‹ L'Ersatz d'amourChapitre 14 sur 18 · PC MR. | LS · texte numérisé non relu

PC MR. | LS

Jadis, on se battait de province à province ; et la guerre était l'état ordinaire de l'humanité ; Maintenant, les guerres de nations à nations sont devenues la rareté : elles s'espaceront encore, jusqu'au jour où nos descendants verront les États-Unis d'Europe...

— En somme, tu es plutôt internationaliste ?

— Oui ; avec la réserve que ce mot a été corrompu par le parti qui en a fait l’exact synonyme d’antipatriote. J'aime la France, comme un Breton aime sa Bretagne ; et un Basque ses Pyrénées ; maïs sans prendre position contre les Normands, par exemple... »

Carl reste songeur, le bras appuyé sur mon épaule ; le menton sur le dos de la main.

« Mais alors, l’armée... la seule vraie barrière qui se dresse entre les peuples et les empêchent de se réunir comme ces provinces d'un même pays dont tu parles. tu dois souhaiter de toutes tes forces qu'elle disparaisse, ainsi qu'une chose inutile et dangereuse ?... »

Un court instant, je me tais, troublé par le rappel de l’uniforme que porte mon ami. Puis, je concède mollement :

« Maintenant, non, évidemment. c'est encore trop tôt... Mais... heu... dans une centaine d'années, environ.…

— Oh ! d’ailleurs, tu sais, je m'en fiche tellement. Enfin, c'est égal, en attendant ton désarmement général, nous avons frôlé la guerre de près, au moment de toutes ces histoires du Maroc ! La guerre, pense donc Marc, quelle horreur, maintenant !.…

— Je ne la crois plus guère possible à notre époque, tu sais. Au moment d'allumer l'incendie, le gouvernement le plus enragé reculera toujours.

— Mais enfin, si cet incendie s’allumait tout de même ?.. » insiste-t-il en attachant sur mon visage un regard angoissé. Est-ce que tu prendrais le fusil contre. moi ?

— Contre toi ? c'est donc que tu l'aurais déjà pris ? ou du moins, le revolver d'ordonnance ?..

— Mon Dieu, c'est épouvantable quand on y songe... Si je n étais pas offcier, si je n'avais pas ma famille — la famille d'un von Rudorff ! je crois, ma parole, que je déserterais.… Mais, et toi, Marc ? dismoi... que ferais-tu ? »

Je réfléchis, et pose mes deux mains sur ses épaules. Mes paroles vibrent nettement dans l'air immobile a soir qui tombe.

oute, mon petit, voici ce que Je ferais. Si mon pays, pris d'une crise de ce chauvinisme guerrier que je déteste, se lançait dans une aventure pareille à celle de 70, je romprais net avec lui. Je déserterais ! oui, car moi, Je ne suis esclave d'aucune caste, d'aucune famille ; je fuirais comme d'une maison de fous, vers les pays où l'on respire un air libre. Mais si le vertige venait de ce côté-ci du Rhin — si la guerre à coups d'épingle par laquelle les gens de Berlin ont depuis cinq ou Six ans, bien imprudemment, stimulé le nationalisme assoupi chez nous — si cette guerre à coup d'épingle finissait brusquement par une attaque au couteau... alors, vois-tu, Carl, ni amour, ni amitié, ni aucune affection humaine ne pourrait me retenir | Et je m'élancerais baïonnette en main, à la défense de ma maison attaquée. »

Carl me regarde fixement un peu pâle, les paupières battantes.

« Commetes yeux sont étranges, Marc !.. Ton regard d'hypnotisme, comme je te disais à Hambourg, tu sais. Oui, ] je sens que tu as raison une fois de plus... Eh ep moi, écoute ce que je vais te dire ; devant le Rhin allemand et la Moselle française. Dans le second cas dont tu as parlé, je ferais comme tu ferais toimême. J'étoufferais mon désespoir intérieur, et je resterais où le devoir m'appelle : à la tête de mes hommes. Mais si comme tu le dis, l’attaque venait de ce côté... je ne fuirais pas à l'étranger ! J'irais plus loin que toi ; dès les premiers grondements de la tempête, je me précipiterais dans {a maison à toi ; je m’engagerais comme simple soldat, et si tu offrais ta vie, j'offrirais la mienne à tes côtés. Et je pourrais dire ensuite : (« Tes dieux sont mes dieux ; ma patrie est ta patrie. »

Une lueur d'enthousiasme — pour la première fois que je le connais — brille dans ses yeux d'un bleu changeant. On dirait presque que c'est cette pensée qui l’aiguillonne. Nous restons silencieux un long instant.

