‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 67 sur 140 · I 80 L* ERMITAGE · texte numérisé non relu

I 80 L* ERMITAGE

elle pour nous une question de vie ou de mort ? Heureusement non ; quelle que soit la supériorité numérique de l'Allemagne ou l'infériorité gouvernementale de ïa France, rien ne dit que dans un nouveau duel ce soit celle-là encore qui écrase celle-ci. A défaut de nécessité absolue estelle de flagrante utilité? Encore' non. Si l'Allemagne avait affaire à deux adversaires, elle profiterait de la lenteur de la mobilisation russe pour concentrer tous ses efforts sur nous, et la question serait réglée sur la Moselle avant qu'elle soit seulement posée sur la Vistule.

Voilà pour l'avenir. Quant au présent, l'argent français permet à la Russie de s'armer, de s'organiser, de pousser son. gigantesque transsibérien ; la situation est si avantageuse pour nos alliés qu'ils seraient bien sots d'y changer quelque chose, aussi sots que nous le fûmes de changer quelque chose au Piémont d'avant 1859. Si la question Alsace- Lorraine doit un jour être réglée à l'amiable, nous ne le devrons pas à la faveur de notre ami le Tsar ; nous le devrons plutôt, je crois, à la décision de notre ennemi le Kaiser. Nous aussi, d'ailleurs, étonnerions vite le monde sinon par notre ingratitude comme l'Autriche de' Schwarzemberg, ou par notre folie furieuse comme l'Italie de Grispi, du moins par notre assagissement, pour ne pas dire notre indifférence.

Conclusion : si la France reçoit le Tsar, que ce soit sans flagornerie ni culilinguisme. Je sais bien que ce n'est pas nous qui avons été brossés à Sébastopol, mais nous avons atteint la limite des mamours licites. Soyons hospitaliers, fastueux et affectueux, et chantons en chœur l'Hymne russe, mais ne gardons pas la bouche ouverte toute grande : les cailles rôties n'y tomberont pas.

Le côté comique ne manquera pas à ces fêtes. Déjà Arthur Meyer et Hébrard, organisent, organisent, organisent... La Presse, presque la France,- représentée par ces deux hermines, chouette!

Gomment se fait-il que le situm cuique soit si difficile à tribuere, et pourquoi M. Henry Fouquier, en s'exprimant dans le Figaro de façon si sévère et, hélas ! si juste sur Verlaine l'appèlle-t-il un poète de troisième ordre ? Oui, cette plaquette ^Invectives aurait dû ne pas paraître, mais peut-être l'auteur est-il ici moins coupable que l'éditeur. Et puis, à quoi bon remuer les vies privées, même et surtout les mauvaises? Les choses de conscience ne relèvent que de Dieu. Pauvre Lélian y croyait ; il a dû déjà souffrir, lui, catholique, de mourir sans sacrements ; inclinons-nous devant ce qui ne sera jamais su, et de la triste créature que fut Verlaine ne gardons que le souvenir de ces quelques vers qui font de lui un vrai poète, un de nos poètes les plus vrais.

Si l'on est hostile à la statue de Verlaine, il vaut donc mieux l'être par raison esthétique que par motif éthique. En tait toute statue individuelle est blâmable, quelle que soit la puissance ou la magnanimité de l'indi-

vidu. A plus forte raison quand le dit individu est de physionomie banale comme Murger ou laide comme Verlaine ; en plastique le caractère ne suffit pas, il faut l'absolue beauté; c'est pour cela qu'à toute statue-portrait, il faut préférer une figure emblématique, muse ou génie, avec si l'on veut absolument conserver les traits du grand homme, un médaillon ou un masque sur le socle. A une statue de Delacroix en pied avec un pouce dans la palette qui ne préfère déjà le groupe de bronze du Jardin du Luxembourg, si amoureusement caressé par l'ombre des grands platanes ?

Un argument des antisémites est que bien avant que Sidi Aïssa-ben- Daoud fut crucifié sur la Butte-Chaumont de Jérusalem, les Juifs étaient fort mal vus par toutes les populations avec lesquels ils avaient pris contact. Ne pourrait-on pas diriger contre les Italiens contemporains, toutes proportions gardées, un argument analogue ? Lors des troubles d'Aigues-Mortes, la presse transalpine cria à la férocité française. Or, ces troubles ne sont rien à côté de ceux qui ont éclaté ces jours derniers à Zurich, ni même à côté des faits de lynchage qui viennent de se renouveler encore une fois à la Nouvelle-Orléans et des événements actuels de Saint-Paul du Brésil. Peut-être les émigrants italiens pourraient-ils se demander si l'insociabilité n'est pas un peu de leur fait.

