnages en un site moyenâgeux, ceux-ci restent vivants et modernes, leurs douleurs sont les nôtres et si le décor les sépare de nous — combien pourtant apparenté au nôtre — le Verbe encore, les rapproche.
En effet, tout ce rêve se traduit en poèmes simples, sans artifice, courts comme des chansons ou de large envergure, et analogues alors à ces morceaux que les aèdes homériques chantaient de ville en ville pour la'joie du peuple. Cette poésie se rattache par nombre de liens à l'ancienne poésie populaire, tout en restant œuvre d'art précieux. D'abord, par une affectation de simplicité et de naïveté.
Ces refrains qui courent les rues, que chantent en dansant en rond les petites filles devant les portes, ceux que glapissent les marchands de fleurs au printemps, en poussant l'arôme de leurs voitures, ces banalités qui semblent vides, mais qui fredonnées laissent à l'âme un vague délice, comme d'une compréhension lointaine, mais devinée et sûre, le poète en a percé l'écorce fruste, et traduit tout ce qu'ils contiennent de mystérieusement sentimental en des couplets charmants. Et quand les artistes liront ces poèmes, toute la grâce et la délicatesse de ces . gloses les raviront, mais les humbles un peu surpris retrouveront le vieux refrain chantant, et devineront même les mots ignorés et les gerbes d'images hermétiques, tant leur musique s'approprie à la banale épigraphe :
Voici le marchand de plaisir,
Mesdames,
N'y goûtez pas, mesdames,
Ça fait dormir.
Naïvement aussi, il traite de naïves légendes, comme l'Ours et l'Abbesse, ce bijou, Saint Martinien, la Chevauchée d'Yeldis, qu'on lirait le soif après le Petit Poucet et Peau d'Ane pour le charme seul de la forme, outre la partie idéale qui les rend surtout précieux. Rustiquement, il célèbre la Moisson, la Fenaison, la Vendange, et reste toujours humble de verbe sinon d'idées, même quand il évoque des sentiments purs de tout autre; ornement qu'eux-mêmes; il use alors de mots courants, parfois de terroir, de néologismes tirés d'expressions communes, sans la recherche constante d'un Régnier, joignant artistement l'urne à la stèle, et de ces systématiques appellations générales, accessibles à tous parce qu'elles représentent le tond de toutes les âmes, la monnaie courante des sentiments et des idées ; la Joie, la Tristesse, la Vie, la Mort.
Mais ce qui le sacre lyrique, au sens premier et populaire, est moins la forme de ses symboles, le sujet et le mot, que le ton. Une s'érige pas une tour d'ivoire où chanter seul son ivresse extatique ; cette nature, ces âmes qu'il a aimées et qu'il exprime telles qu'il les aima, il leur rend ce qu'il leur a pris directement selon le mode familier. Il est rare dans son œuvre, le vers qui énoncera impersonnellement l'idée. De tels artifices lui répugnent, il se laisse aller et parle... Il parle soit à la Nature, soit aux Hommes, soit à son Ame extériorisée, soit aussi à l'Aimée, à la Compagne ; et souvent, de ses interrogations, de ses impératifs familiers, on cherche l'objet, que rien de précis ne désigne : lui-même, souvent, ne le sait pas ; c'est quelque être vague prêt à l'entendre, auquel il s'épanche et se
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confesse. Il ne peut éprouver joie ni peine, être ému d'une pittoresque vision, sans lui en faire partager le plaisir, la douleur ou la
surprise :
Vois ! Ecoute ! Sache ï
dit-il, et sur ce ton de conversation, il se plaint, ou célèbre l'heure, et chaque homme sent en lui un frère qui s'ouvre à une consolation.
Aussi la pensée n'est pas martelée en insupportables syllogismes; elle flue, elle coule, en une manière d'improvisation qui est un art, en une facilité où Ton ne soupçonne pas la réflexion, ni laconscience* Comme les sensations lui vinrent, il les conte, d'où non un laisser aller, mais un vague, une douceur, une buée qui parent d'une grâce inattendue la moindre proposition. Cette voix est trop délicate pour que la vie s'y traduise vulgaire, elle est trop simple pour repousser toute sensation, et par elle tout mot courant s'affine, toute banalité se poétise, tout geste s'harmonise.
