‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 90 sur 140 · LE PRESTIGE INTELLECTUEL DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LE PRESTIGE INTELLECTUEL DE LA FRANCE

d'artistes vraiment grands, et qu'en lès achetant au pris d'un aveulissement général, on ne fait pas un marché de dupes.

Considérées à ce point de vue, peut-être inhabituel, les choses peuvent bien changer d'aspect. C'est à quoi je pensais à propos du cas de M. Oscar Wilde dont il fut tant parlé il y a quelques mois et qui reste en effet un excellent exemple de la conception différente qu'Anglais et Français se font du problème'éthico-esthétique. Il est certain que notre tempérament logicien est choqué de voir le même fait malpropre impuni en France et durement châtié en Angleterre. Des deux législations, laquelle a raison, celle qui punit ou celle qui ne punit pas ? Il est probable que chacune a raison à son point de vue, la pénalité, une fois admis le caractère abject que nul ne dénie à la sodomie, étant d'ordre social. Chacune d'ailleurs aurait tort de blâmer le point de vue de l'autre, et le Français qui injurie l'Angleterre parce qu'elle punit ce que nous ne punissons pas est aussi ridicule que l'Anglais qui viendrait nous chanter pouille parce que nous rendons obligatoire telle organisation scolaire ou militaire qui reste libre dans son pays. J'ajoute d'ailleurs qu'étant français je suis porté à croire comme mes compatriotes que les faits reprochés à M. Oscar Wilde ne doivent pas être punis; il me semble particulièrement louable qu'on puisse mépriser comme crapuleux un citoyen au casier vierge et pourvu de tous ses droits d'électeur, et aussi admirer et vénérer un pensionnaire des maisons centrales si ce forçat est un saint, ce que tout stoïcien ou chrétien admet possible.

Ceci déblayé, je me demande si l'indéniable sévérité du châtiment de M. Oscar Wilde n'est pas compensée par l'énergie morale que prouve chez tous ses compatriotes l'approbation même de ce châtiment. La répulsion que tout bon Anglais avait pour cet Alcibiade de Pall-Mall était intense depuis longtemps, et l'on m'a assuré (le gentleman qui me donnait ce détail en faisait d'ailleurs honte à ses compatriotes) que les familles anglaises quittaient leur hôtel à Paris en apprenant qu'Oscar Wilde y logeait. Il est facile de parler ici d'hypocrisie (i) mais il faudrait savoir d'abord (ce problème de la tartuferie mérite vraiment d'être abordé) si l'hypocrisie ne se trouve pas dans tous les peuples, et si l'hypocrite Anglais qui se fait prendre pour un parangon de respectability n'a pas son dou-

(i) Les nouveaux sociologues réduisant la société à l'imitation et admettant la nécessité du mensonge pourraient même se demander si le fait social essentiel que s'évertue à chercher M- Durkheim n'est pas justement l'hypocrisie. Ceci prouverait s'il en était besoin, que ce qui est nécessaire, ce n'est pas le mensonge mais l'illusion, laquelle peut être erronée mais ne peut pas n'être pas sincère.

ble dans l'hypocrite français qui pose pour le fanfaron de libertinage dans les deux sens du mot. (Quel est le Français qui n'a pas sur la conscience quelque scepticisme exagéré un jour par respect humain, quelque sous-entendu faisant croire à d'illicites galanteries?) Dira-t-on que pour nous ce genre de fanfaronade est tellement dans le tempérament national qu'elle en perd son caractère de fausseté ? Soit, mais pourquoi n>n serait-il pas de même de la forfanterie anglaise? Dira-t-on que notre hypocrisie tendant à nous faire passer pour moins que ce que nous valons est plus digne d'estime que l'hypocrisie contraire de l'Anglais ? Je crains que ce ne soit un sophisme, et que le mensonge soit toujours mensonge ; la seule différence qui me frappe entre les deux, c'est que l'anglaise pousse vers la vigoureuse observation de tous les devoirs moraux, et la française invite au contraire, donc que l'une est socialement aussi utile que l'autre est dangereuse. Que si nous nous résignons à ce danger social en trouvant une compensation suffisante dans une certaine allure dégagée et brillante, c'est notre affaire, mais nous serions mal venus à blâmer trop âprement l'allure lourde et terne du puritanisme anglais, compensation de ses mérites pratiques ; chaque peuple est libre de prendre la voie qu'il préfère. Pour en revenir à Oscar Wilde et en finir avec cette longue digression, du moment que cet écrivain n'est point de ces grands génies qui pourraient faire hésiter la balance, sa condamnation doit être considérée comme une conséquence de la consigne nationale, aussi fâcheuse pour le réfractaire que bienfaisante pour la nation, et nous sommes bien forcés de la croire telle puisque cette nation y tient et qu'elle est meilleur juge que nous pour cela. D'ailleurs, qu'est-ce que ce sacrifice à côté de celui des vies jeunes et moins troublées qu'un pays commue l'Angleterre a le droit de réclamer par milliers et milliers sur le champ de bataille où s'affermit sa puissance ?

A ce point de vue du mal que peut faire à un pays, dans son sein et au dehors,' une littérature immorale, il est un de nos romanciers sur lequel la Revue d'Edimbourg s'exprime de la façon la plus sévère : « Si les vrais livres français ne pénètrent plus, c'est qu'ils sont éliminés dans la concurrence vitale par d'autres livres français qui, hélas, quoi qu'en dise Darwin, ne sont pas les plus dignes de survivre ! Si cette grande chose que fut et qu'est encore la culture française est atteinte à l'étranger, la responsabilité en incombe pour une très large mesure au roman naturaliste et surtout au roman de Zola. C'est ce roman qui non seulement a déshonoré la littérature française, mais ce qui est plus grave, qui a calomnié et insulté la France devant l'Europe. » On ne pense pas en effet à ceci

Page 1