DU POETE FRANCIS VIE LE- GRI FF" IN Î4.S
La Vie tant chérie en son décor de nature saine, élevée à l'Idéalisme le plus hautain par la force d'un amour constant, c'est le vers libre encore, comme ce fut l'image, comme ce fut le symbole. Et pour noter ces impressions multiples et en dégager l'importance esthétique et philosophique, il ne fallait rien moins, avec la familiarité du verbe et la jeunesse de l'esprit, que cette musique faite de variété et d'asymétrie, et belle surtout de son manque d'artifices.
Tel, Vielé-Griffin fut dit <c pindarique » et je ne crois pas qu'un rapprochement soit plus juste ; créateur de rhythmes, aède de modernes exploits fut Pindare, et il semble qu'une parenté attirait vers lui le poète qui conçut Palai, où l'âme définitive du vrai lyrique et de l'homme s'évoque et chante sous une triple forme.
Les remarques seraient infinies sur ces poèmes de douce émotion qui composent les Joies, et ces hymnes éperdus des Cygnes, vers la Nature, vers la Vie, vers l'Amour, vers la Mort. Outre les chefsd'œuvre : le Porcher, Eurythmie, le Gué, Au seuil, l'Ours et l'Abbesse,le Fossoyeur et cette divine Chevauchée d'Yeldis qu'il faudrait étudier vers à vers, l'œuvre fourmille de trouvailles d'expressions qui étonnent par leur simplicité raffinée, d'harmonies douces, de coins de nature surpris au vol comme par le pinceau d'un impressionniste, de délicatesses de sentiment et de hautainetés de pensée. L'art de cette facilité poétique est immense et déconcerte. Et vraiment quelque chose de nouveau datera de ce poète, comme l'écrivait il y a peu M. Remy de Gourmont.
Car nous aurons la joie de voir réaliser ce frisson de vie, but premier des naturalistes grossiers, en poèmes purs, par l'un des plus sincères idéalistes de ce temps.
Nous saluerons en lui le Lyrique dans toute la force du terme^ digne d'être mis au rang des Laforgue, des Kahn et des Verhaeren, et non loin du génial Verlaine dont il a certes hérité un peu de l'âme sensitive et ouverte.
Et la réalisation présente nous fait espérer de l'avenir des achèvements et des perfections, de la part d'un esprit qui n'a parcouru encore que la minime partie de son cycle...
Mais il ne faut pas préjuger de demain, quoique soit grand l'Espoir, et les promesses hautaines. Et ce serait assez de relire Joies, les Cygnes et Palai
Henri Ghéon.
Lutte
Le vent souffle sur le silence Et les arbres ont peur du vent...
V ombre dresse, immense.
Tout son mystère savant Comme un mur contre le vent; La solitude muette et noire Conspire et se lève à travers le soir, Avec un manteau d* indéfini Étouffant le son dans ses plis.
Le vent flagelle les arbres Et hurle à la lune en marbre Dont le visage de réticence Traverse, ironique et clos* D ] impassibles deux de repos...
Le vent souffle sur le silence Qui saute à la gorge du vent Et qui Vétreint et qui V enserre, Lui brisant les reins dans ses serres.
Alors, c'est longtemps, longtemps, La lutte des deux géants :
Le vent se débat contre le silence, Dans un désir de survivance Gronde et se crispe en démence, Jusqu'au moment Du dénoâment Où de ses doigts certains et lents Le silence étrangle le vent.
Yvanhoé Rambosson.
Voyages de vacances
Chaque année, le temps des vacances venu, les derniers discours de distribution de prix avalés, les familles, que leur progéniture soit « cancre » ou « espoir », font un voyage d'excursion.
Ces voyages ! Ils sont tous imbéciles parce qu'ils manquent d'imprévu, déroulent du déjà vu, évoquent des idées ressassées comme de l'Ohnet. Et puis il faut du confortable aux mamans de ces demoiselles, des cafés aux papas de ces petits messieurs, le tout sans cahot, dans les prix doux. C'est si cher de voyager en famille !