Il faut admirer la simplicité de ces images qui saisissent et fixent les rapports des choses avec une telle sûreté. Elles ne sont pas plus recherchées que les mots ; mais, traductrices et naturelles (non surajoutées et plaquée sur les vers comme chez les Parnassiens) leur justesse leur donne plus de valeur que la préciosité qu'affectent d'y mettre certains écrivains qui oublient que l'art n'est pas «Tartisme» ni l'artifice. C'est que le vrai lyrique, comme le métaphysicien, fond en une, les deux harmonies que le commun sépare, des choses et de l'esprit : Vielé-Griffin est bien près de cette perfection. Nulle figure ne lui semble trop humble si elle s'apparie à l'Idée, telle dans un poème récent celle-ci, appliquée à la pluie, timide et précautionnée «... comme une mendiante qui n'ose pas sonner ».
Toujours l'harmonie des mots (non extérieure comme celle, chère à H. de Régnier, qui consiste à grouper deux à deux des expressions analogues ou contraires) résulte de leur signification intime ; elle est asymétrique comme la Nature qui s'y exprime. Et telle la phrase, tel le vers.
Ici, comme nous distinguions l'art et l'artisme, nous distinguerons le rhythme et le mètre. Le mètre, c'est le fardeau pesant qui scande les pas de l'idée ; son emploi implique le désaccord entre l'objet et la mesure où l'enchâsser. Aussi la poésie vers libriste est une conquête décisive dans le domaine de l'expression, dont la souplesse se prête aux moindres jeux de l'esprit. Surtout quand il s'agit d'un poète spontané dont l'âme d'expression ne peut être contrainte à un moule rigide... Le rhythme lui, c'est la force, la vie cachée en les apparences, la ronde des Mondes sous l'infinité de l'azur ; et à
qui prétextera une régularité mathématique, je dirai les courbes flexueuses, la mécanique composite jusqu'à l'illusion de la liberté des planètes en marche, et les cataclysmes, les comètes et les bolides, dont la chute modifie les attractions réciproques, les chemins et les vitesses des astres voisins, preuves du mouvement sans règles absolues des univers et de la spontanéité des choses. Le rhythme, c'est le vent qui va, vient, change, tourne, vire, s'abat, monte ; c'est le fleuve dont le cours se sinue, contourne, dégringole, s'alentit, se précipite, sans jamais rompre l'harmonie du paysage, mais en l'allégeant de son caprice ; ce sont les murmures des champs qui se croisent, s'entremêlent, se choquent et valent plus que le refrain cadencé du pâtre. Pour employer un mot plus significatif, unique dans les langues de tous les peuples, et où la grâce de l'antique Grèce et de ses déesses simples et nobles se résume, parfumé comme ces ondes odorantes que soulevait la tunique légère de Vénus marchant sur les nuages, l'Eurythmie : celle que, idéalement, notre poète chanta dans une de ses œuvres les plus belles. Car, ce vers libre, n'est pas prétexte à des innovations prosodiques ou à des combinaisons voulues ; l'équilibre des strophes ne vient pas d'une réflexion et la musique des assonances n'est pas le fruit d'un labeur de sélection ; ou, du moins, ces opérations de l'esprit sont inconscientes ; le vers, naturellement, jaillit, fidèle miroir de l'Idée. Tenter des vers démesurés, des enchevêtrements de mètres inédits ? fait de littérateur, non de poète. L'éclosion en est toute fortuite et conséquence de la force d'expansion du poète qui se crée en dehors de toute préparation, comme dans de récentes paroles Edmond Pilon le concisait. Kahn peint ses rêves en larges touches verbales, qui franchissent et laissent bien loin les limites de l'alexandrin ; je ne sais quelle richesse de vision orientale le conduit à cette magnificence. Verhaeren étale ses périodes selon une sainte furie oratoire et déjà respecte plus les barrières soi-disant consacrées. Vielé-Griffin encore se restreint, se fragmente, joue de petites cadences, alterne avec les grandes, aux alentours chers du vers de huit pieds, le familier, qui perd son caractère vaudevillesque, à être manié agilement et poétiquement; la pensée est suivie pas à pas, le vers court avec elle, papillonne, s'attarde et se précipite, sans brusquerie, mais sans mollesse, dans une allégresse de liberté qui passe toutes les excentricités cherchées de la poétique nouvelle. Et les membres de phrase, s'achèvent comme il se trouve, en rimes, en assonances, ou sans les unes ni les autres. La strophe ondule, s'étale, pétille et flambe, de touches successives et d'impression totale, pour la plus vivante synthèse.