POÈME
Oh ! comme les choses sont ingénues î
Comme en cet endroit et en celte heure
toute la vie agonise avec douceur !
Très calmement, la claire nuit est descendue
sur les bettes fleurs odoriférantes
et sur les feuilles fraîches et claires et scintillantes.
De fébriles insectes volètent dans' V air de nuit
Des cris de trains
pleurent aux lointains !
Et voici que sous la lumière de la lampe,
V enfant s'est assoupi...
tandis que, toujours, des fumées exhalées,
en pâles ondes
Répandent,
dans la limpidité et la douceur de l'air
de nuit...
et que l'heure se fait plus limpide et plus blonde ,
et que les cris de trains
pleurent! pleurent aux lointains...
Henri Van de Putte.
Paroles de la Chimère
Depuis des siècles, sculptée dans le marbre rare, je garde le seuil du palais ancestral, parmi les fleurs de pourpre et les grands lys hiératiques. Mes ailes, éternellement, se déploient comme pour un vol téméraire, et mon sourire invite ; mes griffes disparaissent sous les somptueux entrelacs des feuilles. Le portique où fidèlement je veille, au-dessus des marches aux transparences de miroir, est ciselé de paysages merveilleux, de fraîches idylles, enguirlandé de palmes. Il semble accueillir le passant aventureux, le chevalier qui rêve de haltes paisibles, le soir, après les chevauchées au long des grèves.
Le silence vêt le palais ancestral et les jardins, où sur les étangs ceints d'ajoncs bruns, dorment de blancs cygnes ; et celui que tentent mes ailes vastes, souhaite la joie de ce grave silence ; car le bonheur s'évoque selon le calme de la Demeure.
Combien, lassés d'une vie chétive, songent de hautes salles aux colonnes de jaspe et d'onyx, reflétées par les dalles luisantes, de fabuleux éventails parfumés, d'étoffes précieuses, — de boissons froides dans des coupes de vermeil ; combien songent ainsi pour avoir aperçu mes ailes où le temps a gravé des légendes ; combien !
Des vieillards vont, défiants, me chargent de malédictions, parce que, jadis, j'apaisai leur haine d'exister et les conduisis aux limites de la route mauvaise avec d'illusoires paroles. Je leur promis l'entrée du palais, et ce fut un utile mensonge qu'ils ne surent comprendre.
Ils conseillent aujourd'hui les enfants ; les enfants dédaigneux de maints conseils accourent, admirent, — admirent la splendeur incomparable de mes ailes, — mes ailes, — mes ailes frêles...
Je conte : mes discours sont harmonieux comme la chanson des eaux vives à travers les montagnes ; je conte en mots sonores, en syllabes légères ; des visions se précisent, profondes, nuancées de mille nuances : océans de saphir, archipels de pierreries, patries de miracle.
Et des hommes, à présent, se lamentent : ils ont résolu de briser
(1) « Petites Proses » a« série.
PAROLES DE LA CHIMERE l53
mes larges ailes (folie î) ; ils ont appelé — vainement — le risible fantoche qu'ils nomment Vérité ; puis avec les gestes grotesques et niais des tribuns, ils ont décrété ma destruction. Je les prends en pitié....
Je clos les yeux aux mesquineries du réel ; mon œuvre bienfaisante est de créer sans cesse des mirages ; par moi seule, la vie est noble. A l'heure dernière, je me penche encore aux lèvres des agonisants ; j'affirme les lumineuses rives de l'inconnu ; je console ceux qui pleurent.
Viennent les Forts des temps nouveaux : qu'importe ! Je les soumets à mon infinie, à ma juste domination....
Georges Oudinot.
Parmi les Coupes
(Scolie d'un Païen moderne a ses compagnons d'exil)
« Ave, Dea, morîtuH ie salufant... »
C'est Platon l'immortel, contempteur du poète,
Et poète lui-même à la lyre muette.
Qui lui montré Vexil en lui jetant des fleurs !
Je voulus à mon tour en tresser les couleurs
Naguère, aimant la Grèce à Paris, fou d'extase
Devant un ciel nue d'onyx et de topaze,
Et formant, bouquetière inhabile, un bouquet
Dont Vor étincelât, Platon, dans un banquet!
Seul et triste, V hiver, le cœur froid d'amertume, Cherchant, audacieux, l'étoile sous la brume, X apercevais en moi, trop incertain miroir, Les rimes s'enlacer, claires, dans V esprit noir :
Et f évoquais alors un soir, à Mitylène,
Plus riant que V amour de Paris pour Hélène,
Plein d'errantes lueurs et de lointaines voix
Sortant du fond des mers ou du chaos des bois,
Fait d'azur velouté berçant des voiles blanches
Fines comme le lin qui flotte sur les hanches
Des vierges, quand la danse assouplit leurs bras nus!
Soir chef-d'œuvre habité par des dieux inconnus,
Beau de sérénité pâlie et violette
Qu'un invisible artiste a pris sur sa palette !
La maison du poète est là. Le croissant pur Argenté de lumière ombreuse son vieux mur Sous un acacia vert-tendre, que balance L'amoureuse fraîcheur du nocturne silence.
L'Obscurité s'incline au front du Jour qui part : Adieux grecs, où les pleurs, perles dans un regard, Glissent du blanc sourire étoilant les deux vides ; Et joyeux, les amis du noble Alcée, avides De doctes entretiens à l'heure où tout s'endort, Pendant que le vin luit, ceint de roses et d'or,