On va en Suisse, sur les bords de la Meuse, à la mer. La vie se passe en de vagues Casinos, avec çà et là des conversations, des intrigues dont le lendemain amène la nausée. Aucune impression ne peut naître en ces cervelles moutonnières. Ici et là, toujours, elles s'éloignent de l'inconnu, de ce qui pourrait intéresser
Mais la plus insipide de ces excursions, la plus fallacieuse, est assurément la descente de la Loire. Que de désillusions devant ces châteaux, ces sites présumés, entr'aperçus à la Porte-Saint-Martin sur les décors des pièces du Père Dumas : îles verdoyantes mirées dans un fleuve bleu, prairies fleuries, demeures somptueuses évoquant des drames royaux. Voilà ce qu'imaginent les modernes Bouvard et Pécuchet et les bons élèves architectes qui entreprennent ce petit voyage, hommage à la divine Renaissance, en attendant de faire l'autre, celui de Rome.
Mirages que tout cela. Une rivière sèche, sableuse, qui aurait fort à faire pour refléter les tourelles des castels éloignés de ses bords, des prairies vertes, oui, comme ailleurs. Mais les châteaux : des bâtisses orgueilleuses, illogiques, où tout le luxe réside en des toitures monstrueuses décorées de lucarnes qui n'éclairent rien !
Chambord : en un morne désert, un amas de pierre laid de loin, lourd de près, construction écrasée par une toiture trop volumineuse qui cependant recèle les seules pièces habitables, quand il ne vente, ni ne pleut. Blois : un château pour aquarellistes. L'intérêt réside dans la sombre jeune fille qui, moyennant un droit de un franc, fait visiter les salles en carton pâte et en toile peinte où se consommèrent les meurtres royaux. Une pure prononciation, des gestes appropriés disent quelque élève du Conservatoire, revenue des vanités théâtrales, mais qui aurait pu comme une autre taire sa petite Dona Sol.
Restent Amboise assez curieux, Langeais heureusement décoré
de meubles et de tapisseries d'époque. Mais combien font mal les lits moyenâgeux exécutés d'après les dessins de M. Viollet-le-Duc. Comme il 'fut rococo, parfois, le savant architecte, quelle comique figure font ces objets de son invention au milieu des délicates créations d'autrefois! En revanche, il faut louer le propriétaire actuel, M. Siegfried, du goût déployé dans l'arrangement de certaines chambres d'enfants ou de jeunes filles. Nulle peinture, nul bibelot mondain, mais parmi les vieilles soies et les bahuts, douces dans l'éclairage discret, des photographies de primitifs : Botticelli, Memling, Cranach, Ghirlandajo.
La jolie résidence d' A zay-le- Rideau mérite un arrêt, mais qu'on se garde de Chenonceaux. Il est odieux ce petit château en dépit de sa position pittoresque. Nulle grandeur, mais du maniérisme : un corps de garde pour maîtres de ballets. Le séjour de M me Pelouze n'est pas pour avoir amélioré son aspect : un goût affreux présida à sa moderne décoration, notamment à l'arrangement de cette grande galerie canaillement luxueuse comme un Chabanais et où s'étale, parmi de médiocres copies d'après les maîtres, le portrait de l'ancienne maîtresse de céans : une grosse femme rougeaude, enluminée, à chair flasque, à pose vulgaire : du moins fut-elle ainsi fixée par M. Garolus Duran. Mais qu'importe, ce logis n'est-il pas encore trop distingué, les cartons-pâte des entrepreneurs Toché et Deloye, ne sont-ils pas encore trop artistiques malgré que mauvais de goût, pour la famille américaine — suif ou pétrole — qui y campe actuellement (1)?
Paul.Louîs, bourgeois niveleur, souhaitait dans un but étroit un rasage général de ces « demeures historiques ». Je me demande ce que peuvent y voir les bourgeois d'aujourd'hui. De l'art, ils se soucient peu, des souvenirs évoqués encore moins, une représentation de la Dame de Montsoreau les ayant avec juste raison poignes bien davantage. Peut-être, utilitaires jusqu'au- bout, y voient-ils un encouragement. Eux aussi, après avoir bien spéculé, triché, exploité, pourront posséder un château, se payer une demeure
(1) Il est assez amusant mais peu ragoûtant de visiter pendant les saisons estivales ou automnales ces habitations transformées en hôtelleries par le va-et-vient des invités. A côté de chambres à peu près meublées, il en est d'autres hâtivement préparées où le touriste aperçoit des lits de fer de douteuse solidité, des toilettes improvisées près de malle mi-ouvertes derrière lesquelles s'entasse. du linge sale. Il faut que la vanité de ces gens soit bien forte pour qu'ils acceptent ainsi de livrer leur intérieur au premier venu, au passant qui, moyennant la pièce blanche glissée à la domesticité, a le droit de fureter partout. Drôles sont parfois les remarques des bourgeoises naïvement collet monté. Le délicat a vite la nausée de ces intérieurs, la salive monte impérieusement à sa gorge.
