‹ L'Ersatz d'amourChapitre 11 sur 18 · PRESS · texte numérisé non relu

PRESS

€ Dis donc, Carlchen, quelle est cette mode qui t'a prise de te fourrer un carreau dans l'œil ?

— C'est pour voir de loin. J'ai un peu d'astygmatie..

— Pas grand-chose, en tous cas ; tu pourrais bien t'en passer.

— Mais. tu ne trouves pas que ça fait assez chic ?

— Ah ! zut alors ! le chic d'une caricature du Simplicissimus, oui, tu n'as aucun besoin de celui-là, tu sais. »

D'un geste prompt, Carl ôte son monocle et le jette à l’eau, où il va se briser contre l'avant d’une barque.

€ Faut-il que je jette aussi mon sabre à l'eau pour ne pas avoir l'air d'une caricature du Simplicissimus ?

— Sapristi, tu vas fort.

— Qu'est-ce que je ne ferais pas pour que tu me trouves à ton gré !... »

Le petit batelier, qui nous tourne le dos, donne un fort coup de rame pour éviter un bateau de tourisme, piquant droit sur nous. Des sons de violon s'échappent de la passerelle.

« À propos, s'écrie Carl, j'ai vu ce matin un étui à violon dans ta chambre. Tu es donc violoniste ?

— Je joue pas mal, oui. Mais je n'ai pas trouvé quelqu'un qui puisse m ‘accompagner à l'hôtel.

— Eh bien, et moi ? Tu n'as donc pas vu le piano, dans mon bureau ?.… ah, non, au fait; tu n'es pas entré dans le bureau. J'ai un Bechstein, excellent : et Je joue assez proprement pour tenir ma partie; dans les soirées du « Kasino », nous faisons du quatuor, tu sais... Écoute : tu GE RAM diner tous les soirs avec moi, et nous rentrerons chez moi, faire de la musique. Ce sera délicieux... »

Il m'entoure la jambe de son bras et la serre avec enthousiasme. Tous les soirs Je commence à avoir l'imperceptible sensation d'une chaîne qui se noue autour de cette jambe... Je la retire net.

€ Fais donc attention, Carl ! Le gosse qui rame... Il nous reluque de côté, de temps en temps, tu sais.

— Âh, bien ! si tu te gênes pour ces voyous-là ! Le prince d'Eulenbourg faisait bien l'amour dans une barque, en plein lac de Côme, et avec deux rameurs, encore... Il faut dire que ça se passait sous le libre ciel d'Italie ; en voilà un fameux pays !

— Mais non, mon petit ; tu retardes.. ça ne se porte plus, l'Italie ! C'est chromo; c'est voyage de noces...

— Ah ?.. Quel est le pays en faveur parmi les artistes de Paris, alors ? »

Je réfléchis une seconde, et décide gravement :

« Les îles Baléares.

— Vraiment ? Oui ; j'ai vu des gravures de jardins magnifiques... Les îles Baléares. Nous irons voir cela, un jour ensemble, dis ?

— Est-ce que... As-tu des permissions facilement

— Pas chaque fois que j'en voudrais, bien sûr. Mais il n'y a rien à dire en somme. Le service n'est guère chargé, ici. Quand je pense que je pourrais être dans un sale trou de frontière, à Soldau ou à Forbach... La garnison des Vosges, c'est ce qu'il y a de plus assommant au monde.

— Je serais curier + de savoir si c'est une vocation irrésistible qui t'a appelé vers l'état militaire ?

— Ah ! Dieu non... Ce que j aurais voulu, moi, c'est qu'on me foute la paix ; mener la vie cosmopo-

lite, à Paris, Vienne, Londres ; faire de la musique ; donner des quatuors chez moi... »

Il renverse sa nuque contre mon genou ; et souffle la fumée de cigarette, dont il suit les méandres, l'œil rêveur.

« Voilà une vie, oui... Mais, pas moyen ; mon vertueux et défunt père était colonel dans la Garde ; il n'avait que moi comme fils, et n'aurais pas admis que je fasse autre chose que de porter le sabre; dans l'armée ou la marine. La marine m'aurait peut-être plu... mais j'étais nul en mathématiques ; et puis, l'uniforme est bien triste. Alors, dès dix-sept ans, j'ai été « Fahnen-Junker » (candidat officier) : puis, l’école de Gross-Lichterfeld.… J'étais dans la classe « selecta », figure-toi ! celle des sujets d'élite ! et avec ça, je ne comprenais rien aux cours. Mais le nom de mon père agissait, tu penses. De sorte, que comme « Selektaner » j'ai été appelé deux fois à remplir les fonctions de page à la cour impériale. Une fois c'était à l'occasion de la réception du grand-duc Alexis. Nous étions gentils, je t'assure ; nous portions des bas de soie blanche avec la culotte pareille : le justaucorps de drap ponceau, galonné d'argent. J'avais beaucoup de succès ; les invités me bourraient de bonbons et de petits fours. Car c’est l'habitude pour les pages à la cour ; ils ont même le droit — très ancien — d'en emporter dans leurs poches ! Le maréchal de Moltke raffolait de moi...

— C'est là que tu as trouvé ton premier séducteur ?

— N..on, pas tout à fait. C'était surtout sentimental... Tu sais, les Allemands sont moins précoces

que vous autres. J'étais un vrai gosse, inconscient jusqu'à dix-neuf ans : les réalités sexuelles me dégoûtaient. Sapristi, les temps sont changés.

— Et ensuite ? peut-on savoir qui a chipé ta fleur d'oranger ? Un homme ou une femme ?

— Oh ! une femme... non : cela ne m'a jamais bien excité... L'un de mes camarades m'a emmené une fois chez une danseuse qui avait démandé à faire ma connaissance. Eh bien, je me suis juré de ne plus y revenir. Quel four !.. Non ; ma première liaison a été le demifrère du prince Albert de Prusse : le comte de Hohenau.»

Tiens ! Ce nom — qu'il a laissé tomber avec une fierté négligente — me rappelle quelque chose. Oui ; il figurait parmi les premiers rôles des procès de 1907 : les « Chevaliers de la Table Ronde ».… Et je m'égaye intérieurement à imaginer les bizarres amours qu'a dû collectionner ce chérubin au regard candide parmi les solides défenseurs de la patrie allemande, casqués comme des héros des Niebelungen.. Lui, se méprend sur la cause de mon silence. Il se retourne, d'un mouvement câlin, les yeux élancés vers mon visage.

