‹ L'Ersatz d'amourChapitre 12 sur 18 · MON CHER, TRÈS CHER AMI CARL · texte numérisé non relu

MON CHER, TRÈS CHER AMI CARL

Je m'étourdis exprès de courses, de démarches chez des journalistes influents, chez les membres du jury — dont je ne suis pas cette année, je viens de l'apprendre — mais je déploie un zèle surprenant à recommander mes amis, sachant, hélas ! que dans ce groupement comme dans tous les autres, rien ne se fait que par piston, et que, selon que vous êtes appuyé par les potentats du lieu, votre tableau peut être placé à la cimaise de la salle d'honneur ou fourré sous l'escalier en un recoin où l'on ne devrait mettre que des balais. Et ceux — pleins de talent parfois — qui ont été refusés sans que personne, pas même leurs juges ne sache pourquoi, et quon peut faire repêcher au dernier moment !.. Il fut un temps cependant, vers ma vingtième année — dire qu 1l y aura bientôt quinze ans de cela — un temps où je croyais aux décisions, à à l'autorité des jurys de peinture... Un temps, où lorsque j Je recevais la feuille verte portant le « Non admis », je me disais avec une naïve détresse : « C'était donc plus mauvais que ce que ] "avais envoyé l'année dernière ?.. » Jusqu ‘au jour où un ami de ma famille, personnage distingué parmi les mandarins du Grand Palais (auquel je n'avais Jamais voulu m'adresser, dans ma jobarde honnêteté qui réprouvait le favoritisme) me dit tout tranquillement un jour :

« Comment Marc, tu envoies chez nous et tu ne me donnes pas tes numéros ? mais tu es idiot ! naturellement, tu te fais recaler. N'oublie pas de venir me trouver la prochaine fois, au moins. »

Et voilà. Et je fus ébloui, cette année-là et les suivantes, de voir les médiocres paysages que je faisais alors, s'étaler sur des panneaux vers lesquels jamais mes regards n'auraient osé s'élever.

Et maintenant, c'est moi qui dis aux autres : « Donnez-moi vos numéros, pour que je m occupe de vous... »

La cohue. Des têtes, toujours les mêmes ; des excentricités invariables. Un froid sinistre où s’exhale l'odeur des braseros, qui ne chauffent pas. On a si froid qu'on ne rigole même plus dans les salles où délire la morne impuissance des fauves. En bas, la foule encercle respectueusement le rond-point au centre duquel se dresse un moignon de marbre informe; pitoyable bafouillement d'un très grand maître que les plates adulations de ses thuriféraires ont fait sombrer dans une mégalomanie sénile. Je me détourne pour fuir ce douloureux spectacle, et me trouve presque nez à nez avec un couple.

Une grande blonde dont le visage coupant jaillit d'un merveilleux manteau de zibeline: c'est elle, Rolande. Et puis, à côté d’elle, Noriac. Je croyais le mal tout à fait anesthésié depuis quatre mois; ah ouat !.. La sensation qu'on éprouve dans un ascenseur qui dégringole tout à coup à fond de train. Heureusement, je me dompte à temps pour rester là, droit, et lui planter dans les yeux un regard de bravade, où je tâche de mettre de l'ironie. Elle accepte la lutte deux secondes ; puis, son regard fléchit, glisse dans la foule. Elle passe son bras sous celui de Noriac…. Dieu |

quelle malchance qu'elle m'aie vu seul, eñ ce moment ! Seul, parbleu je le suis toujours. Si j'avais su la rencontrer, } aurais emmené une petite femme de la Rotonde ou d'ailleurs, et j'aurais affecté de me moquer d'elle, avec ma compagne.

En tous cas, je note que je n'éprouve plus vis-à-vis de cette pécore qu'un sentiment — assez bas — de vanité blessée ; et plus du tout les furieux désirs de vengeance qui me torturaient jadis...

