POSTES CS
— Tues fou ! C'est une vraie gosse, cette enfant.
— Oui, oui; une fameuse demi-vierge. Comme son frère, d'ailleurs, ajoute-t-il, la mine pince-sansrire.
— Par exemple, tu m'ahuris.. Comment t'a-t-elle parlé de moi ?
— Ne fais pas l'innocent ; tu t'en doutes bien d’après toutes les œillades qu’elle t’a faites hier soir. Ce qu'elle est effrontée, cette sacrée Elfriede ! Mais je te préviens que c’est un cœur d'artichaut ; elle a un flirt qui est étudiant à Bonn, et qui revient bientôt en congé dans le pays. Tu le verras ; il viendra sûrement à la maison. Et une fois qu'il sera là, tu n’existeras plus pour elle... »
Je le regarde avec une souriante commisération :
« Pas plus qu'elle n'existe pour moi, mon pauvre ami ! Je suis aimable avec ta sœur parce que c’est une gentille petite fille, mais ce que je me fiche de ses amourettes, tu sais |... »
Carl me presse le bras avec un regard en coin...
« Oh ! je n’en doute pas, Marc ; tu es trop intelligent pour faire attention à une petite niaise comme ça... Je voulais seulement te prévenir, parce que comme tous les Français, tu tournes des galanteries qui sont sans importance chez vous ; et ma sœur est si jobarde qu'il vaut mieux la laisser tranquille. Des bêtises, tout ça... Tiens, nous voilà à la fin de la forêt. Est-ce joli, toutes ces grandes fougères rousses ! »
Nous sommes arrivés au sommet d’un grand plateau. L'air est extraordinairement calme ; les moindres sons y vibrent comme du cristal. Un peu de neige sucre encore la terre et les rameaux noirs. D'un côté, à droite s'allonge, puissant et large, le « Vater Rhein »,
le Rhin germanique, gardé par ses châteaux en ruine et ses sombres armées de sapins. De l'autre, à gauche, c'est la Moselle, le joli fleuve d'’allure française, avec ses îlots verdoyants qui m'ont parfois rappelé ceux de la Loire. Les deux fleuves, l’un couleur de perle, l’autre à peine irisé de glauque ainsi qu'un verre de Bohême, se rejoignent, se fondent à la pointe du triangle formé par la ville de Coblentz. Je reste un long instant, pensif, à les contempler.
« Regarde, dis-je tout à coup à Carl, 1l me semble voir ici la France d'un côté, l'Allemagne de l'autre. Les rives de la Moselle composent un vrai paysage français, tu pourrais t'en rendre compte du côté de Metz ; le Rhin, lui, représente tout à fait l'Allemagne romantique. Les deux fleuves sont très différents ; et cependant, ils se rapprochent, insensiblement ; arrivent presque à se ressembler, à l'instant où ils joignent leurs cours.
— Ainsi deux êtres qui s'aiment, arrivent à fondre leurs mentalités, même lorsqu'ils appartiennent à deux races étrangères ! » dit Carl, en me pressant la main. Ce n'était pas tout à fait ce que j'avais voulu dire ; enfin, j'acquiesce, en lui rendant son étreinte.
« Et deux races étrangères, qui se sont déjà fondues à la frontière commune, peuvent arriver à se ressembler réellement, en prenant l’une les qualités de l'autre... C'est ce que l'on verra peut-être dans les temps futurs où les peuples ne seront plus orgueilleusement cloîtrés, chacun dans sa cellule nationale...
— Tu crois vraiment à l'abolition des frontières, toi ?
— Pourquoi pas, dans deux ou trois siècles ?...