«€ Mais j'ai eu très peu d'aventures dans ma vie, tu sais !... et elles étaient bien insignifiantes. Tous ces officiers sont des gens si balourds ! si peu artistes. Je ne savais pas ce que c'était que d'aimer, avant de te rencontrer !.… »

La phrase que toutes les femmes se croient obligées de vous faire. Pauvre petit ; je l'aurais bien dispensé de cette politesse ; ça m'est si égal. Je lui caresse les cheveux, d'un air pénétré.

« C’est toi, par exemple », insinue-tl, « qui as dû en avoir, des petits amis à Paris !

— Moi ? Ah, mon pauvre vieux ! tu ne te doutes pes à quel point j'en ai eu peu |

— Avec une tête comme la tienne...

— Merci !

— … tu ne me feras jamais croire ça ! Raconte un peu. Qui as-tu connu ? Des artistes ? des littérateurs 2? As-tu eu une grande passion ? »

Je reste court un instant, je ne sais pourquoi, j'éprouve une honte de collégien sottement vantard à lui avouer qu'il constitue mon début dans cet ordrelà. D'ailleurs, il ne le croierait pas. Je bafouille une réponse vague, m attribuant effrontément une liaison avec un acteur célèbre, et m'écrie sans transition : « Tiens ! nous voilà revenus à l’embarcadère.. »

… Au moment d'enjamber la barque, je sens que, sous peine d'être grossier, 1l faut cette fois que ce soit moi qui parle de le revoir :

« Carl, je vais aller peindre au coin du Fischmarkt demain matin, quand le soleil est derrière les maisons. Viendras-tu me rejoindre, vers dix heures ?

— Ah ! mon pauvre ami, demain matin c'est dimanche ; je suis de corvée ! Il faut que je mène les hommes au « Militâr-Gottesdienst » ; une heure de messe, avec chant, sermon, salamalecs.…

— Tu es donc catholique ?

— Bien sûr, avec un père Rhénan et une mère Polonaise.. ce qu'elle m'a bourré de religion, ma chère mère, quand j étais gosse |! Et après, les Jésuites de Cologne...

— Eh bien mais, le résultat fut excellent. Alors, quoi, vous trimbalez toujours vos trouffons à l'église, à la queue-leu-leu comme un pensionnat, conduits

par un officier pour qu'ils ne se perdent pas en route ?

— Oui... idiot, hein ? Les hommes peuvent s'en dispenser, comme « Freisinniger », mais ils sont mal notés. Moi, je ne peux pas y couper. Ah ! vous êtes moins arriérés que ça, en France !... De sorte que je ne pourrai te rejoindre que vers 11 heures ; mais on aura une journée de liberté. »

Il saute sur le quai et m'empoigne par le bras.

« Et puis d'ailleurs, il est convenu que tu diînes avec moi ce soir ; tu passeras prendre ton violon, et nous rentrerons chez moi faire de la musique... J'ai une sonate de Franck épatante. Ah ! quelle soirée nous allons passer. »

Voilà. C’est arrangé ainsi, 1l n'y a rien à faire. Sauf hier où Carl était invité à diner chez son colonel, nous passons toutes nos soirées ensemble. Souvent, nous faisons de la musique jusqu'à une heure du matin. Il ne connaissait guère que les classiques allemands : Bach, Beethoven, Mozart. Je l'ai initié à Debussy auquel il a mordu extraordinairement ; car il est musicien dans les moelles, ce garçon-là. Positivement, j'ai vu son visage pâlir, se creuser, tandis qu'il m'accompagne la voluptueuse et mélancolique « Promenade sur l'eau » ; ou la poignante sonate de César Franck... Quand :il est bien soûlé de musique, il se jette sur le divan, fourbu, se roule sur mes genoux, s'ébroue comme un jeune matou qui se fait gratter la nuque un jour d'orage.

Dans le moment où nous devrions être le plus près l'un de l’autre, il m'arrive parfois de le regarder ainsi qu on regarde un joli animal d'une espèce inconnue, derrière les grilles d’un jardin zoologique... Il est loin de moi... si réellement étranger. Où est le vrai visage de Carl von Rudorff ? Est-ce celui de l’androgyne lubrique qui m'avait presque terrifié l’autre soir à l'orgie du « Nirvana » (dont il ne m'a plus jamais reparlé) ? Est-ce celui du jeune officier « schneidig »

que j'ai croisé hier matin, sur son hunter bai foncé se dirigeant vers Uhlenhorst, et répondant à peine d'un demi-geste hautain au salut d'un sous-ofñcier qui. passait ?.. Est-ce enfin celui du bon petit garçon, tendre, confiant, dénué de pose jusqu à la naïveté, qui resterait des heures la joue appuyée sur mon épaule, levant sur mes yeux un regard d'adoration muette, la main dans la mienne, exprimant à cet instant un sentiment aussi pur, aussi profond que celui de Werther et de Charlotte ?

Moi, je crois réellement à son besoin d'affection et à sa naïveté. Je suis persuadé qu'en France nous avons toujours jugé les Allemands d’une façon trop sommaire. L'époque de MM° de Staël, puis de Victor Hugo, vit fleurir la candide Germanie aux tresses blondes, chantant des lieder enfantins, et tressant des guirlandes de myosotis, sur un fond de burgs romantiques, gravés par Tony Johannot… Puis, la guerre de 70 fit disparaître Werther et installa péremptoirement à sa place le soudard prussien à barbe rousse et le commisvoyageur en canons Krupp. Or, tous ces types — et combien d'autres ! — existent en Allemagne ; seulement, selon l'époque et les circonstances, c'est tel ou tel d’entre eux qui émerge à la surface du vaste océan germanique. Il arrive même qu'ils cohabitent fort bien en un seul individu. Mais comme la foule chez nous ainsi qu ailleurs, aime à se représenter une image précise et simpliste, on refuse d'admettre que l’amical bonhomme des contes de Grimm puisse subsister à côté des parvenus brutaux ou dépravés du Berlin moderne. Et l’on a une fois pour toutes, taxé la « Gemütlichkeit » allemande d’hypocrisie. Or, l'on se trompe

absolument. L’Allemand le plus rossard est toujours prêt à s'attendrir devant l'arbre de Noël en invoquant la bénédiction de ses parents défunts. Et après vous avoir envoyé un grand coup de pied, il est prêt à se désoler sincèrement parce que vous ne « l'aimez pas ».… Personne ne se doutera jamais de la bonne foi inconsciente qu il y a dans le caractère allemand.

