LES ÉCRIVAINS MONDAINS
que la préoccupation de la mode domine celle de faire œuvre
humaine.
Les peintres dessinent tout nus leurs personnages avant de les peindre habillés. Ainsi devraient faire les écrivains : créer des êtres humains avant tout, et après seulement s'occuper de leur toilette. Je ne me soucie point, quand je prends un livre, de savoir comment, en l'an de grâce 1896, on se grime le corps et l'âme, mais j'ai souci des sentiments délicats ou violents, qui de tous temps ont orné
notre être.
En résumé, il est grand temps que notre littérature s'élargisse et se simplifie. Avec de la terre, des arbres, de Peau et du soleil, la nature nous plaira éternellement : elle est variée et elle demeure. Ainsi en est-il de l'art : il peut nous charmer toujours avec les quelques sentiments généraux que tous les hommes peuvent éprouver.
On demande donc des livres simples et humains, et qui ne soient ni rares, ni compliqués, ni préoccupés exclusivement de détails extérieurs. Car un livre n'est point seulement un divertissement ou un passe-temps, une occasion pour l'âme de se répandre au dehors et de s'oublier : il est un moyen de se mieux connaître et de mieux sentir la Beauté. Et les écrivains qui recherchent dans la peinture du monde ce qu'il peut offrir d'artificiel et de raffiné, reliraient avec fruit cette pensée de Biaise Pascal :
« Rien n'est plus commun que les bonnes choses : il n'est question que de les discerner, et il est certain qu'elles sont toutes naturelles et à notre portée, et même connues de tout le monde. Mais on ne sait pas les distinguer. Ceci est universel. Ce n'est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve l'excellence de quelque genre que ce soit. On s'élève pour y arriver, et on s'en éloigne. Il faut le plus souvent s'abaisser. Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il aurait pu faire : la nature qui, seule est bonne, est toute familière et commune. »
Henry Bordeaux.
Le Voyant
A Henri de Régnier,
Vêtu encor de la lumineuse jeunesse Qui vivifie en nous le froment et les fleurs, Quittant le trouble de la cité creuse, Du fond du val de brume d'où la liesse Ne perce point la fumée des douleurs, Pour à jamais, le Voyant des œuvres partit.
Les Filles des choses et de l'esprit
L'avaient appelé de leur pureté heureuse
Des hautes retraites de la colline,
Et dès les pentes que les luzernes inclinent
Sous le sabot et sous la langue des bœufs,
Elles étaient vers lui descendues
Comme de nues pastoures ingénues,
Sans pudeur de leurs formes divines
Et libres des grâces de leurs jeux,
Pour le guider vers les roches sauvages des crêtes
Et vers les secrets buissonneux
Où l'homme ne peut corrompre ses Filles de beauté.
Chaque année fut pour le Voyant
Une plus somptueuse retraite
Où le gardaient les Vierges enchantées.
Il règne I et il commande l'enlacement
Qui des grottes sonores aux clairières
Cerne sa solitude des fêtes
Que les Formes, les Filles des choses et de l'esprit,
Sous les maîtrises de la diverse pensée,
Nouent de leurs mains aux heures
Meneuses du soJeil et des vents séculaires
Et des eaux et des vertes vapeurs Des feuilles en nuées.
Et le Voyant ne connaît plus la laideur
Dont l'homme déforme l'œuvre malgré lui éternelle
De sa créatrice souffrance,
Ni la misère
Des créatrices extases de son cœur.
Et le Voyant aux cimes du sublime demeure.
La grotte qui l'abrite, sonore, et qui ruisselle
Des larmes transsudées lentement des existences
Accumulées aux couches de la terre,
Dégage d'entre les ombres de son mystère
Les Filles immuables de la pierre
Qu'enfante chaque jour la patience des pleurs.
Elles exhaussent leur corps du sol, vers des sœurs
Qui, vers elles, longuement se tendent des voûtes
En un même geste de grâce qui s'écoute
Chercher l'union dans le soutien des peines.
Les parois s'ouvrent à des torses mûrs victorieux
Qui dressent, des frustes éclats de leur gaine,
Leur chair de lumière épanouie,
Constellée des regards d'amour que aes yeux,
Dardés comme en mémoire d'adorations humaines,
Jettent par toutes leurs flammes de pierreries.
Et la vie héroïque du marbre fait au Voyant
De la stature et des attitudes des siècles
Un cortège qui monte les allées souterraines,
Avec des pauses de lentes et obscures distances
Où il entend
L'écho interminable prolonger du silence
Jusqu'au fond de l'antre de la terre,
Les plaintes, les plaintes infinies du désir
Qui appellent la marche de la Beauté, hors les pierres
Larges ouvertes par l'aurore.