Le Rhin, à nos pieds, s'est teinté d’ambre très pâle, sous la colline d’un bleu sombre, couronnée par l'opaque forteresse d'Ehrenbreitstein. Un carillon sonnant 4 heures monte, frais et cristallin, de Coblentz.

« Pourquoi », soupire Carl, « parler de guerres, de mort, dans ce beau décor, si idyllique, si plein d'une paix profonde et pure ?.. D'ailleurs, tu viens de le dire toi-même, une guerre n'est plus possible aujourd'hui. Jadis, je l'avoue, je méprisais les pacifistes ; et les doctrines démocratiques m'inspiraient de la peur

et du dégoût. Maintenant, si tout cela doit protéger

la paix du monde et me garder mon ami Marc, je veux bien en être aussi. Ne pensons plus aux fantômes noirs. Viens maintenant, la nuit va tomber... »

Au moment de descendre la colline, 1l prend ma main qu'il serre encore dans la sienne : « Ah ! Marc, s'il n'y avait que des hommes comme toi et moi en France et en Allemagne, quel bien tout de même pour l'humanité !... »

Des hommes comme lui et moi !... Hum... Enfin.

Nous sommes douze autour de la table sur laquelle

plane une énorme suspension de fer forgé figurant une sirène dans le style de la Renaissance bavaroise. Un clair soleil d'hiver joue sur les cristaux. On mange force gibier un peu trop noyé de sauces, et l'on boit avec une grande fréquence des vins de Bourgogne

douteux ; des crus authentiques de la Moselle ou du !

Rhin. Il y a là des châtelains du voisinage, insignifiants

comme sont les hobereaux de province dans tous les pays du monde ; un capitaine de Coblentz, tondu en ”

pomme d'escalier, le cou rebondissant de chair rouge

par-dessus le haut col ;: un œil mince et bridé de vieux :

farceur, l’autre écarquillé derrière le monocle; sa femme assez gentille, dans un désastreux corsage à bouillonnés de dentelles, est la voisine de Carl qui ne la regarde pas une fois, et ne lui adresse pas la parole ; puis, un énorme curé apoplectique et somnolent ;

et un bon vieux docteur invraisemblable qui a dû servir

de modèle à Maître Zacharie des contes d'Hoffmann.

C'est un drôle de petit boulot, blafard et imberbe, dont les yeux dépourvus de cils, clairs comme ceux d'une chouette, s’encadrent de lunettes dorées. Sur son crâne, ravagé sûrement par la même calvitie mystérieuse que celle de la face, il a audacieusement arboré une magnifique perruque blonde, bouclée sur les oreilles ; et s’est naïvement peint une paire de larges sourcils. Fra il ait l'air d'un acteur comique, c'est un homme digne, et fort savant, paraît-il ; chef de la ligue espérantiste locale. Il se montre d'une grande amabilité à mon égard et recherche particulièrement ma conversation. D'ailleurs, les autres convives font également des frais pour moi. Le gros capitaine, après un ou deux essais peu brillants en conversation française, continue en allemand à me proposer des sites à peindre dans la région :

€ Il ne faut pas manquer, monsieur, de vous installer au Deutscheecke, voilà un point de vue grandiose, avec le magnifique monument de Bismarck ! Il est digne, vraiment, du pinceau d'un artiste parisien. Et la Chartreuse ? vous ne connaissez pas ? C'est tout en haut de la ville : on avait installé là un camp pour dix mille prisonniers français en 1870... »

Charmante attention. Je ne sourcille pas, mais regarde involontairement Carl. Celui-ci continue d'un ton très naturel :