Carl avec son vice qui me dépasse, n’est qu'un enfant — un bébé — à côté de moi. Je pourrais facilement l'entraîner dans le plus ignoble ruisseau ; mais je pourrais très bien aussi lui faire raccommoder mes chaussettes. Il écarquille sur moi des yeux d'écolier studieux pour tâcher de me comprendre et de me copier. Il me consulte sur des détails de toilette infime comme sur ses lectures d'ouvrages français ; et les expressions d'admiration qu'il emploie en me parlant, me gênent presque. (C'est ensuite que je me les remémore avec une certaine complaisance). Rolande m'a reproché vingt fois, et sans aménité, d'être un despote, de ne pas respecter l'indépendance d'autrui. Et nous étions postés l'un devant l’autre, en adversaires qui ne se cèdent jamais rien. Carl, lui, est toujours de mon avis ; il ne m'offre pas plus de résistance qu'une fumée de cigarette. (D'ailleurs au fond, il est obstiné comme un mulet ; et je commence à m'apercevoir que c'est toujours lui qui « m'a eu » jusqu à présent, sans en avoir l'air.) Mais s'il m'a, c'est que je le veux bien ; donc, c'est encore ma volonté, en somme, que je suis.

Par exemple, je devrais être déjà rentré à Paris. J'ai fait une allusion fort nette à mon retour (c'était hier matin dans la forêt de Lünebourg, qui commence à se mordorer par petites touches) ; Carl est resté muet,

la mine absolument désemparée ; assis sur une souche d'arbre, ses yeux se sont embrumés d'humidité. Tout le reste de la promenade, il m'a écouté bavarder dans un morne silence qui me faisait mal. Car enfin, je ne suis pas une brute, moi... Puis en revenant à l'hôtel j'ai réfléchi que le Salon d'Automne ouvrait quinze jours plus tard cette année que de coutume ; et que rien d'urgent ne me rappelait avant novembre. Et pour ne pas le laisser plusieurs heures sous l'impression d'accablement où je l'avais vu, me voilà empoignant le récepteur du téléphone : « Hall6 ! 30-40... Dringend bitte Fraülein !.… C'est toi Carl ? Dis donc, heu... Je n'ai pas laissé mon portefeuille chez toi ? Non ? C'est fâcheux.. Ah ! au fait, écoute une bonne nouvelle ; j'apprends que le Salon d'Automne est reculé... Cela fait que je ne pars pas tout de suite.

Dans la Grosse-Bergstrasse, aux magasins tapageurs. Nous nous arrêtons Carl et moi, devant une papeterie où sont exposées des eaux-fortes du vieux Hambourg. Une grande image d'Épinal collée à la vitrine m'accroche le regard. Cela s'appelle « Les horreurs de la Légion Étrangère » ; et l'on y voit un infortuné, successivement fouetté par des spahis, ficelé comme un poulet, la tête nue, exposée à un soleil qui lui projette un éventail de rayons jaune-citron sur le crâne : enfin, pour achever, on lui fait griller les pieds, sous le regard narquois et monoclé d'un officier français à la taille de guêpe et à la moustache cirée. Je pouffe de rire.

« Sans blague, Carlchen ! est-ce que vraiment ça

prend ici, ces cocasseries-là ? » [Il secoue les épaules, un peu embarrassé, attendant pour me répondre que deux quidams se soient éloignés.

« Oh ! tu sais, ce sont des images de propagande... c'est pour empêcher les jeunes gens d'ici de s’enrôler dans la Légion. Tu vois l'en-tête : « Familles allemandes, empêchez vos fils d'aller vers cet horrible enfer : » Les gens cultivés savent bien que ce sont des blagues ; mais sur le peuple, ça prend... »

Nous continuons à marcher côte à côte vers l'Elbe.

« D'accord ; mais c'est un procédé de défense discutable... On n'a pas le droit de mentir sciemment au peuple... »

Carl me regarde étonné. « Oh ! voyons, tu sais bien que tout le monde le fait. Regarde les prières dans les écoles ; j'ai vu un professeur libre-penseur qui convenait que c'était une simagrée, mais qu'on avait raison de la faire, parce qu'il faut une religion pour le peuple.

— Une morale, oui ! ça n’est pas du tout la même chose... Si on n'est pas persuadé de la vérité de la religion, pourquoi perdre du temps à enseigner un mensonge ?

— Ah ! ce que tu es raisonneur ! Et chez vous, au moment de l'affaire Dreyfus, est-ce que votre étatmajor s'en est privé d'accumuler des mensonges pour faire triompher une cause qu'il croyait juste 2... »

J'avais violemment accusé l'état-major dans des palabres d'artistes, à Paris ; ici, devant cet étranger, j'eus un léger sentiment de honte ; et fus plus modéré : - & Je ne crois pas que le général de Boisdeffre ait menti sciemment ; s'il l’a fait, il a été coupable, à coup sûr...

— Mais, en somme, à quel parti politique appartiens-tu ? Tu m'as l'air d'être un « social-démocrate ». Or, ces gens-là, tu sais...

— Mon petit, je n’appartiens à aucun parti politique. Parce que précisément, dès qu'un parti sort du domaine de l'idée pure, il rencontre tant de difñcultés sur sa route, qu'il écarte délibérément toutes les vérités qui pourraient le gêner. Et c'est ce que je ne puis admettre. Tiens ! lis dans un journal socialiste, puis, dans un réactionnaire, le compte rendu d'un conflit gréviste, comme ceux qui viennent de se passer dans l'Oise. Le premier journal mettra toutes les responsabilités à la charge des « brutes galonnées », qui sans aucune provocation, ont fait massacrer d'idylliques populations ouvrières, lesquelles défilaient sagement, en réclamant du pain pour leurs enfants. Le second déplorera en termes confits |’ «aveuglement de ces malheureux, grisés d'alcool », qui ont méconnu la patience, la bonté, la justice de leurs patrons... Et quand on a assisté soi-même aux événements, on sait

que tout cela est également faux. Il y a une vérité de

droite, et une vérité de gauche ; et si on veut apporter, par exemple, à droite celle de gauche, on est reçu par une volée de cailloux. C’est pourquoi tous les partis me dégoûtent. Je suis un homme libre, et j'entends rester libre... »

Nous sommes arrivés sur le quai où nous fouette au visage le vent qui vient de la mer. J'ai un peu crié pour me faire entendre, en maintenant mon feutre gris enfoncé sur ma tête. Carl me regarde, béant.