Les saisons qui s'en viennent, douces, tiédir,
Et mouvoir, les formes qui s'étirent, changeantes,
Attirent, hors de la grotte, le Solitaire, A travers le rideau des lianes, tombantes, Que tissent, avec le printemps, les doigts d'or Des Filles de la lumière.
Chacune déployant une gloire de Paurore
Y enveloppe d'impalpables voiles les hontes
Dont toute vie est marquée du sort;
Et rien n'échappe à la sûre jeunesse de leur prise
Qui a des caresses roses où s'endort
La défaite dans un triomphe.
Les voiles que sans cesse elles lèvent et posent
Avec l'aide servante des brises
Ne dérobent point leur nudité aux choses
Qu'elles transfigurent pourtant avec des passes de magiciennes,
Insaisissables et pluriflores
De toutes les âmes qu'elles éveillent des corps.
D'un attouchement gradué de grâces aériennes
Et de tendresses vives et reprises,
Elles subtilisent
En traits d'immortelle beauté
Les stigmates de la souffrance ;
Et l'ombre même qu'elles laissent enchante de volupté...
Le Voyant, à leur muable alliance
S'abandonne, et les suit dans l'ascension du jour
Aux traces de la rosée des larmes qu'elles irisent
Avant que sur le visage en peine du matin
Elles ne les aient bues d'un baiser d'amour.
Par elles, il connaît les eaux qu'elles peignent des mirages
Dont elles interprètent leur propre image
Avec des nuances, des attraits feints
Qui fardent de sourires d'obscures profondeurs...
Filles de la lumière ! Filles aînées de la joie î
L'élan éblouissant de leur passage
Suffit à étourdir l'atmosphère
De danses, d'arômes et de fleurs ;
Et des résilles à leurs têtes printanières
De corolles qui brillent et chatoient,
Elles drapent l'immensité des horizons
D'étoffes brochées de jaillissantes étincelles,
De flammes et de vapeurs de soie
LE VOTANT 27 î
Dont elles reculent sans fin le rêve du Solitaire Qu'elles suspendent dans ses visions Au bord du ciel.
Au bord du ciel, un vertige a pris le Voyant
De ces apothéoses comme mensongères
De tant de multiformes ondoyances, irradiant
Les figures de la terre.
Son âme est trouble ; il ne sait plus voir les merveilles
Dont le poids le penche sur la nuit.
Lorsque d'un bruissement qui emplit ses oreilles De Tinfini des forêts et des mers, Chantent les sons qui lui transposent l'harmonie Devenue le vertige de ses yeux.
Et des ailes, l'embrassant des frissons sonores de leurs pennes,
Le saisissent, et au-dessus du renouveau des mondes, le soutiennent,
Invisibles et captieuses, éoliennes
De toutes les brises qui les gonflant, légères,
Les portent, vibrantes, par les cieux.
De leur vol étendu en un accord de lyre,
Elles unissent les combes aux sommets,
Le silence au souvenir ;
Et leurs plumes semées éveillent de notes claires
Le cœur obscur le plus secret.
Les choses qu'elles éventent exhalent dans les airs
Des murmures de confidences, des soupirs
Où se décèlent des âmes inconnues
Qui timides, longtemps, avaient tu
La séduction de leurs plus vives grâces charmeuses,
Mélodieuses...
Le Voyant, sur les ailes qui le soulèvent,
Et qui le bercent et qui le pénètrent
D'une chaleur mystérieuse,
Ineffable,
Allégeante en ardeur intime de foi,
Se sent porter comme par Pessor même de son âme
Dans la musique céleste des rêves
Dont les Filles du verbe et des voix
Treillîssent t avec les cordes d'argent et d'or Des harpes, des violes et des luths, Les vaporeux espaces infinis de Péther Que traversent les liquides trilles des flûtes Et l'impérial appel du cor.
Alors, alors, règne le Solitaire i
Les Filles du verbe lui ont livré la clef du trésor
Où le guidaient leurs Sœurs.
Et sur l'entassement des œuvres séculaires
Qu'en s'ouvrant les lourdes chaînes de rouille de l'univers
L'infatigable génie conquiert,
Le Voyant se sent créateur.
La vie sublime ne lui laisse plus voir la cité,
Il ne regarde plus à ses pieds
Le val fumeux d'existences meurtrières
Qui éclaboussent de honte la beauté souveraine.
Le Voyant sait qu'elle n'est plus la serve qu'on traîne,
La sainte Elue de la vie dominée ;
Il l'adore au plus haut de la solitude sereine :
Il ne regarde plus à ses pieds.