« Dix mille prisonniers !.… mais c’est énorme ! Comment pouvaient-ils tenir là-haut ? »

Allons, décidément, il n’y a jamais soudure complète entre deux âmes étrangères. D'ailleurs, peut-être ceux-ci ont-ils raison avec leur simplicité enfantine, un peu barbare ; et c’est tant pis pour nous, Français,

race plus âgée, d'avoir de ces susceptibilités chinoises. Au dessert, tandis que nous mastiquons une épaisse « torte » au chocolat et à la noisette, confectionnée par Elfriede, Carl se met à parler avec enthousiasme d'eaux-fortes en couleurs que j'ai faites du vieux Strasbourg, et dont les reproductions publiées par l'Illustration, traînent sur la table du salon.

€ Vous avez donc séjourné en Alsace, monsieur ? s'informe le souriant capitaine... Peu de temps ? C'est cependant une contrée bien romantique pour un artiste.. J'adorerais, quant à moi, y demeurer... Mais je comprends ; peut-être est-il pénible pour un Français de sentir qu'on n'est plus chez soi dans ce riche et beau pays qui vous a appartenu trois siècles. »

Cette fois, moi, l’anti-chauvin, je tique. Il commence à m'embêter le « Hauptmann ». Et — sans doute éperonné par le « Sect » mousseux, — je lui lance raide comme balle :

€ Pénible pour un Français de voyager en Alsace ? Ça serait plutôt pour un Allemand que la chose serait pénible !

— Pourquoi donc ?.….

— Parbleu, cher monsieur, parce que j'ai été reçu partout d'une façon si charmante que j'ai eu vraiment l'impression d'être là-bas chez moi. Tandis que les Allemands — je l'ai constaté à Saverne — sont souvent traités en intrus, sans aucun ménagement, Je vous assure... »

Je croyais jeter un froid sérieux ; pas du tout. Carl, cette fois, se pince les lèvres pour ne pas rigoler trop ouvertement, en clignant de l'œil de mon côté. Le docteur rit franchement. La petite Elfriede, voyant

qu'on rit, fait chorus sans savoir du tout pourquoi. Quant au capitaine, 1l rit jaune, n'ayant qu'à moitié compris et répétant : ÀÂch ! so... so... » de confiance. Allons, ces gens-là sont gaffeurs, mais pas vindicatifs pour deux sous. D'ailleurs, juste à ce moment, la baronne von Rudorff se lève ; et se place à la porte du petit salon” pour recevoir la poignée de main dont ses invités la gratifient, accompagnée du « Mahlzeit ! » traditionnel. Ce n'est pas une maison moderne, ici. Après le déjeuner, on fait de la musique. Je suis naturellement réquisitionné avec mon violon ; et j enchante tellement le curé qu'il me fait promettre, de jouer un Sanctus, le jour de la fête patronale. Puis, voici la petite Elfriede qui, avec des coquetteries de comédie pour séminaires, vient m'apporter les « Dichter-Liebe » de Schumann, et me demande de les lui accompagner, son frère étant à la table de bridge qu'on a dressée dans le salon « rokoko ». Elle chante ces chants d'amour romantiques d’une voix fraîche, mais avec l'articulation martelée, les « soufflets », un peu ennuyeux de la méthode allemande. Les paupières clignées, comme si elle n'y voyait pas bien, elle se penche vers la partition, la main sur mon épaule, sa gorge déjà très rebondie, me frôlant le menton. Sa mère, souriante, la regarde avec complaisance. Quant à moi, un peu étourdi par tous les vins que j'ai bus, je rends de mon mieux la pression, avec ma tête, faute de main libre. Ce n’est tout de même pas désagréable, la rondeur d'un buste féminin. Des souvenirs m'assaillent : Rolande avait la poitrine aussi plate que la Diane de Houdon. Carl a de drôles de seins, bombés comme ceux des éphèbes grecs, mais rectangulaires

et durs ; rien de l'élasticité féminine à laquelle j'étais plutôt habitué...

« Vous avez un parfum agréable pour vos cheveux !» me dit brusquement Elfriede, qui a fini de chanter.