« Mais cependant, Marc, il y a bien des gens que tu considères comme étant dans l'erreur et pouvant

faire du tort à la foule. Alors, si avec tes théories, on ne les combat qu'à demi, en admettant qu'ils ont raison quelquefois ; si on ne se sert pas des mêmes armes qu'eux, ce sont eux qui vous grimpent dessus.

— Mon cher, c'est un mauvais raisonnement, car lorsque l’on ment selon le principe que « la fin justifie les moyens », 1l ne faut pas se figurer qu'on n’a affaire qu'à des imbéciles, et qu'ils ne vous perceront pas à jour à un moment donné. Alors, si l'on voit que vous truquez la vérité sur un point, on se dit avec raison que vous avez pu truquer sur tous les autres points. Quelle force, au contraire, a celui qu'on sait être constamment loyal et de bonne foi ! La cause que l’on soutient d'ailleurs doit toujours être si bonne qu'elle se sufñt à elle-même, toute nue, sans déguisement, sans fard... Rappelle-toi ce qu'un de vos plus grands penseurs d'autrefois, Kant, écrivait sur le mensonge (son exagération même avait de la grandeur) : « On ne doit pas mentir, quand ce serait pour sauver la vie d'un innocent.

Nous nous sommes arrêtés au bout de la jetée. Carl prend mon bras qu'il serre contre le sien ; son regard est passionnément accroché à mes prunelles.

« Tu es épatant, Marc... Si tu pouvais voir tes yeux en ce moment ! Moi, je n'aurais pas le courage d'être un individualiste, un isolé comme toi... Pas seul, du moins ; mais à tes côtés, oui. Tu me guideras ; tu seras ma conscience, Marc... »

Est-ce vraiment un désir de vérité qui le pousse en ce moment, ou le désir de s'appareiller à l’homme qui exprime cette vérité ?…

Je m'habitue à Carl ; voilà l'expression la plus juste que je trouve pour définir la situation. Je m'habitue à sa compagnie morale et à sa compagnie physique... Cela, ; je veux le noter, parce que je me suis juré de ne rien me cacher à moi-même. Les choses qui me surprenaient un peu péniblement au commencement, me sont, à présent, toutes naturelles. À tel point, que c'est parfois ce qui me gênait le plus naguère, que je recherche aujourd'hui...

Bizarrerie de la nature, qui, véritablement, se recrée

par l'habitude !

Le sable mouillé, tout plissé de petites gaufrures régulières, cède sous la pression de mon pied nu. Au lieu de regagner ma cabine, je fais comme tout le monde ; je m'étends en plein soleil. — ce soleil de septembre, qui est étonnamment vif — et je me force à rester là, pour sécher mon maillot noir et ma peau ruisselante à la morsure de l'air salin. Ils ne sont pas frileux, les baigneurs d'ici ! comme tous les gens du Nord, d'ailleurs, qui se livrent au culte des « bains de soleil » jusqu'à l'entrée de l'hiver...

Depuis hier samedi, nous sommes à Héligoland, pour jusqu à demain matin. À cause du dimanche, trop de monde dans cette bizarre île à deux compartiments, dont le rez-de-chaussée est en sable et le premier étage en rocher. Heureusement, à cette heure, les calicots hambourgeois sont tous réunis à prendre le « kaffee » sur la terrasse en écoutant un vague orchestre. Étendu à plat ventre, j'aspire l'air iodé, et je regarde Carl, qui s'amuse à se faire rouler par les vagues, se relever et courir encore au-devant de la lame. C'est vraiment d'un œil d'artiste, épuré de toute idée sexuelle, que j admire la ligne parfaite de ce jeune corps, galbé comme celui d'un Hermès de Tanagra, et d'une blancheur qui brille presque au soleil, soulignée d'ombres

mauves ou dorées. Si je n'étais pas en ce moment d'une paresse frisant l'abrutissement, je lui demanderais de me poser quelque chose. Et je me prends à penser, d’une manière bien inattendue de ma part : « Quelle pitié tout de même, que ce joli animal humain soit ainsi voué aux amours artificielles et stériles !.… »

Oui ; en ce moment, j'ai pitié de lui, comme d'un pauvre gosse, très gentil, qui se détraquerait l'estomac avec des drogues malfaisantes…

Il revient faire son « bain de soleil » à côté de moi ; et s inquiète bientôt parce que j'ai l'air d’avoir froid :

« Tu sais, Marc, tu n'as pas l'habitude : tu es d'un pays chaud... » (Pour les Allemands, la France est toujours un pays chaud.) « Rentrons à l'hôtel ; je vais te frictionner. »

… Le soir, en me promenant sur la terrasse aux côtés de Carl, qui est débarrassé de son harnachement guerrier, et qui porte pour la première fois un simple costume de flanelle blanche, — l'engourdissement de mon « Sonnen-bad » aidant, — je me sens pris d'un attendrissement fraternel pour mon compagnon. C'est vrai, je m'attache à ce garçon-là ; et j'éprouve un subit rassérénement cette nuit, sous les nappes laiteuses de la lune, à penser que mon sentiment pour lui est peutêtre surtout moral ; un rien sufhrait en tous cas, à le clarifier, le décanter de ces troubles égarements, qui me laissent toujours un peu mécontent de moi-même... Cela pourrait être, en somme, une affection sentimentale, très pure ; et charmante avec un être comme lui. Précisément, ce soir, il n’a jamais eu l'air aussi candide, aussi enfant. S'il voulait comprendre pour-

tant, que je l'aimerais, non pas plus, mais mieux, ainsi |

Dix heures sonnent : « Mon petit Carl, je suis un peu esquinté ; je vais me coucher. Bonne nuit; va donc aussi te fourrer au lit, puisqu'il faut se lever de bonne heure demain. »

Je l’embrasse sur la joue, tendrement, comme on embrasse un bébé ; mais je le quitte tout net ensuite, pour rentrer dans ma chambre, contiguë à la sienne. Il me regarde, un peu déconcerté ; et d’ailleurs, entre chez lui sans mot dire.

… Les heures s'égrènent ; et je ne dors pas. Je me tourne et me retourne comme une carpe sur cet attirail de géhenne qu'est un lit allemand ; exaspéré par le pesant « Federbett » qui vous étouffe le corps, mais en revanche vous laisse toujours les pieds nus. Hélas, le rythme lourd et frais des vagues qui s’abattent juste sous ma fenêtre, m a rappelé une nuit que j'ai passée ainsi l'an dernier avec. elle, au Mont Saint-Michel. Les vagues. les mêmes vagues qui nous berçaient, nous roulaient dans un néant paradisiaque. Et le matin, le réveil au cri des mouettes, et tout l'air de la mer entrant par la fenêtre... J'enfonce le visage dans mon oreiller que je mords presque pour m'empêcher de gémir tout haut. Est-ce que je vais passer encore une nuit blanche, par hasard ?