Et durant une des extases des fêtes
Que les Vierges déroulent pour lui des choses et de l'esprit,
Il n'a pas vu qu'avaient leur retraite franchi
Trois êtres.
Haillonneux de souillures,
Ils ont d'ombres brusques la guirlande rompu
Des Vierges qui au soleil ballaient, pures et nues.
Et l'un tient l'une, d'une main brutale, — prisonnière.
Le corps noueux, ramassé dans sa courte stature, Il trappe puissamment en lui sa force velue ; ;
Une barbe Fembrousse, immense, comme longue des ténèbres Qui le suivent du fond de quelque antre.
— Holà, ma Fille ! crie-t-il, nymphe légère ! Je te retrouve, libertine !... Allons, rentre... Chasseresse mauvaise qui s'en va courre Téphèbe Et quitte l'affût de gloire de ton père l
O Fille, Fille la plus chère de mes bras
Qui t'ont tirée de ta misère de pierre,
Et des ans, pour parfaire ton corps ingrat,
Vaincu le bloc épais et si lourd du passé !
O Fille, Fille, pourquoi m'as-tu abandonné ?
Longtemps, là, où je sentais ta forme gésir,
J'appuyais ma tête grosse de toi
Et laissais, des jours et des nuits, ma pensée
Amollir lentement du travail de ses pleurs
L'avenir rebelle à mon désir,
Et lorsque enfin tu fus dressée dans ta beauté,
Fille parfaite de mon désir,
Tu n'eus pas un instant la joie de mon bonheur.
Et ta beauté m'a délaissé I...
Et pour quel jeune dieu
Habitant cette cime sauvage, inhumaine?
Hélas I mon fover est de toi désert
Et en cendre du feu
Qu'y allumait la splendeur de tes chairs
M'illuminant déjà dans la postérité t
Ah, qu'importe !... je te tiens, Fille, et te ramène !
Rentre, allons, retourne à la cité...
Questions et plaintes sont vaines,
Je suis ton père !
Mais la nymphe, si blanche de gloire marmoréenne, Sans se retirer de l'étreinte grossière, Dédaigneuse, et l'arc tenu toujours, haut et droit :
— Homme, dit-elle, je ne te connais pas.
Le second ravisseur, à ouïr ces paroles, de sourire
Du rustre simple en sa longue ténèbre velue,
Tandis que près d'atteindre une Vierge, les bras tendus
Vers la forme tant poursuivie de son souvenir, Il agitait de nerveuses mains fébriles et des doigts Qui semblaient déplier sans cesse au devant de ses pas Le subtil filet de. ses regards.
— Arrête, suppliait-il, ma Fille, ô Toi
Qui ne fixes pas des globes blancs d'aveugle, hagards,
Et qui ne peux point ne pas le reconnaître,
Dévot humblement ému,
Celui que jadis les rayons aigus
De tes yeux au silence conscient et stellaire,
Poursuivaient dans toute l'existence de son être,
Par la chambre, où, déesse, il t'avait élue,
Comme des vols de lucioles ailées passent la fenêtre
Et ici, là, partout, se posent, sans pouvoir s'éteindre
A des contacts indignes de leur lumière ;
Arrête, ô Toi, ma Fille ! et ne cherche à feindre !
C'est mon amante mortelle qui par moit'a conçue
De toutes les ombres et des aurores de sa beauté,
D'incessantes heures confrontées
Avec les ombres et les aurores du jour,
Pour que sortie des voiles muables de l'amour
Dans le resplendissement du ciel,
Divine, tu sois enfin elle-même, en sa nudité
Immortelle I
Pour tes charmes, j'avais rallié les lignes fuyantes
Qui enferment de leurs courbes l'énigme de la vie,
Et j'avais peu à peu surpris
Les artifices du soleil
Jusqu'à t'ouvrir la nuit murale de la chambre
Sur des lointains d'azur et de nuées
Par où, méchante, tu t'enfuis.
A la place glorieuse où je t'avais couchée,
Reviens, ô Fille, qui me fus plus que mon amante
Enveloppante et consolante
De volupté.
Mais la déesse plus belle de sa moqueuse joie, Jetant à peine sur lui un œil détourné :
— Homme, dit-elle, je ne te connais pas.
Gomme attaqué du même affront,
Le troisième, entendant ces mots, se leva
Du roc où il drapait son désespoir,
Assis dans son orgueil ensanglanté
Par les pierrailles et par les branches griffues ;
Et haussant le monument énorme de son front
Sur les profondes arches de ses yeux noirs,
La poitrine ouverte, les mains tordues,
La bouche tremblante, il chanta :
— Filles de la pierre t et Filles de la lumière ! O Filles, mes filles aussi !
