LA CORBEILLE DE LA TOSCANE
Bientôt ce fut l'octroi, la campagne décidément, et les chevaux ralentirent leur allure italienne, le chemin montant entre des murs très hauts, masquant la vue et tout empanachés de végétations retombantes. Le tramway électrique — le tramvia comme disent horriblement les Toscans — remplissait l'air du grincement strident de ses roues de fer sur des rails rouilles. Des charettes pein-
tes en clair, à deux places, attelées d'un cheval plus harnaché qu'une mule espagnole, passaient en coups de flèche. Puis ce furent des vieillards en loques pouilleuses implorant la charité — une belle fille au fichu rougé faisant des agaceries à un facteur au travers d'un treillis de roses, — des enfants sauvages, grandis parmi la poussière des chemins, du gibier certain pour la maison du diable... Enfin, à partir de San-Domenico, les murs cellulaires, rayés comme le dos des serpents, cessèrent — le chemin gravissait, en lacets très raides, le versant abrupt de la colline de Fiesole et, peu à peu, la vue se découvrit dans un enchantement.
A la première terrasse de la colline des Franciscains, plantée de maigres ifs et dominée tragiquement par la croix expiatoire, tous n'eurent qu'une exclamation : la corbeille de Florence dessinait ses lignes exquises parmi les lumières diffuses et les brumes fuyantes des horizons. C'était une mosaïque lointaine de maisons blanches, de cyprès noirs, de bandes de. terrain que le printemps verdissait. Dans cet amoncellement de collines paresseuses J'Arno et le Mugnogne jetaient des courbures et des éclats de sabre. Au centre, la coupole florentine profilait sa silhouette classique et parce que Brunelleschi fut un artiste les arêtes du dôme de Sainte- Marie-aux- Fleurs s'harmonisaient divinement à l'infinie douceur de ce paysage élyséen. La journée était d'une paix étonnante. Sous la terrasse, insidieusement, pleurait une vague mandoline toscane — l'heure devenait sentimentale. Sans le vouloir, sans le savoir, ils s'assirent tous quatre en face de l'horizon de rêve, sur ce banc de pierre nue qu'une inscription italienne raconte avoir été construit, en 1872, par un Anglais pour ses frères, voyageurs de tous, les pays.
Ernest Tissot.