Non. Assez. Je me lève d'un bond, je tâtonne vers la porte de communication que j'ouvre doucement : « Est-ce que tu dors, Carl ? dis-je à voix basse.

— Bien sûr que non !» répond-il de même. « Tourne à gauche, donc... ne tape pas dans l'armoire... »

Carl m'a dit, en me donnant sa clef : « Je serai peutêtre retenu un peu plus tard au quartier ; Je ne sais pas. O1 mon idiot de ( Bursche » est encore sorti (quand je ne suis pas là, cette brute file toujours chez la cuisinière du second) entre tout droit, prends du porto ; bouquine ; tu es chez toi, tu sais. »

Le brosseur est absent, en effet. J'aime mieux ça d'ailleurs. Je ne suis pas comme Carl qui affiche un mépris, une indifférence, dignes du Grand Siècle pour |’ opinion de la plèbe ; et malgré l'absence complète d' “opinion que peut refléter la face rougeaude et vernissée du brave Poméranien, j'ai ressenti une gêne horripilante, cette fin de journée où l’homme qui m'avait introduit dans la chambre du lieutenant deux ou trois heures avant, est revenu frapper à la porte :

€ Mon lieutenant, il y a la blanchisseuse qui vient pour sa note ; mais je crois bien qu il y a une erreur de vingt pfennings.… Si mon lieutenant veut regarder... »

À quoi Carl répondit en criant :

« Je t'ai dit cent fois de ne pas me déranger, crétin, quand je cause avec ce monsieur ! Paie la note et foutezmoi le camp tous les deux ! »

Ce soir, heureusement je suis entré seul dans le petit bureau au massif mobilier vert mousse et noir selon l'esthétique nouvelle que nous avons pieusement recueilli des mains de Munich. Tout en grillant une cigarette, je bouquine dans la bibliothèque de Carl ; il y a là, non seulement les « cochonneries françaises »,

L'ERSATZ D'AMCUR 87

vêtues de reliures sensationnelles, mais quelques romans allemands qui — constatons-le — n'ont rien à envier aux nôtres. (« Frau Beate und seiner Sohn » de Schnizler est l’histoire d'une mère qui aime trop son fils. La « Mort à Venise » de Thomas Mann met en scène des amours sauvagement passionnées, où le sexe féminin brille par son absence. Et celui qui s'intitule carrément : (« Bordell », avec une couverture cubiste... Mais on ne connaît pas ça chez nous, les Allemands, malins, n'exportent à l'étranger que la pornographie qui ne porte aucune marque de fabrique ; alors, ils peuvent à leur aise nous donner des leçons de morale. Tout cela est d’ailleurs d'une luxure pénible et triste qui embête le Français frivole que je suis. Je happe un livre relié d’un maroquin gris-perle qui m'enchante ; c'est cette fois : « The Portrait of Dorian Grey » d'Oscar Wilde. En l'ouvrant, je fais tomber une magnifique photo, représentant un cuirassier blanc au visage anguleux et ravagé, la moustache rituellement retroussée. En travers du manteau qui recouvre à demi la cuirasse, ces mots tracés d'une écriture crispée, bizarrement contournée : « An Dich. Max, 1911.»

Voilà donc ce Max von Hohenau dont il m'avait parlé l’autre jour en bateau. J'approche la photo de la fenêtre ; je regarde. Bizarre tout de même, ça. Il y a quelques jours encore, cela m'était totalement indifférent d'apprendre que ce garçon avait eu des amants ; indifférent au point que pendant la soirée du « Nirvâna », j'avais cru un instant que le capitaine Konig était encore un de ceux-ci, et je n'avais pas plus sourcillé que lorsqu'une grue quelconque vous dit : « Ne viens pas à 5 heures, c'est le jour de mon « ami ».

Aujourd'hui... non, je ne peux pas me le dissimuler, j'éprouve un petit choc désagréable en regardant l'image de mon prédécesseur. Je suis jaloux de Carl ; c'est idiot, je le sais bien. Et entre toutes les jalousies, la rétrospective est la plus lamentablement sotte. Pourquoi, en somme, ce sentiment de propriété, de priorité, d’exclusivité 2... Puisque l'on sait parfaitement que l'être qu'on a élu n'était pas vierge 2... Je me jette sur le divan et commence à « nachgrubeln », selon l'expression allemande que Rabelais a traduite en français par « ratiociner ». Je crois. oui, je crois que cela vient de ce qu'instinctivement nous sentons la pauvre fragilité de l'amour. Nous — c'est-à-dire les sensitifs, les passionnés — voudrions tous que notre alliance sexuelle avec un être humain fut en même temps une alliance morale, durable, éternelle ; comme le sont en somme les affections de famille. Et pour nous convaincre que notre désir est une réalité, nous nous raccrochons aux preuves d'amour que nous donne l'être aimé. Mais nous apprenons que ces preuves d'amour, il les a données à d'autres ; ses mots de tendresse, ses assurances de fidélité ont déjà servi à quelqu'un qui est parfaitement oublié aujourd'hui... C'est pourquoi la jalousie rétrospective est sans doute fondée sur une base logique... Par là-dessus, ajoutez peut-être l'incorrigible vanité du mâle, qui veut toujours avoir la primeur de ce qu'on lui offre. Quel sentiment barbare, désuet !.… En somme, voyons, je serais un cochon si j'avais le premier, séduit Carl ; cette aventure n'était excusable qu'en trouvant la besogne toute faite. Je me lève, agacé contre moi-même. Juste à ce moment, la porte s'ouvre devant le lieutenant von

Rudorff lui-même. Il déboucle son ceinturon qu'il jette sur un fauteuil.

« Ah ! mon vieux chéri, quelle scie ! dire qu'ici nous sommes condamnés à traîner cette ferraille à partir de dix heures du matin !... Je me suis fait coller aux arrêts deux fois pour être sorti sans mon sabre... Dis donc, qu'est-ce qui te prend de me serrer la main ? est-ce que nous sommes devant tout mon escadron ?