O vous toutes que mon souffle a créées Au dessus de vos pesantes matières !
Et vous, Filles des airs, Mes vraies filles choisies, Revenez, renaissez à ma vie, O vous toutes que j'ai créées !
Reviens, ô Ingénue, qui naquis De l'aube musicale d'un soupir Eclos à la saison de jeunesse Ou le cœur n'est qu'un soupir...
Reviens avec l'arôme des primevères Et l'avril des premiers pleurs ; Sors-toi de la fleur tendre qui presse Ta plainte qu'elle subtilise en poussière Colorante et odorante Moins tendrement que mon cœur.
Mais soupira une voix D'échos en échos murmurante :
— Homme, je ne te connais pas.
— Oh reviens, Toi ma belle Violente, qui jaillie De l'entaille par l'amour ouverte à la mort, Aussitôt, y colla ses lèvres de vie,
Et humant l'âme souterraine de la mort L'emporta sur des ondes rouges sonores, Me laissant dans une paix exsangue la vie...
Les nuages qui t'avaient surprise dans le vent
T'ont rendue aux vagues torrentueuses, et j'entends, Et j'entends ta voix de colère qui me rend Dans une paix profonde, affermi.
Mais la voix gronda :
— Homme, je ne te connais pas.
— Tu reviendras, ô Toi Vierge astrale ! que la pensée Avait ravie à toutes les musiques de mes songes, Pour que brillât au faîte de mon front la destinée
Qui mène les âmes, l'harmonie des hommes et des mondes.
Du faîte du soir où ta scintillance s'est réfugiée
Et d'où tu planes sur la cantilène des feuilles
Gomme sur de pieuses vapeurs de prières qui montent
Et qui te bercent, et qui ennuagentton prestige,
Sans que tu ouïsses leurs plaintes ni dissipes leur deuil,
Du faîte du soir où ta clarté plane, ô Pensive 1
Descends encor luire sur mon front, et accueille
La royale tâche d'éclairer de gloire la destinée 1
Mais s'éleva, lente et pure, une voix d'argent et de cristal Qui eût des échos polaires cherché :
— Homme, homme, je ne te connais pas...
- v is-
Dans le silence appesanti du ciel fatal, Les trois êtres, sous les mots implacables, dressèrent Haut leur rage, comme des morts qui se lèveraient au glas Sonnant l'annuel anniversaire...
Alors, justicier menaçant,
Surgit, d'entre les Vierges calmes et claires,
Le Voyant !
— Frères criminels, que faites-vous ?
Ah tremblant à votre génie, je vous révère De toute l'admiration qui me plie à genoux Devant vos Filles de beauté t Mais vous êtes des mouches immondes :
Eblouissant d'un vol d'émeraude diapré
L'originelle ignominie du ver
Qui toujours habite jalousement votre mémoire.
Vile gardienne aux ailes prostituées,
Votre âme souille ce qu'elle fonde,
Misérables, qui pensez séduire des Filles de beauté
A leur rappeler en devoir,
Toi, rustre, la garde de ta gloire,
Toi, simple, l'exaltation de ta jouissance,
Toi, fou, la guérison de l'amour par l'astre de puissance î
L'homme n'est plus l'homme dès qu'il ose créer.*.
Vous n'êtes pas maîtres de vos Filles comme de servantes
Auxquelles on demande à manger et à boire,
Les belles ! qui pour sortir de leur rang de misère
Fuient, en déesses, la cité,
Par les bois, par les eaux, par les monts, par les airs,
Par les solitudes sacrées,
Là, où d'âge en âge, leurs aïeules séculaires
Empçflent et diamantent le cercle des collines
Qui sur vous posent la couronne des cieux.
Et vous voilà, avec des regards de feu
Ou des paroles de miel,
La main dure ou féline,
Alliés dans l'espérance mutuelle,
Chacun de ramener seul à votre vie la proie
Dont l'un sur l'autre se prévaudra,
Au retour dans la bourbe de la cité,
Pour édifier sur les ruines fraternelles
Un temple !
Le victorieux saura les multitudes convier
A l'adoration de l'idole-servante,
Les hommes avec des sacs d'argent.
Les éphèbes avec des corbeilles de présents,
Les femmes, avec des cœurs d'où fumera l'encens
Et l'enthousiasme, d'un flux de populaire,
Lui baignera les. pieds au faux prêtre !
O génies, pauvres êtres !
O simoniaques du sanctuaire
Dont vous voulez pousser la porte sur vos Filles
Pour qu'elles trafiquent de leur tâche divine 1
Rentrez, vous-mêmes, en votre cœur sacrilège !
