‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 93 sur 140 · LES ÉCRIVAINS MONDAINS · texte numérisé non relu

LES ÉCRIVAINS MONDAINS

cernent du monde, et dont la beauté anime seule les œuvres d'art profondes et durables.

Les sentiments essentiels ne changent point. Seules varient les modes et les expressions. L'empreinte de la vie moderne ne suffit pas à distinguer dans leurs lignes principales un visage et une âme d'aujourd'hui, d'un visage et d'une âme de jadis. La beauté première demeure malgré les tentatives des hommes pour la modifier ou la dégrader. C'est en recherchant ce qu'il y a en nous de plus simple et de moins changeant que l'on peut créer de belles œuvres humaines, et ceux-là seuls furent de grands artistes qui ont négligé tout ce qui est inutile ou accessoire, tout ce qui, portant la marque d'un temps, est destiné à passer avec lui.

Ainsi la défroque d'un âge et d'une classe sociale est peu de chose. Or c'est précisément à cette défroque que l'on s'attache uniquement aujourd'hui, comme si les œuvres des hommes n'étaient pas déjà suffisamment périssables sans que Ton recherche encore ce qui ne saurait avoir de durée, ce qui, n'ayant qu'une vie d'apparence, est destiné à bientôt disparaître I

On prend Variificiel pour le beau, et de là se meurt notre littérature. Il n'est personne pour se souvenir que la beauté est toute simple, qu'elle est éternelle et immuable. Et l'on construit des temples à de petites idoles qui s'appellent le rare, le précieux, le raffiné, devant lesquelles une « petite classe » prétentieuse et sotte, celle-là même que chanta Jean Lorrain, balance des encensoirs avec des gestes d'initiés.

Tout cela n'est pas de l'art. Tout cela n'est pas de la vie. Le plus merveilleux talent ne suffit pas à animer ce qui est mort. C'est peine perdue que nous livrer les secrets du « monde » si les gens qu'on nous présente nous paraissent étrangers, et si nous sommes tentés de dire en les contemplant : « Quels sont ces êtres-là qui sont mis à la dernière mode et tiennent des propos bizarres ou ridicules ? Sont-ce véritablement des hommes ? »

M. Henri Lavedan fait des volumes, spirituels et amusants il est vrai, avec des conversations de viveurs gâteux. M. Marcel Prévost nous promène dans un monde si spécial qu'il est obligé d'en indiquer les limites avec précaution et d'affaiblir ainsi lui-même la portée de son œuvre. Les Paulette et les MM. d'Alaly de Gyp se ressemblent tous par leur mauvaise éducation, et les propos qu'ils tiennent n'ont pas d'autre importance que celle de faire passer quelques heures agréables sans penser à rien.

L'exemple était venu de haut. Deux grands écrivains de ce temps, dont i'un est remarquable par une curiosité intellectuelle toujours

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frémissante, et dont l'autre, trop tôt disparu, avait un merveilleux don de vie, avaient accordé aux côtés purement mondains de l'existence une place trop considérable.

Dans les derniers ouvrages de Maupassant, on trouve ainsi quelque affectation de « chic ». Fort comme la mort nous promène comme un guide dans tous les endroits élégants de Paris, de POpéra au Hammam. Heureusement le romancier avait dans les entrailles le goût des sentiments simples et de la vérité. C'est bien de la vraie souffrance et de la vraie joie qu'éprouvent ses personnages. Ils sont faits de chair et de sang et ne se préoccupent point des usages pour sentir leur cœur et le laisser parler. Ils ne sont pas tristes ou joyeux pour de petits motifs. Et parce que les uns ont connu véritablement la magnifique passion de l'amour, et parce que les autres ont connu la misère de vivre sans avoir besoin pour cela de tristesses compliquées ou de nerfs particuliers, ils rejoignent, à travers les temps, les êtres vivants que Fart du passé nous a légués, et qui demeurent, parce qu'en eux fut exprimé ce qui est essentiel dans l'âme humaine.

M. Paul Bourget n f a pas non plus échappé dans ses livres aux atteintes du snobisme. Il est un écrivain mondain. C'est à l'écrivain mondain que nous devons la fameuse « bibliothèque de chaussures » (88 paires) de Raymond Casai, et la liste des vingt ou trente petits objets que madame de Thillière dispose devant elle dans son coupé. C'est à lui encore que nous devons es grand luxe de mots anglais qui dépare un peu sa dernière œuvre : Une Idylle tragique. Mais il y a chez M. Bourget un trop grand souci de notre être véritable pour qu'on n'oublie ce travers en faveur de sa large observation humaine et de ce don des idées générales qui indique en lui un philosophe.

On ne peut parler des livres mondains sans rappeler M. Pau* Hervieu. Il est un spécialiste en la matière. Peints par eux-mêmes et V Armature sont des ouvrages acidulés et cruels. Mais que ces personnages sont loin de nous ! Et que l'on aime les rares heures d'instinct où ils oublient d'être des mondains pour être des hommes!

Ce n'est pas à dire que les romanciers et les auteurs dramatiques ne puissent prendre leurs personnages dans le « monde ». Il est même bon qu'ils les y prennent, afin de leur permettre de se livrer tout entiers aux conflits de leurs passions. Telles œuvres, prises dans un milieu spécial, sont néanmoins d'un intérêt général : ainsi Charlie de M. Vandérem, Amants de M. Donnay.

Mais il ne faut point que le costume l'emporte sur l'homme, et

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