— C'est vrai, excuse-moi… Je suis très distrait, tu sais... D

Il vient s'étendre sur le divan ; et nous nous mettons à discourir littérature. Il vient de lire les « Idylles de Théocrite » que je lui ai indiquées et qui l’enthousiasment. Le « Méchant éphèbe » surtout, l'a attendri aux larmes. « Et qu'étant mort, je reçoive un dernier baiser de toi... N'aie pas peur ; tu ne me feras pas revivre en m embrassant ! »

Je me force à bavarder avec abondance, citant le Banquet de Platon, et Lucien de Samosate ; mais je m'aperçois que mes propos sont un peu décousus et que ma pensée est ailleurs. Je m'étais juré de ne pas en parler ; ah ! ouatt ! le sujet me brûle la langue... Zut, après tout. Je me décide brusquement, l'air faussement enjoué :

« Au fait, tout à l'heure, j'ai ouvert le « Portrait de Dorian Grey » et j'ai vu qu'il était illustré par tes souvenirs d'amour... Un, du moins : la photo de ton bienaimé, le cuirassier blanc.

— Ah ! tiens ? Max von Hohenau ?.. » répliquet-1l avec un naturel parfait. « Elle était là-dédans ?.. Mon Dieu, que c'est vieux !.. »

— Hélas ! c'est ainsi que tu enterres tes grandes passions |

— Mes grandes passions ! de sa part, peut-être. Oui ; je crois que vraiment cet homme m'a aimé...

— Voyez-vous ça !.. Mais enfin lequel de mes prédécesseurs a fait battre ton cœur ? Raconte ; ça m'intéresse… »

Malgré mes efforts, ma voix s’est faite âpre, rétractée. Cela n'échappe pas à Carl, qui me regarde profondément. Je détourne les yeux, en secouant la cendre de ma cigarette dans une coupe de malachite. Il pose sa main sur mon épaule : « A Marc : il n'y a que deux hommes qui t'ont précédé, comme tu dis; et leurs portraits sont ici; crois en la parole d'honneur du lieutenant von Rudorff. Les voici. »

Il va jusqu'à un secrétaire, prends un portefeuille d'où il retire une photo représentant un petit Jeune homme à la figure niaise et bouffe, au bas de laquelle est collée un myosotis séché ; puis, à la bibliothèque, atteindre la photo de Max von Hohenau, et les jette toutes deux sur la table. Ensuite, il les déchire en plusieurs morceaux qu'il fourre dans le poêle de faïence brune, et y met une allumette enflammée.

€ Ah ! Marc », dit-il en s'abattant au pied du divan où je suis assis, le regard dans le mien ; « comment pourrais-je te convaincre que toi seul existe au monde pour moi; et que les autres n'étaient que la vague lueur qui précède le lever du soleil ! »

Et avant que je n'ai eu le temps de l'en empêcher, il me baise la main, d'un geste où il met une grâce ii si spontanée qu'elle exclut toute idée de servilité.

Lorsque, vers onze heures du soir, je longe le trottoir baigné de lune où se découpe durement mon ombre, je me sens attendri, pacifñé, l'esprit en repos. Et en franchissant le seuil de l'hôtel, je me surprends à dire presque haut : « Mon Dieu, quel idiot je fais ! »

Cette fois, c'est inéluctable. Il faut que je parte. J'ai dans mon courrier des lettres de directeurs de revues, ou d'éditeurs qui réclament « un entretien avec moi » pour des questions d'illustration. D'autre part, on va constituer le jury du Salon d'Automne, et 1l faut pourtant que je sois là... Lâchement, j'ai reculé jusqu'au dernier instant pour l'annoncer à Carl. Maintenant, c'est fait ; je pars demain. Nous avons diné ensemble, presque sans nous parler, dans le fond d'une conditorei déserte. Puis, nous sommes rentrés dans son petit bureau, éclairé par une seule ampoule que voile un abat-jour vert en aile de chauve-souris. Il se met au piano et ses doigts vont chercher sur les touches les premières notes du prélude de Tristan. Je prends mon violon pour le chant ; et nous voilà tous deux, nous roulant, nous plongeant dans les ondes de cette musique âpre, désespérée, que nous ne pouvons quitter jusqu à la fin du 1° acte... Nous restons quelques secondes silencieux.

« Et Schéhérazade, Carl ? Est-ce qu ‘on ne t'a pas prêté la partition ? Il faut voir ça ce soir.

— C'est vrai, laisse tomber sa voix morne. Je la rendrai demain. »

Nous nous installons maintenant devant le triptyque

de Rimski Korsakow, qui fait surgir de l'ombre et dérouler autour de nous tout un Orient voluptueux, triste, lointain. Voici le prince Kalender qui arrive sur sa galère ; le voilà qui parle d'amour avec la princesse, parmi des boulingrins géométriques et fleuris, de miniature persane.. Et puis, le voilà qui repart. qui s'éloigne sur la mer... Carl tombe dans mes bras sans mot dire ; et nous nous tenons un long moment étroitement serrés, mouvement instinctif et éternel de deux êtres humains quels qu'ils soient, les pauvres humains qui ne trouvent jamais autre chose que de rapprocher leurs corps dans les moments de détresse, afin que leurs âmes soient proches. Et je sens de l'eau sur ma joue, à l'endroit que frôlent ses cils.

Dix heures du matin, sur le quai de la Haupt- Bahnhof, devant le train de la compagnie du Nord. L'ordonnance de Carl m'a retenu un coin et y porte ma valise. Carl est monté avec moi dans le compartiment où nous sommes seuls, les deux ou trois occupants étant allés au wagon-restaurant s'occuper de leur déjeuner. Il est assis à côté de moi sur la banquette de drap blanc, dans le désarroi total de ces dernières minutes, où l’on n’a plus rien, parce qu'alors il faudrait trop en dire. Pour la quatrième fois depuis hier, je lui répète : « Je reviendrai, tu sais. oh ! dans pas bien longtemps... Hambourg n'est pas si loin. Et puis, on s'écrira souvent. »

L'employé lance sur le quai son « Einsteigen ! » coupant et bref. Carl se lève, se penche sur moi, et

ses lèvres joignent les miennes à l'instant précis où un monsieur décoré, qui tient en main le Gaulois et l'Écho de Paris, apparaît au seuil du compartiment. Je me sens devenir cramoisi. Dans l'espoir sournois et rapide d'être au moins pris pour un Allemand, je lance au jeune homme, qui ne s'est pas démonté : « Auf wiedersehn, Carl ! Schreib mir bald ! » À quoi il répond tout naturellement : « Parbleu, bien sûr ! 22, quai de Harlay ; c'est convenu... Et toi, un mot dès ce soir... »

Tandis que nous démarrons lentement, je m'accoude à la portière. Carl est debout sur le quai. Son regard s'agrippe à mon visage qui fuit, agrandi de détresse, comme celui d'un enfant qu'on abandonne dans une forêt. Et ce regard-là me poursuit lorsque je suis très

loin.

