‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 91 sur 140 · LE PRESTIGE INTELLECTUEL DE L\. FRANCE · texte numérisé non relu

LE PRESTIGE INTELLECTUEL DE L\. FRANCE

quand on lit M. Zola, et peut-être les partisans de l'art pour l'art (l'art de M. Zola?) vont-ils hausser les épaules; pourtant si Ton fait gloire à tous nos grands écrivains d'avoir fait connaître, admirer et chérir la France, ne faudra-t-il pas tenir compte à M. Zola de la façon dont il l'aura fait méconnaître, mépriser et haïr ? Certes il est regrettable que les dons puissants de ce romancier aient été si mal employés, ou mieux qu'à ces dons puissants il n'ait pas joint d'autres dons d'intelligence et de grandeur d'âme qui auraient fait de lui un vrai grand homme complet comme Balzac. Qu'on prenne son dernier volume ; l'idée de mettre dans une œuvre tout Rome, toutes les Romes, de faire tourner autour d'une intrigue toutes les questions de l'humanité, histoire, philosophie, art, le passé et l'avenir, quelle idée merveilleuse et montrant ce dont M. Zola serait capable... s'il étaitBalzac! iPours'en rendre compte, comparez le parti maigrichon que M. Paul Bourget a tiré de la même Rome dans Cosmopolis; pourtant M. Bourget avait justement ce qui manque à M. Zola, l'intelligence et la hauteur d'âme, mais par contre il n'a pas ce que M. Zola a, lui !) Eh bien, cette idée étonnante, voyez le gâchis qu'en a fait le romancier, la sottise de sa philosophie historique, la niaiserie de sa sociologie, le grotesque de ses théories religieuses, toute la verve d'un Homais en rupture de capharnaum, d'un Bouvard-Pécuchet en périple encyclopédique ! Mais ce ne serait point le lieu de coudre à ces pages une seconde digression sur M. Zola qui menacerait d'être plus longue encore que celle sur M. Oscar Wilde. Je me contente, avec la Revue d'Edimbourg, de noter et de déplorer le mal qu'un talent puissant mais d'esprit médiocre et d'âme vulgaire peut faire au pays dont il croit ou veut peindre les moeurs (i),

« Depuis un quart de siècle, dit M. Saroléa, le roman naturaliste jette le discrédit sur la France, insulte et calomnie les Français devant l'Europe. Voilà le crime de M. Zola, crime de lèse-patrie, crime de haute trahison nationale. On a dit de la Satyre Ménippée, on a dit de tel pamphlet de Chateaubriand que ces livres avaient plus fait pour le triomphe de leur cause que des armées et des batailles. Il faudra dire, sans l'ombre d'une exagération, que le roman naturaliste a fait plus de mal à la France que Metz et que Sedan... Après cela que m'importe qu'on me réponde par les éternels lieux communs et par les plaisanteries usées sur la chaste Albion, sur

(i) A ce point de vue les romans soi-disant observés de M. Zola sont plus regrettables que tels autres romans d'ailleurs fortement voluptueux que cite le collaborateur de la Revue d'Edimbourg^ mais où il y a transposition dans un milieu étranger ou dans un siècle antique.

le pays du cant, sur l'hypocrisie, la pudeur et la pruderie britanniques? Ce que j'en ai dit en reste-t-il moins vrai? Et le prestige de la France en est-il relevé ? Ou la France ne se préoccupe-t-elle plus de la figure qu'elle fait dans le monde des idées et l'opinion de la chaste et de l'hypocrite Albion ne compte-elle pour rien dans la balance ? »

M. Saroléa est de nationalité belge ; il n'en est donc que plus louable d'avoir défendu avec une éloquence si chaude, la cause d'un pays qui n'est que sa patrie spirituelle. Il faut le féliciter encore d'autre chose, d'avoir eu une haute conception du rôle réservé aux titulaires des chaires de littérature française et de littérature romane récemment fondées dans certaines Universités anglaises (i). Au lieu de se confiner dans les minuties de la phonétique et d'oublier comme il le dit fort bien i'étymologie des idées pour l'étymologie des mots, il s'est donné la haute mission de rétablir entre les deux pays cette communication d'esprit jadis si intense et aujourd'hui, on vient de le voir, si languissante. Sa fondation de la Revue française d'Edimbourg est une œuvre qu'on ne saurait assez louer, assez faire connaître, je la recommande instamment à tous mes lecteurs et les prie de la faire connaître autour d'eux. Puisse-t-elle prospérer, et resserrer des liens qui importent au développement intellectuel et moral de la France comme de l'Angleterre !

Henri Mazel.

(t) Comme ce simple détail prouve la supériorité des Universités libres de l'étranger sur nos Universités fonctionnaristes à nous ! Oyez d'ici la clameur de haro si Ton s'avisait d'attribuer à quelque grand professeur anglais ou allemand un peu de la bonne galette nationale !

La Maison d'Euphorbe

Les foins gris fanent ; l'argile du sentier gerce.

Je le regardais de la rive adverse

Comme on regarde, en musant, qui travaille ;

« Avec ces roseaux verts, je fait des mannes,

Des corbeilles, des laisses

Et maintes choses légères qu'on tresse,

Mêlant les joncs aux pailles,

A deux mains nettes,

Le soir, en chantant bas, quand on est seul, »

Dit-il — avec un rire, en relevant la tête —

« Et je les cueille quand chôme encor la meule,

Chaque an, que l'eau est basse

Et que la fin juillet

Dédouble au vent les ruches qui essaiment. »

L'ombre humide des saules vacillait

Sur ses mains et sa face

Et sa voix tremblait, douce comme l'ombre même,

Comme la brise entre les roseaux verts

Et comme Taile des libellules dans l'air.

