‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 92 sur 140 · LA MAISON D'EUPHORBE 2ÔI · texte numérisé non relu

LA MAISON D'EUPHORBE 2ÔI

Elle fleurit, le soir, le haut du porche

Où nous restons assis quand l'air est lourd

A guetter dans le crépuscule

La brise qui soudain sourd

Des chênes proches,

Soupire,

Et va mourir au loin ;

Mais si je veux prendre sa main, elle la retire

Et se recule...

Et Paube point.

« Vois par ici, si tu n'es pas pressé ;

J'ai fait de marbre lisse la table étroite

Où je m'assois, sans grand'faim, à sa droite,

Quand Elle dit : « Notre table est dressée »

— Il n'est pas ici escabeau qui boîte,

Ni pot fêlé ;

Quand je trouve mon choix rustique un peu mêlé,

J'émonde ma maison comme on taille un rosier ;

Car Elle est fine et n'aime pas un luxe grossier...

« ... Vois : j'ai sculpté sa couche à l'entour d'EJle Gomme un réseau tissé de fleurs et d'ailes, Selon les nœuds du chêne et le grain du noyer ; Mais (quand j'ai su ses rêves mieux) j'ai déployé Ce pur lin blanc qui tombe jusqu'au sol Et cache ma pauvre œuvre d'art barbare — Ainsi elle n'en verra rien...

« J'ai tourné sur la roue des vases grêles — Car je me suis tait potier pour Elle ! — Traçant des devises. sur la glaise lisse; Je sais des mots plus doux (car elle est belle) Que ceux qu'on chante à Mégalopolis... »

Il disait tout cela, riant un peu ;

Sa voix se faisait tendre en parlant d'Elle,

Et, de ses mains, il déployait un voile,

Maniait des coupes, troussait du pied des nattes :

« Ceci, je l'ai sculpté l'hiver passé. »

— C'était un bol de buis orné d'étoiles —

« Cette fleur-ci, c'est d'hier qu'elle est poussée

D'entre mes doigts au long du col d'argile ;

J'en fus étonné ; le vase te plaît-il? »

Et il tendait au jour la fleur fragile,

Relevant, brusque, un rideau qu'il froissait :

« Ceci est pour les yeux : elle aime l'ombre ;

Ce nœud-ci dénoué la chambre est sombre. »

Et le nœud dénoué le rideau tombe...

«... Par ici, maintenant — ce miroir penche ! — :

Là, elle s'asseoit pour délier ses tresses ;

Voici son petit peigne en corne blanche,

J'y ai gravé des mots doux comme une promesse;

On n'a pas oublié l'essence vive des roses :

Voici la fiole avec des fleurs tracées ;

Veux tu la glose ?

D'autres Pont cherchée, cherche !... non, je vais te la dire :

Vois, chaque feuille chante et toutes font la strophe ï... »

Il riait, joyeux comme un enfant qu'on admire ;

Ses mains ordonnaient les plis d'une étoffe,

Déplaçaient, replaçaient et déplaçaient encore

Telle coupe, tel vase, là, ici ;

Et — s'il hésitait, indécis —

Ses longs doigts erraient sur sa flûte d'or...

Ah ! vieil Euphorbe ! quand je t'eus quitté,

D'entre les chênes lourds je t'écoutais

Triller ton vieux vain rêve, assis au porche ;

Je m'étais attardé et, de ma torche,

Levée à bout de bras, j'illuminais

Tout ce sous-bois étrange et étonné,

Mobile soudain d'ombres vacillantes

Entre les troncs, les broussailles, les plantes

Dont la danse muette qui vire folle et vaine

Semblait rythmée au chant de la flûte lointaine.

LA MAISON D*EOPHORBE 2Ô3

Depuis I

— Qu'avril résonne de la sonnaille

Des béliers quand les mères allaitent leurs agneaux ;

Ou que novembre dans les branches raille

Le grognement vautré de mes pourceaux ;

Le soir, quand l'ombre est longue sur la plaine,

Des peupliers, des saules et des frênes

Et que je pousse mes troupeaux divers

Aux patis du printemps, aux fanges de l'hiver,

Je crois entendre entre les feuilles neuves

Ou dans les branches noires et d'ombre veuve,

La chanson de ta flûte, sans espoir

Que cet espoir plus certain chaque soir

Et je me dis, songeant que tu La guettes au porche :

L'attente n'est pas vaine ; chaque heure Elle est plus proche !

Francis Vielè-Griffin.

Les Ecrivains Mondains

On les Ht durant l'été dans toutes les villégiatures. Si on ne les lisait que là, le mal ne serait pas grand. Mais la plus humble ouvrière et le plus notable commerçant se jettent par snobisme, par curiosité ou par vanité, sur leurs ouvrages qui étaient faits pour intéresser trois cents personnes.

Un écrivain est flatté de parier du « monde ». Les « gens du monde » se réjouissent lorsqu'on s'occupe d'eux. Et ceux qui « n'en sont pas » s'imaginent en être en lisant les « échos » ou les livres « mondains ».

Par là le « monde » prend une importance sacrée, devient une sorte d'arche sainte devant laquelle la littérature a jugé bon d'exécuter des cabrioles.

— Moi, — disait un jeune écrivain qui a l'habitude de commencer ainsi ses phrases, — je ne puis m'occuper dans mes ouvrages que des gens qui ont plus de deux cent mille livres de rente.

Au-dessous de ce chiffre, les hommes n'avaient qu'une existence précaire et négligeable, pour lui qui là seulement s'oubliait luimême. Ils pouvaient souffrir, aimer, pleurer, sans qu'il daignât tourner vers leurs souffrances, leurs amours, ou leurs larmes, son regard orné du monocle. Car il avait découvert qu'on nç peut avoir de passions intéressantes lorsqu'on n'a pas de costumes élégants et de meubles précieux.

Ouvrez les livres des auteurs à la mode. Vous n'y trouverez en effet que personnages titrés, menant ce qu'on est convenu d'appeler la vie élégante, se dépensant en agitations vaines et passe-temps singuliers, et se donnant beaucoup de mal dans la vie pour ne pas vivre du tout. Les décors, les tapisseries, les ameublements, les modes y sont rigoureusement décrits ; les sentiments. particuliers que l'on éprouve parce que l'on appartient à telle catégorie sociale* à tel milieu, à telle époque, y sont minutieusement analysés, souvent même avec grand talent, mais la véritable humanité en est absente. On n'y découvre qu'une humanité artificielle toute embarrassée de petites conventions et alourdie de pensées compliquées et vaines, et non plus l'âme essentielle et primitive qui> malgré les déformations passagères, habite le corps humain depuis le commen-

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