Le train roule à travers les plaines hannovriennes, sablonneuses et mornes. Sous l'œil sévère du monsieur décoré qui me fait face, je me suis plongé dans la lecture du « Simplicissimus ». Mais non : c'est impossible : on dirait que je lis du javanais. Je laisse tomber mon journal, et voici mon regard qui flotte dans la campagne, à la remorque du train. Et je ne vois rien non plus dehors ; ni les villes, ni les forêts, ni le « pays noir » : Essen, Barmen, Elberfeld, qui trépide, fume, crache, autour de nous. Un abrutissement triste et doux m'émpêche de réaliser les heures qui passent.

Lorsque je suis venu de Paris, tout le long du voyage j ai pensé à Rolande. — Maintenant, je pense

à Carl.

Simon-Pierre qui, apprenant mon retour s'est empressé de venir frapper à ma porte, est assis sur le divan circulaire de la window, parmi les nuages de sa pipe. Sa bonne silhouette trapue, à la barbe farouche, se plaque en ombre chinoise sur le vaporeux et fin paysage de vieilles pierres et d'eau qui s’'encastre, net comme un pastel, dans le fond de mon atelier.

« … Et c'est tout ce que tu as fait à Hambourg ? en un mois ? » demande-t-il après avoir regardé les deux gouaches que je lui montrais.

— Ma foi, oui. J'ai aussi commencé quelque chose à Brême ; mais je ne l'ai pas finie.

— Cristi, tu ne t'es rien cassé... Qu'est-ce que tu foutais donc là-bas toute la journée ?

— Je me baladais.. je râclais du violon.

— Ah oui... » Il se lève et va secouer la cendre de sa pipe dans le poële. « Eh, bien, je ne sais pas si ce sont tes promenades champêtres qui t'ont esquinté, mais vrai, mon vieux ! laisse-moi te dire que tu as une gueule de l'autre monde ! Les traits creusés, les yeux au beurre noir ; en voilà un retour de villégiature. Tu as donc fait une sacrée noce, chez les Alboches ?

Je cherche d'un regard inquiet, la glace qui est trop loin de moi.

« Vraiment, tu me trouves si démoli ?.… Pourtant non ! la noce a été... très moyenne...

— Enfin, tu as levé des femmes là-bas ? Comment sont les Allemandes ? raconte un peu.

— Heu... bien ordinaires, va.

— Tu fais la sainte Nitouche ; je vois ça d'ici : tu as eu un béguin sérieux pour une passionnée, qui s'en est payé jusque-là, du Français. Terrible, ça. C’est plus éreintant que les poules de passage.

— ]l y a peut-être quelque chose comme ça.

— Aïe ! l'éternel sentimental ! le voilà repincé.. quel genre de femme est-ce ta nouvelle passion ? l'épouse d'un « doktor Professor » ? une blonde jeune fille à son septième étudiant ? »

Ca m'assomme toujours de raconter des blagues. Mais enfin, il y a des cas où l'on y est presque forcé.

« Oui, c'est une jeune fille de Hambourg. Une grande blonde, svelte, aristocratique, très bonne musicienne... Oh ! je n'ai pas été fout à fait son amant.

— «Elle était vierge, ou bien peu s’en faut », comme dirait Rabelais. Encore pire, ça ! Voilà l'explication de ta gueule en poire blette ! Dis donc ; tu n'as pas des syncopes ? des douleurs dans la nuque ?..

— Des syncopes, non ; mais des douleurs de nuque, ah ! si, à la fin de mon séjour... Et l'impression que la moelle épinière se vide...

— Nom d’un chien ! fallait-il que tu t'en payes !.… T'as bien fait de calter, mon vieux.

— Sûrement, j'ai bien fait.

— Seulement, tu y penses encore ; ça se voit à ton air abruti. Il faut secouer ça, en vitesse. Viens donc demain chez les Fabry ; ils donnent un thé avec des

auditions « simultanéistes » — idiot, naturellement, mais 1] y a toujours un tas de femmes chez eux, et la petite Valnège doit y venir. Elle en pince pour toi, cette gosse-là ; elle me l’a dit en termes explicites au moment où tu as quitté Paris.

— Tiens !.… Valnège, qui est-ce donc, au fait ?

— Jeanne Poullard, donc. la jolie brune qui a vaguement mimé des choses persanes. ou grecques, avec une perruque bleue, le corps badigeonné de safran. Elle est gentille ; et avec elle, il ne s’agit pas d'amusettes à la crème fouettée. Ça te remettra d'aplomb. Viens me retrouver demain, à cinq heures.

— C'est entendu. »

Tandis que nous nous serrons la main, une question me démange : « As-tu revu Rolande ? Sais-tu ce qu'elle devient ?.. » Mais il n'en a pas soufflé mot ; évidemment par discrétion ; et moi, par orgueil..

On s’entasse dans le vaste atelier fort sombre, jalonné de lumières rougeâtres, ainsi que dans le fumoir « persan » qui lui fait suite. Cela fait un drôle d'effet de voir toutes ces femmes peintes à trois couches, quand on revient d'Allemagne où le maquillage semble à peu près réservé aux pensionnaires de maisons closes. Assis sur le bras d’un fauteuil, j'entends une sorte de « chœur parlé » que chacun écoute religieusement, sans en saisir une syllabe. Ainsi qu'un éphèbe nous l’a annoncé tout à l'heure, on récite devant nous les premières scènes de la Salomé d'Oscar Wilde ; seulement, par une ingénieuse innovation, les acteurs, au lieu d’alterner, disent leurs rôles tous à la fois. Cela a du moins deux avantages : le principal est que ça va plus vite ; et puis, les artistes n'ont pas à se fatiguer pour apprendre leurs rôles; s'ils restent court, ils n'ont qu'à réciter la nomenclature des départements de France. Une seule chose importe : la nuance des voix. Les gardes d'Hérode psalmodient en « timbre foncé » ; le jeune officier amoureux de Salomé, en voix blanche : Salomé elle-même, en voix suraiguë: Hérode râle des sons rauques.