Il se leva d'entre les joncs mouillés ;

« J'habite au faîte, dit-il, et je remonte

Avec mes roseaux que voici liés,

Et s'il te plaît de voir ma maison blanche,

Viens ; je n'en ai pas honte. »

— Il riait, la main lourde sur la hanche,

Le faisceau de joncs fléchi sur l'épaule, —

« Ce sentier-ci m'y mène à travers pré,

(i) En Arcadie, poèmes (prochainement).

Toi, prends plus haut, au gué des saules.

Car, ici, l'eau se creuse au temps des crues,

Un lit profond de vase où Tété dort au frais ;

Passe le gué où je te rejoindrai. »

Puis il tourna la tête et disparut

Avec sa gerbe,

Entre le bleu de l'ombre et le vert noir de Pherbe.

Je pris le gué, car l'homme était étrange,

Avec ses yeux d'enfant entre ses mèches grises

Tombant en i ranges vers sa barbe blonde encore,

Avec sa mise

Simple et soignée, avec son port

Libre, et sa flûte au cou, toute d'or,

Et sa tunique blanche.

« Mon nom est Euphorbe, » dit-il — sans quêter ma réplique

Comme tel qui, contre un mot, veut, en échange,

Un autre, et quelque histoire pour celle qu'il a contée —

Lui, pariait seul et faisait la réponse,

A peine soucieux d'être écouté,

Peut-être,

Comme un qui parle haut à soi :

« Tu es le berger de Melissa ; je te vois,

Du haut de ma colline, mener paître

Tes brebis au printemps et tes porcs à l'automne. »

Puis il se tut, et fredonna un vieil air monotone,

Nous montions, sans parler, le chemin creux

Qui plonge sous les chênes fabuleux

Et grimpe et tourne

Autour des troncs noueux

Où l'ombre impénétrée séjourne

D'avril en avril,

Car les feuilles rousses

Attendent pour tomber les feuilles vertes ;

Les racines rampent noires et nues,

Se lovent veloutées, couvertes

De mousses épaisses, comme velues ;

LA MAISON D'EUPHORBE î5q

Se tordent grises aux ornières

Comme des tronçons de vipères ;

Ou pendent comme des algues sèches

Aux talus qui s'efiritent en brèches

Sous le pas de la pluie qui pose, jamais lasse,

Son pied d'éternelle rôdeuse aux mêmes places,

L'automne, quand elle s'en retourne du Nord.

Nous montions, nos bâtons frappant d'un même effort ;

Et sous leur fer la route croulante roule :

Parfois une pierre bondit sous bois

— Trois, quatre bonds sonores,

Un froissement de fougères en émoi,

Et tout se tait, se voile d'ombre et dort...

Cependant, las un peu,

Je m'étais adossé au tronc d'un chêne :

« Euphorbe, tu t'es logé au haut du monde,

Comme les Dieux !

Si c'est ton choix,

Tu n'es guère avide de visites humaines ;

Moi-même, pour un peu, j'en resterais là. »

Il s'accouda sur son bâton de frêne :

« C'est vrai, » dit-il, soucieux soudain, « ce sentier peine,

Il faudra que j'y travaille dès demain. »

Puis, tout à coup, avec un rire presque vain :

« Mais Elle !

Elle trouve tout sentier facile.

Son pas est léger comme une aile

Et ne fait pas rouler les cailloux immobiles

Sous son pied à peine posé !

Et tout est prêt, là haut, elle le sait ;

Viens dire ce qu'il t'en semble, gai poète ! »

Et, d'un pas jeune, il me devança jusqu'au faîte.

Le sentier, plan soudain, nous jeta au soleil Dans un rire ébloui de vignes et de treilles ; Et, légère sur le faîte, posée comme un oiseau, La blanche maison seule contre l'azur limpide... Euphorbe, sur le seuil déjà, souriait, bon guide, Et tout à coup loquace et bavard,

2Ô0 l'ermitage

De voix douce et timide, tour à tour,

Ou lente ou exaltée,

Il parla, comme on parle de son art,

De ses amours,

De la Beauté :

« La maison que j'ai bâtie de mes mains

Est blanche et franche et fraîche comme du pain,

— Dit-il, avec un rire dans ses yeux vifs,

La taille droite et la voix nette, beau, presque jeune,

Sous ses dix lustres d'espoir ardent et ivre —

« Le jardin et le verger et le pré,

Les saules gris, les pâles peupliers,

Là-bas, et tout ceci mon vignoble et ma treille

Fleurent, verdoient, montent

Et m'émerveillent;

Et, bien que je l'attende encore, et l'attendrai

Sur ce baac-ci du porche, le soir, j'écoute et veille,

Crédule quoique mon rêve en conte,

Rieur ou triste un peu,

Sous le grand ciel des dieux

Où la nuit monte... »

Il riait, avouant ses rêveries,

Mêlant son rêve aux choses de sa vie,

Evoquant son désir jusqu'à y vivre ;

Si bien qu'en le suivant je croyais suivre

Un couple d'amants jeunes en leur demeure

Claire et nouvelle ;

Parfois se retournant, il se moquait :

« Voyez, j'en ris ; j'en pleure ! »

Mais soudain son rêve l'enveloppait ;

Nous étions trois : lui, moi et Elle...

« Quand elle passe le seuil, vois, ses doux pieds

Foulent ces joncs tressés que j'ai cueillis ;

D'un goût qu'elle m'a confié

Je fais la loi d'un jour ;

Et quelque fleur qu'Elle ait dite aimée,

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