« Marc, écoute ; j'ai douze jours de congé pour Noël et le jour de l'an ; et il faut que j'aille les passer dans ma famille, près de Coblentz. Viens chez nous :; je t'ai déjà annoncé à ma mère et ma sœur, qui seront enchantées de faire ta connaissance. Ma sœur surtout est emballée pour toi, d'après tout ce que je lui ai écrit. C'est bien moins loin de Paris que Hambourg ; je crois qu on y va en dix heures, par Metz. Tu verras si c'est joli de nos côtés. Le château se trouve juste dans la boucle de la Moselle et du Rhin ; et tu trouveras sûrement des vues épatantes à faire de nos burgs romantiques sous la neige. Il ne faut pas me dire quetu es trop occupé ; c'est le moment des vacances. Écrismoi tout de suite quel jour tu arriveras à Coblentz ; ainsi, je pourrai biffer les jours sur mon agenda, comme font les écoliers ; et chaque matin, en me réveillant, je me dirai : « Plus que tant de fois douze heures avant de le revoir ! ».… Ah! mon ami, mon frère chéri, je le vois bien maintenant, tu m'es nécessaire comme l'air que je respire ! Jamais je ne fais quelque chose, à présent, Je ne lis quelque chose de nouveau, sans me demander : « Qu'est-ce que Marc en penserait ?.. » Réellement, je ne pourrais plus vivre maintenant, d'une manière que je saurais te déplaire ; il me semble que de loin, tu en serais averti télépathiquement, et

jen souffrirais par contre-coup. Ainsi, je ne remets plus les pieds au « Nirvâna », puisque tu n'aimais pas cet endroit. Je ne me promène plus tout nu devant mon ordonnance, puisque tu as la conviction que ça doit le choquer ; je me force également à ne pas l'engueuler ; et ce pauvre abruti de Henkel ne saura jamais que c’est au « monsieur Français » qu'il doit de ne plus être traité de « tête de cochon » et de « charogne ». (Remarque, d' ailleurs, qu il s'en moque un peu, du moment que je ne lui ai jamais envoyé de giffles ; ce dont tant d’autres ne se privent pas !)

Enfin, tout ceci pour te dire que tu m'’es absolument indispensable ; que j'ai un grand besoin moral de ta présence ; et que je compte sur une réponse m'annonçant ta chère arrivée pour le 20 décembre au plus tard. Tibi, dilectissime !

CaRL. »

. Cette lettre, je l'ai relue deux ou trois fois en sortant de chez moi, puis dans le cahotement de l’autobus. Le front collé à la vitre, je songe longuement. Certes, c'est une grande douceur, dans l'âpre 1solement où je vis, de sentir qu'il y a quelque part un cœur dont les battements se rythment sur vos faits et gestes. Cette certitude d'être réellement aimé, je l'ai lu dans le regard de détresse qui a accompagné mon départ, là-bas, sur le quai de l'immense gare : ce regard qui a hanté bien souvent ma solitude. Et je ne me dissimule pas à moi-même le puissant désir que j'ai de retrouver ce compagnon dont l'âme confante cherche naïivement à refléter la mienne... Mais précisément, à cause de cette confiance, de cette admiration qu'il

me témoigne, ne devrais-je pas tâcher de l'emmener sur une route plus claire et plus droite que les obscurs sentiers où nous nous sommes égarés jusqu'à présent. Une fois, ; je me rappelle, à Héligoland, j'ai bien essayé d'esquisser un geste purement fraternel : il a piteusement sombré dans le remous des tentations troubles qui m'ont livré leur assaut cette nuit-là... Mais enfin, ce serait malheureux si la tendresse humaine ne pouvait jamais plus être chaste parce qu’elle a trébuché au départ ! Abandonner Carl, je sens que ce me serait impossible désormais ; et puis, ce serait trop cruel. Reprendre avec lui nôs relations passées. 1l me semble que je ferais là une œuvre mauvaise pour sa santé morale et physique — comme pour la mienne d’ailleurs. — C'est comme si nous avions pris de l’éther ou de la cocaïne ensemble ; ce sont des jeux à ne pas continuer. Je suis son aîné de quelque dix ans; c’est à moi à montrer de la force de caractère. Mettons qu'il soit mon jeune frère. Oui, au fait, pourquoi pas ? Ne me l'a-t-il pas indiqué dans sa lettre en me nor mant : mon frère chéri ?.. Je vais tout de suite lui répondre sur le même ton. Et je partirai là-bas le 20 décembre, passer quelques jours d'oubli délicieux, hors de la mauvaise fièvre de Paris, auprès de ce pauvre petit, auquel je peux faire encore du bien. Même au point

e vue égoïste, c'est encore la meilleure distraction, le bien visible qu'on a fait.

