‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 61 sur 140 · I. LES POÉSIES · texte numérisé non relu

I. LES POÉSIES

Le Retour, par Maurice Magre (à Y Effort). — Le Livre de Mélancolie, par Paul MaHèton (Lemerre). — Les Amours errantes, par Charles Tènib (Bibliothèque artistique et littéraire). — Les Joies prochaines, par S. Pierre Massoni (Bibliothèque de l'Association.) — Le Sage Empereur, par Léon Riotor (au Mercvre de France). — De la Rue à la Lune, par Louis Fortoul (Librairie de la Critique).

M. MAURICE MAGRE

Cet instinctif, imagier délicieux et charmeur aujourd'hui, sera, je le crois, plus tard, bientôt peut-être, un admirable poète. Il publia, voici deux ans, en collaboration avec son frère, une plaquette, Eveils, où se décelait une âme un peu frêle et triste, de nuance grise ; il y avait dans ces quelques pages des vers qu'on n'avait pas entendus et des images dont nul livre auparavant ne s'illumina ; cette âme s'était courbée sur l'âme immense et secrète des choses et elle y avait puisé des strophes limpides.

Dans Le Retour la mélancolie du poète s'est éclairée, il a compris qu'il est stérile de se lamenter sur soi-même, en rhéteur; ne serait-il pas mieux de célébrer la sève qui fait craquer au fond des bois l'écorce des arbres ? et les choses ne seront plus, dès lors, pour lui le miroir assombri où il retrouve sa jeune tristesse mais un foyer générateur de lumière et de vie.

Or écoutez ces vers pleins et puissants :

Voilà les clairs raisins èclos aux bonnes treilles, le pressoir en chantant broiera le grain qui pleut ; l'ivresse de demain sourd des grappes vermeilles et le vin d'or mûrit dans les vignes de Dieu.

C'est en de telles strophes que M. Magre nous conte comment Sténo, le Poète, revint un soir au pays qu'il avait quitté depuis son enfance ; les animaux et la terre ne l'ont pas oublié :

J'entends battre le cœur des choses maternelles qui parle à cet enfant prodigue que je fus.

Je sens passer en moi ces temps vécus en vain ainsi qu'un vol d'abeilles d'or dans un jardin.

La fiancée du poète l'attendait, elle lui reproche ses longs voyages et fait miroiter devant ses yeux l'espoir d'un prochain bonheur tranquille. Sténo hésite, il allait céder quand chante l'Oiseau :

y 9 suis Poiseau divin qui chantait sur ta porte le jour que iu partis vers des pays nouveaux.

Le poète a rêvé mais m s? arrête pas,

Et Sténo obéit à cette voix; il abandonne pour toujours son pays et sa fiancée, et reprend la route de l'inconnu.

Voilà le sujet du Retour ; il est simple, si simple, qu'il ne faudrait pas,

je crois, que M. Magre s'illusionnât sur la valeur de son poème en tant

que pièce de théâtre. La grande estime et l'affection que j'ai pour son

talent me donnent le droit d'être un peu juste, c'est-à-dire cruel, à son

égard ; or, la composition de cette œuvrette est négligée, les caractères

des personnages sont à peine indiqués, enfin j'ai noté quelques horribles

distractions :

la terre de ton vieil abandon ne se rappelle pas.

C'est moi qui te convie aux vendanges sacrées dont tu fus et seras le moissonneur errant.

Mais ce sont là petites choses, que Ton quitte vite pour admirer la solidité limpide des vers, leur harmonie si naturelle et les images innombrables et neuves.

De plus, M. Magre semble s'annoncer comme le poète de la Bonté; sous la légère et somptueuse chape de ses poèmes, on devine battre son cœur d'un large émoi, et cette sollicitude s'étend sur les choses, sur les humains et sur les peuples ; c'est vague et c'est profond, et cela fait prévoir que ce jeune homme de vingt ans dira des choses hautes et nouvelles.

Avant de laisser M. Maurice Magre, pourquoi ne citerais-je pas quelques admirables strophes lues dans un de ses derniers poèmes et des vers d'une étonnante beauté :

Vous tresserez le chaume avec des mains d'enfants

et le sang de vos doigts purifiera la terre s

et le soleil fera jaillir entre les pierres

les divines moissons et les beaux fruits vivants.

Et plus loin :

V amour divin rira dans les flûtes de cèdre et ce sera l'idylle humaine au premier jour.

Des jeunes filles marcheront en long cortège et sur leurs bras pliera V osier des paniers lourds.

Sous le grand ciel bourdonnera le chant des plaines et la rumeur des sillons droits oit le grain dort ; les troupeaux rêveront auprès des granges pleines et les lunes embraseront les pailles d'or.

il est dimanche sur la ville et dans ies âmes

le doux Galilèen passe sur la colline

des menthes fleuriront dans les yeux des statues.

ï68 l'ermitage

Poète, vous êtes heureux, poète qui savez le secret de tels vers et proclamez la beauté d'être simple et bon, alors que tant d'autres se lamentent, sans oser écouter la Vie, aux pieds d'une Vierge byzantine, hélas ! trop chère.

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