Dans les demi-ténèbres, j'ai happé du regard une tête ; une jolie tête casquée d'un béguin métallique à

pendeloques de jais. C'est celle de la jeune Poullard- Valnège. Je lui adresse des signes, ponctués de sourire éloquents ; elle y répond avec empressement. À l’aide d’une discrète mimique, je lui apprends qu'on étouffe ici ; et qu'on serait bien mieux dans le fumoir, placé derrière nous. Veut-elle y venir ?. Oui: elle va essayer. Elle et moi nous glissons, par des mouvements prudents et silencieux, à travers les fourrés humains qui obstruent le passage. Nous voici dans le fumoir à peu près désert. Je m'assieds à terre sur une pile de coussins où elle se laisse tomber aussi ; et lui offre une cigarette.

« Ce sont des cigarettes allemandes », dit-elle, en allumant la sienne. « C'est vrai, vous revenez d'Allemagne, à ce quon ma dit... Beau voyage ? intéressant ?

— Très. Hambourg, Lubeck, Brême, Héligoland.…

— Nous allons voir tout ça, sur le papier... Vous avez dû PRE des eaux-fortes épatantes ?

— Je fais mes eaux-fortes en ce moment, d'après les études que j'ai prises là-bas. Si cela vous intéresse, vous viendrez les voir un de ces jours dans mon atelier.

— Sûrement, je viendrai. Je vous trouve un talent merveilleux.

— Vous aussi, vous avez un talent merveilleux pour vous habiller et vous coiffer. Vous êtes à croquer aujourd'hui. ce qui ne vous change pas !

— Oh ! c'est une vieille robe affreuse, et un chapeau que jai fait moi-même... Ah ! mais, où ai-je la tête ? j'ai oublié de faire signe à Lucien que je venais ici ; il va me chercher partout.

— Lucien ? qui ça, Lucien ?

— Mon fiancé, donc ! On ne vous a pas dit que j'épousais décidément Lucien Marsal ; vous savez, de l'Odéon.. Vous ne le connaissez pas ? C'est un garçon délicieux ; il faudra que je vous le présente quand je viendrai vous voir. Îl vous plaira sûrement. »

Une sourde rumeur d'approbation — et de soulagement — monte du public, à qui 1l a été fait défense d'applaudir. Les applaudissements ont un son désagréable et sec, qui rompt, paraît-il, l'harmonie. La petite Valnège se lève et se met à la recherche du « délicieux » Lucien Marsa. Moi, je m'éclipse vers la salle à manger, où l’on entend un tintement de verrerie. Pour un rien, j exhalerais un juron cru et bref qui, lui, s’harmoniserait très bien avec mon état d'esprit.

« Ah ! voici Marc Renneval ! » s'écrie la blonde Mne Fabry, en s'avançant à ma rencontre. « Je suis bien heureuse de vous revoir... Prenez donc un verre de porto ; et des petites galettes salées, là, sur le guéridon : et venez vous asseoir à côté de moi... Qu'est-ce que vous êtes devenu ? racontez ! »

… Oui, celle-là est une charmante femme: fine, artiste, pas « grue » le moins du monde; et qui atoujours semblé rechercher ma compagnie... Mais. elle est sûrement très fidèle à son mari, qui est un de mes meilleurs camarades, et cette femme est aussi sacrée pour moi que si c'était ma sœur.

En revenant le long des quais, déjà noirs et gluants de brouillard, je marche lentement, alourdi par mes

pensées amères. Je monte l'escalier ; j'entre dans mon atelier désert, traversé par le hurlement nostalgique des sirènes de la Seine. Là, sur la table est posée en vue une lettre oblongue; papier gris-perle à mince bordure grenat, qui porte le timbre allemand. L'écriture de Carl. Je la saisis avec une hâte fiévreuse : la décachète. C’est la seconde depuis cinq jours que j'ai quitté Hambourg

« MoN AMI ADORÉ !

Ta chère lettre a été ma seule joie depuis le lugubre matin de ton départ. Je la relis de temps en temps, pour me donner du courage ; je la porte sur moi quand je sors. O1 seulement tu m'avais donné une date pour ton retour ici; mais non, rien. rien... Îl faut vivre d'un espoir si vague. Enfin, je ne veux pas geindre et nous attrister tous deux. Comme tu me l'as dit la veille de ton départ : nous ne sommes pas des femmelettes ; nous sommes des hommes qui avons nos carrières à faire ; et un véritable ami ne doit jamais être une entrave pour son ami. Tu as raison, comme toujours, Marc ; tu es ma raison et ma conscience; et je tâche de t'imiter..

Que te raconterai-je de nouveau ? je fais, dès que je suis libre, un pélerinage dans tous les lieux où nous avons été ensemble : à la forêt de Lünebourg:; à Uhlenhorst ; dans cette petite taverne norvégienne du port, où l'on était si tranquilles. Je meurs d'envie de retourner à Héligoland ; mais je ne sais pas si j'aurai ce courage, tout seul... Et puis, je lis les livres que tu m as indiqués ! j'en suis à la dernière partie

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de « Splendeurs et misères des Courtisanes » ; le chapitre où Vautrin apprend le suicide de Lucien de Rubempré…. C'est d'une beauté, d'une force admirables, malgré les aridités du commencement ; cela m'a ému à fond... Tu avais raison de dire qu'aucun auteur n'a eu l'audace de Balzac, pour son époque. Je vois d'ici un écrivain de 1838, en Allemagne, vous montrant son héros qui couche avec un forçat ! Et le sujet de la Fille aux Yeux d'or, donc ! Ah ! si Balzac avait vécu de nos jours, quelles belles choses il aurait écrites sur deux êtres comme nous ! et sans aucune pudibonderie, j'en suis sûr...

Envoie-moi de Paris les livres nouveaux ou les revues ue tu aimes ; car ici, ils n'ont guère que les classiques. Écris tes réflexions en marge ; comme cela, il me semblera encore un peu t'avoir à côté de moi. Et ne sois pas avare de tes lettres ; songe que c'est pour moi le verre d'eau dans le désert. Tu me dis que tu m'envoies «tous tes affectueux baisers». Moi, je t'envoie un baiser.

CaRL. »

Après avoir relu encore une fois cette lettre, dont les caractères arrondis et un peu bizarres vont en dégringolant aux fins de phrases (signe de dépression), je reste un long moment silencieux. Je m'étais d'abord dit, en le quittant, que je lui écrirai au maximum, tous les huit jours. Mais c'est plus fort que moi : j'atteins, dans mon buvard une feuille de papier, je saisis ma plume, en songeant que les lettres postées avant 7 heures, boulevard du Palais, partent le soir même, et je commence à écrire :

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