Une ignoble neige fondue qui tartine les trottoirs de boue glaciale, et vous harcèle de sa bruine en piqûres

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d'aiguille. Je plie mes chemises dans ma valise, dont je bourre les coins avec des chaussettes, tout en sifflant machinalement « l'Hymne à la Joie » ; de temps en temps, je regarde par la baie de mon atelier, qui crépite comme un tambourin sous les assauts du grésil. Il doit faire beau en ce moment, dans la campagne montagneuse de ce charmant pays rhénan ! Pas la crotte des grandes villes, bien sûr ; de grands tapis blancs. Je me rappelle tout à coup le réveillon de l'an dernier à l'Abbaye de Thélème avec... elle ; 1l y avait là entre autres, deux peintres de Montmartre, qui firent des blagues. Cette fois-ci elle réveillonnera sûrement avec Noriac... Bah ! qu'est-ce que ça peut me faire ? Moi, pendant ce temps, je serai avec Carl...

Le train stoppe en gare de Coblentz avec seulement trois minutes de retard. Encore bâillant et frissonnant de la r.uit que j'ai passée, ratatiné dans un compartiment trop chaud, que traversaient des jets d'air glacé, je descends sur le quai, cherchant à m'orienter dans la foule des familles prolifiques, troupes de collégiens à petites casquettes rouges, curés en soutanes et chapeau melon, étudiants en v-cances de Noël. Je franchis l'étroite « Ausgang », et me voici devant un jeune homme engoncé dans un impressionnant raglan à col d'opossum, que je ne reconnais qu'à la seconde précise où 1l vient me serrer la main. C'est Carl ;: tout de suite, il me paraît plus grand ici qu'à Hambourg, où la taille est aussi élevée que dans les pays scandinaves. Et je constate le petit trouble attendri que j'éprouve

subitement en lui serrant la main... Presque sans parler, il m'emmène sur la place ; une grande limousine est arrêtée là, dont le chauffeur s'élance vers nous et empoigne ma valise.

« Il fait assez beau aujourd'hui, me dit Carl, mais c'est égal, j'ai pris la voiture fermée. Il y a sept kilomètres en montée d'ici chez nous ; et en sortant du train surchauffé, tu aurais pu prendre froid. »

La voiture avale les faubourgs avoisinant les fortifications, tandis que, assis à côté de Carl qui me tient la main, je lui tourne une phrase, ruminée longuement en route, sur la joie pure, le repos moral que j'éprouve à retrouver ce cher compagnon, qui est désormais comme un jeune frère pour moi...

€ Oui — Oui — » acquiesce-t-il, le sourire vague et absent.

Nous filons à présent, entre la blancheur scintillante de deux hauts talus, coupés de petits sapins noirs et de genévriers rougeâtres. La solitude ; le silence de la neige. Carl se retourne. Soudain, ses deux bras refermés sur moi m'étreignent avec une surprenante force, et deux lèvres chaudes se collent sur les miennes.

Absolument la sensation du crâne qui se vide ; des os qui fondent. L'obscure, l'étenelle, la presque douloureuse sensation qui revient à l'appel de la caresse connue, comme l'animal sauvage arrive au sifflement spécial du dompteur. Inutile de me rebeller. Je suis vaincu, une fois de plus ; et bien vaincu.

Le château, perché classiquement en haut de la colline. Il me rappelle d'une manière frappante la

pièce principale d'un jeu de construction en bois peint qui m'amusait beaucoup étant enfant. Il date cependant, paraît-il, du XIII° siècle et a été bâti par un électeur de Trèves ; mais, comme il ne restait pas grand chose au xIX® siècle, il a été « neu-renoviert » avec la magnificence tape-à-l'œil que les Allemands apportent aujourd'hui à leurs restaurations, et qui donne notamment, au château de Hoh-Konigs-burg l'aspect faraud d'un bâtiment d'exposition universelle. Vues de près, les tourelles à verrières de couleur, les créneaux des tours, improbablement petits, sont d'une esthétique assez discutable ; mais de loin, cela compose un agréable décor.