VOYAGES DE VACANCES 14g
royale. Si la malechance s'en mêle, s'il leur est impossible de réaliser tout leur rêve, eh bien, ils se fabriquent des souvenirs en toc, comme ce banquier de la place Malesherbes qui imita tant bien que mal le château de Blois, préférant un mauvais pastiche à une demeure moderne où il aurait pu avoir ses aises. Après tout, ces gens sont si peu chez eux qu'il est naturel qu'ils prennent plus de souci de l'habitation de leur maîtresse, que de la leur.
Quant aux élèves architectes qui parlent en roulant des yeux des Châteaux de la Loire, ils ne peuvent qu'y prendre de pernicieux principes, s'encrasser dans des errements qui rendant si nulles les productions architecturales contemporaines. Au lieu de s'inspirer des monuments d'art vrai, de cette maison de Jacques Cœur si bien ordonnée, si claire, ils s'imbuent de faux luxe, d'illogisme et rêvent eux aussi de construire des maisons énormes, sculptées à rebours et consciencieusement inhabitables.
A côté de ces excursions de peu d'intérêt (1), il en est une que ne vante nul guide, que ne propose aucune compagnie de chemin de fer. Elle serait peu coûteuse, commode, étant divisée par petites étapes, et de poésie intense. Elle consisterait à vivre une époque, à connaître l'art encore dédaigné et si beau des maîtres-ouvriers des xn e -xv e siècles, en un mot, à visiter les plus belles cathédrales du Nord et du Centre. On irait à Chartres, à Rouen, à Beauvais, à Amiens, à Laon, à Noyon, à Reims, à Troyes, à Sens, à Bourges : un grand tour d'Ile-de-France.
Les esprits les plus bornés seraient vite pris par la majesté de ces forêts de pierre autour desquelles se serrent pittoresquement les villes toutes petites devant l'œuvre immense. Ainsi Beauvais, dominé, écrasé par un chœur de pierre. Les yeux seraient enchantés par les naïves scènes de Chartres et d'Amiens, par l'harmonie de ce même Amiens et de Reims, par la luxuriante végétation de pierre de Noyon où les roses, les anémones, les chardons, les plus humbles fleurs se pressent, se groupent dans une pétrification de pierre pour orner les murs, les colonnes du curieux monument.
Période morte, dont nous n'oserions souhaiter le retour, mais qui fut si belle d'art, si rare de pensée. Auréole glorieuse qui s'étendit hors de France, en Hongrie comme en Scandinavie, sous l'impulsion des maîtres-ouvriers, architectes et tailleurs d'image, natifs de Bourgogne, d'Anjou, de Picardie ou de Paris.
Charles Saunier.
(i) Aux entêtés qui veulent de la Renaissance, il faut rappeler qu'il existe aux portes de Paris les châteaux d'Ecouen et de Nantouillet. Ce dernier, construit par le cardinal Duprat, peut rivaliser en grâce avec les plus beaux châteaux de la Loire,
Poème
C'est le petit jardin parmi d'autres jardins.
C'est le petit jardin où la vie s 1 assoupit
des belles fleurs odoriférantes
parmi les feuilles fraîches et claires et scintillantes.
De fébriles insectes volelenl dans Pair de nuit.
L'heure est limpide t bleue et blonde.
Des cris de trains
pleurent aux lointains !
Et de douces fumées exhalées
Répandent en pâles ondes
dans la limpidité et la douceur de Vair.
Et la limpidité et la douceur de l'air
semblent, infiniment, râler — avec mansuétude.
V heure est limpide, bleue et blonde...
Des cris de trains
pleurent aux lointains.
Or, au seuil de ce calme,
parmi les fleurs, les feuilles, et leur béatitude,
or, au seuil de ce bien-aimé petit jardin,
un enfant,
aux yeux candides et délicieux,
lit sous la lumière de la lampe.
Des reflets vert et or glissent au long de ses cheveux*
V heure est limpide, bleue et blonde ,
Semblant râler infiniment...
Des cris de trains
pleurent aux lointains f