On sait que la Revue bleue est le thalame favori des universitaires en gésine de projets réformateurs. On se demande comment M. Ferrari, d'esprit si fin, laisse de telles parturitions s'opérer sous ses courtines. Les récents articles d'un nommé Maurice Leloup sont typiques. Il paraît que notre éducation secondaire n'est pas nationale, qu'il faut développer les programmes et les classes d'histoire (l'histoire républicaine, bien entendu H!) méditer les paroles et les œuvres des hommes de la Révolution (on nous en cite une : « s'emparer de la génération qui naît »), insérer dans les programmes (toujours I) un cours de législation, une étude approfondie de Montesquieu et de Jean-Jacques, faire trois ans de philosophie au Heu d'un, apprendre aux potaches l'économie politique, le droit des gens, les devoirs des citoyens et le commentaire d'un certain nombre d'ceuvres capitales sur les constitutions politiques et la sociologie ! Ouf ! L'amusant c'est que l'universitaire bâté qui dégoise ces sottises avoue qu'actuellement la médiocrité fleurit dans nos écoles et triomphe dans nos concours !

Levée de goupillons. Le tiers-état clérical vient de se réunir en congrès. Il semble bien qu'on ne s'y est guère occupé que de sujets de boutique, et que la question du catéchisme unique (en avant la centralisation !) a été une des plus importantes. Toutefois il ne faut pas trop se moquer, et peut-être les congrès suivants prendront-ils plus d'assurance et d'importance. C'est déjà beau que les simples prêtres ne se soient pas laissés arrêter par la mauvaise humeur des évêques. Espérons que d'ici à quel-

ques années on réduira à leur juste rôle ces chefs de bureau diocésain et qu'on en finira avec le Concordat sacrosaint !

Il y a un Dictionnaire des métaphores de Victor Hugo. A quand le Lexique des images du général Poillouë de Saint-Mars ? Beaucoup méritent d'être cueillies : le tireur-panthère, l'écrin de la sentinelle, l'auréole du cavalier; le soidat-tender. Brave général, va I

Allons bon, ça y est I Ça devait venir, mais, pouvait-on croire, plus tard ; non, c'est déjà venu. Nous voici mis au rang de perruques. La toute jeune génération a le cheveu solidement planté, elle ! ïl paraît, assure un doux potache, que notre complainte est lamentable : « Nous sommes les Mazel, les Gourmont, nous ne sommes rien et nous n'avons rien fait ». Et le potache rompt avec « ces prétendus Jeunes qui lui sont désormais étrangers ». Il est certain que MM.Rémy de Gourmont et Henri Mazel sont étrangers aux Documents sur le Naturisme, ce n'est donc pas à eux à rompre avec l'intéressant thuriféraire d'un copiste de plagiaire. Pourvu que ce poil si solidement planté, la toute jeune génération ne l'ait pas dans la main... comme nous, n'est-ce pas?

La complainte lamentable de ci-dessus est une réminiscence d'un livre de M. La Jeunesse qui a eu, ces temps derniers, quelques succès de réclame. Le livre doit être génial puisque le sémitisme de l'auteur a trouvé grâce devant M. Drumont. Quant au succès, il confirme que le meilleur moyen d'informer les gens de sa propre existence c'est de les happer au gras des jambes ; du coup ils se retournent, et les mollets indemnes accourent féconds en flatteries : Beau toutou ! joli toutou. ! Mes frères, vous êtes bien bons de n'écrire que des poèmes, des romans, ou des drames, vous n'aurez point de premier-Figaro de M. Larroumet !

Intéressante figure que celle de M. Larroumet! La loi du rendement non proportionnel est vrai ailleurs qu'en agriculture ; on sème quelques chroniquettes dans les journaux et l'on récolte la Sorbonne et l'Institut ! Il est vrai que de ce temps il fallait être bénin, bénin, bénin ; quand aujourd'hui il semble falloir devenir venin, venin, venin.... Bahi c'est toujours plus amusant, et quand la rosserie de M. La Jeunesse exécute prestement un Ledrain, c'est tout à fait joyeux. Mais voilà, voyez-vous bien une différence entre M. Larroumet et M. Ledrain, et comprenezvous que M. Ledrain soit un grotesque pour M. La Jeunesse quand pour son ami M. Muhlfeld il représente la plus haute aristocratie intellectuelle de la France ?

Saint-Antoine-

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