… La baronne von Rudorff s'avance à ma rencontre, au seuil d’un vaste hall, abondamment décoré de cornes de cerfs. Comme elle a dû être jolie cette femme! Encore aujourd'hui, pas bien loin de la cinquantaine, elle offre l'aspect d'un beau fruit d'hiver, avec son visage à peine rosé sous la mousse des cheveux d'or fondu dans du vif-argent ; et le charme câlin de ses yeux bleus aux paupières voluptueuses et meurtries. Elle me fait prendre place à côté d'elle dans une de ces windows à coussins que les modernes Allemands ont emprunté au style anglais; et nous échangeons tout ce petit cérémonial de bienvenue, de remercîiment, de sourires et de protestations par lequel il est d'usage de déblayer la voie entre gens qui ne se connaissent pas, avant de dire quelque chose. Devant nous, la photographie du défunt colonel surveille sévèrement sa veuve et l'hôte français. Un beau gaillard, d'ailleurs, roide comme une lance, sous sa cuirasse et son casque d'opéra ; l'œil clair, intègre et sans détours. J'ai la

soudaine impression qu’il a dû être royalement cocu.

« C’est une vraie chance pour mon fils de vous avoir rencontré à Hambourg, monsieur », continue la voix un peu chantante de l’aimable Polonaise. « Carl est un enfant gâté ; il s’ennuie partout et n’a guère de courage pour entreprendre quelque chose... Enfin, il m'a écrit que vous le forciez à travailler sa musique : et grâce à vous, il s'est mis à lire des ouvrages français intéressants et sérieux dont 1l nous parle ensuite. Il a la plus grande affection et la plus grande admiration pour vous. C'est dommage que vous n’habitiez pas l'Allemagne ; je suis sûre que vous auriez une très bonne influence sur lui. »

Je ne suis pas assez cynique pour ne pas me sentir mal à l'aise devant ces éloges maternels ; et j'accepte avec plaisir l'offre de passer dans ma chambre avant le « Mittag-essen ». Voici la jeune « baronne » Elfriede, qui vient me tendre la main, d'un geste un peu anguleux, comme ses dix-huit printemps eux-mêmes ; ses yeux arrondis dans un visage lisse et frais qui évoque ceux des petites Vierges de Memling, me dévorent avec un sans-gêne enfantin. Nous grimpons à la queueleu-leu l'escalier à vis d'une tour ; et l’on m'introduit dans une chambre au sévère mobilier de cuir, dont les murs se hérissent encore de la corne de cerf qui vous poursuit à travers toute l'Allemagne. Ces gens-là, décidément, n’ont pas l'esprit tourné à la déplorable facétie gauloise.

« Je voulais vous donner la belle chambre qui a la vue sur la Moselle, s'excuse la baronne von Rudorff ; mais Carl a voulu absolument vous loger dans celle-ci parce qu'elle communique avec la sienne. Je prévois

qu'il va vous envahir pour fumer et bavarder avec vous jusqu'à deux heures du matin ; il ne se décide jamais à se coucher. Et vous voyez si cela lui réussit ; encore tout à l'heure, je remarquais ses yeux battus... Enfin, ne vous laissez pas ennuyer par ce garnement, n'est-ce pas ; mettez-le dehors. »

« Du sommet du Kuhkopf, me dit Carl, on voit à la fois le Rhin et la Moselle. Tu verras si c'est épatant ! »

Nous marchons lentement dans | ombre violacée d'une de ces forêts de sapins comme on n’en voit que dans les pays germaniques ; une forêt oppressante, muette, obscure, où l’on croit toujours voir errer une « Nixe » des contes de Grimm. Et ces corbeaux qui, au loin, traversent l'air de leur « Krâââ ! Krâââ ! » funèbres, ne sont-ce pas un des Sept Corbeaux (Sieben Raben) en quoi s'étaient changés les frères de la petite

Else ?

Carl me tient le bras tout en marchant silencieuse-

ment.

« Comment trouves-tu ma sœur ? » me demandet-il brusquement.

— Mais, très gentille Elle sera sûrement très jolie à vingt ans. Üne vraie petite madone primitive de l’école de Cologne...

— Pfff !.. Tu vois toutes les femmes en madones, toi !.… En tous cas, je te conseille de ne pas lui faire trop de compliments ; elle les prendrait au sérieux, et tu la retrouverais dans ton lit un beau soir.

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