Vos Filles vous chassent, pères indignes !...
Et la nature contre vous les protège,
O vous ! qui devant les miracles que vos mains enfantent,
Sans rougir, gardez toujours sordidement
Vos vanités dans des vases précieux.
Ecoutez, Frères, le Voyant !
Si vous ne pouvez point ne pas verser votre âme peccante
Hélas ! sur les marbres radieux,
Cette âme même, je sais, de hontes bienfaisantes,
Restez hommes, mais ouvrez large la porte aux dieux
Procréés et grandis dans votre nuit souffrante,
Puis, humbles, agenouillés au seuil de la maison,
Sans plus porter la main vers eux,
Et la poussière touchée du front,
Sur les dalles, où l'esprit aura toute sa myrrhe épandu,
Laissez-les, qu'ils s'en aillent par l'aurore, joindre les Dieux 1
Le Voyant au verbe tragique se tut.
Avec des fleurs, des senteurs, des bassins d'eaux vermeilles, Le chœur des Vierges vint à la rencontre du soleil, Du dieu, qui se retirant, d'une plus longue lance aiguë, Déjà rouge, perça la gueule béante du val obscur Où, noires, trois ombres churent.
Robert de Souza.
Aquarelles de Florence (I
AUX C ASC INES
Continuant à s'abstenir de propos inutiles, la mère et la fille s'en furent à pas convalescents, par des allées mélancoliques, bordées de chênes verts et de chênes d'été rouilles déjà par les pluies. Subrepticement, le gravier s'écrasait sous leurs pieds. Avec un bruit ténu, un bruit sec de brindilles cassées, les feuilles tombaient. Des cris d'oiseaux se perdaient dans le lointain des choses silencieuses. Et le splenn subtil du décor automnal gagnait peu à peu les nostalgiques promeneuses.
Elles s'arrêtèrent enfin à la petite terrasse qui termine les Caséines, au confluent de l'Arno et du Mugnogne, auprès du monument qui rappelle qu'un Radjah de vingt ans a choisi pour sa tombe, ce lieu délectable. La vue était d'une douceur, d'une simplicité péruginesques. L'Arno, couleur d'herbe et couleur de boue, continuait les bandes uniformes des terrains, des plaines; de grêles peupliers aux feuillages vert jaune, voilaient la ligne onctueuse des monts de Pistoie et de la terre apaisée s'élevait une ombre bleue qui atténuait suavement les contours et les reflets. Sur les berges du fleuve endormi des roseaux verts menaient des touffes légères, ainsi que des chevelures, vibrantes et vivantes aux vents tièdes de la Toscane. — Plus loin des pêcheurs, jambes nues, retiraient des cerceaux grossiers, garnis de filets, maintenus par deux perches en croix. — Là-bas, des barques pesantes s'immobilisaient ensablées à demi dans les alluvions et un bruit d'eau chantait, discrètement, enlevant au silence sa tristesse mortelle. La jeune fille aimait à paraphraser les romances connues. Elle fredonna sur l'air déplorable ;
— C'est là que je voudrais vivre !
(i) Ces pages qui sont inédites sont extraites du dramatique roman d'amour Comme une Rose que M. Ernest Tissot publiera incessamment à la Librairie académique de MM. Perrin et CX
2bO l'eRMITAGE
FIVE aCLOCK
Devant le Pont à la Caraja, M m0 de Bodenderg avertit le cocher :
— Vous allez chez Giacosa.
La pâtisserie était illuminée, le soir tombant avec cette rapidité surprenante des pays du Midi. Dans le petit salon réservé de droite, resplendissant de girandoles et de glaces biseautées, ces dames s'établirent. La chaleur, la lumière, la société chuchotante et riante les égayèrent. Yvonne faisait le geste gracieux de vérifier ses boucles si blondes que le vent avait décoiffées.
— Deux thés légers, des postes bien cuites, nous mourons de faim!
Un incompréhensible sourire aux yeux, les mains presque hésitantes, le sommelier écoutait. Il avait un visage niaisement rosé de garçon coiffeur. Devant le plateau aux claires argenteries où les franges des serviettes liliputiennes sortaient, en touffes blanches, des vases de fine porcelaine, les deux femmes s'activèrent avec des gestes menus, un plaisir manifeste à l'incarnat plus vif de leurs joues, à l'éclat plus vivant de leurs yeux. Et, tandis que leurs doigts se distrayaient à remuer le thé bouillant aux vapeurs aromatisées, leurs lèvres fraîches s'amusaient à croquer de subtils gâteaux sucrés*