— Vraiment ? vous aimez cela >... » Je bafouille, ne trouvant rien d'autre à pêcher dans le désarroi de mes pensées ; seulement, je m'appuie un peu plus contre le corsage de mousseline rose à broderies criardes. Ce faisant, je lance un coup d'œil en coin vers le petit salon où Carl paraît fort absorbé par ses cartes. Les autres invités, d’ailleurs, bavardent entre eux, dans les nuages de leurs cigares, et leur attention s'est détournée du piano.

« Comme elle est jolie, n'est-ce pas, cette mélodie : € Im Walde », continue la jeune Vierge de Memling, en allongeant carrément son bras nu sur mon épaule. « Elle rend bien la poésie romantique de nos forêts. Tenez, monsieur Renneval, il faut que je vous fasse connaître ma préférée parmi les forêts des environs. Vous vous promenez toujours avec mon frère; eh, bien, pour une fois, venez demain avec moi.

— Mais je ne demande pas mieux, mademoiselle ! Une promenade avec vous sera toujours délicieuse n'importe où.

— Oh! mais dans ma forêt, vous verrez cela.

Il faut partir vers neuf heures ; c'est là que le soleil est joli derrière les branches. N'ayez pas peur que je vous perde comme la fée Loreley, au moins !

— Hum ! hum... la fée Loreley m'a déjà ensorcelé avec son chant... je ne réponds pas qu’elle ne me fasse pas perdre un peu la tête; enfin. »

Je m'arrête net en voyant Carl qui s'est approché

de nous, sans que j'entende ses pas sur l’épais tapis.

« Un peu dérnodées, ces mélodies de Schumann », lance-t-il, d'une voix brève. « Surtout, quand on les chante avec des ports de voix comme Elfriede..

— Et puis, je l'ai si mal GE qu UN » RE Je ne joue pas de piano, roi, en somme...

Carl, nerveusement, se met à fouiller pu casiers à musique.

« Tiens ! 1l y a ici une charmante mélodie française de Chausson : Chanson Perpétuelle.. Connais-tu ça, Marc 2... Je vais tâcher de t'en donner une idée. Otetoi de là, Elfriede ! »

Il s'asseoit au piano, et se met à jouer le thème voluptueusement douloureux, un brin wagnérien, qu'il accompagne d'un filet de voix au timbre chaud, quoiqu'un peu voilé :

Il m'a pris dans ses bras nerveux, Et m'embrassa près des cheveux...

J'en eus un long frémissement,

Et puis, je ne sais pas comment, Il est devenu mon amant...

Il donne à la poésie un accent singulièrement âpre et passionné; et au lieu de regarder sa musique, plonge son regard dans mes prunelles avec une telle intensité que j en suis gêné :

Je lui disais : tu m’aimeras, Aussi longtemps que tu pourras...

Véritablement, ce chant audacieusement sensuel, finit par me caresser d'envoûtement, de trouble frisson, accentué peut-être par tout le champagne qui monte à mon cerveau... Je m'approche lentement du piano,

mes prunelles dilatées sur celles de Carl, dont à présent, les paupières battent éperdûment dans son visage un peu pâli…. Comme à Hambourg, quand il prétendait que je l'hypnotisais…

Puis, tout à coup, il me pe que les gens nous regardent en ricanant ; et je lance un coup d'œil chargé de colère autour de moi... Non; ces faces de cassenoisettes sont toujours là, dodelinant de la tête au fond de leurs fauteuils, et ne reflètent que la béatitude de leurs digestions… Quelles moules !.… Et MM von Rudorff qui couve son fils d'un regard attendri... Les parents sont donc idiots partout ?..

Je suis debout derrière Carl qui, à la fin du morceau, renverse sa tête contre mon ventre et reste là, immobile. Les assistants se réveillent alors, pour applaudir exhalant des « Délicieux ! Ravissements ! »

Mais 1] me semble qu'Elfriede me regarde en pinçant un sourire au coin des lèvres, et ça m'agace horriblement...

Comme neuf heures du matin sonnent au vieux coucou de Triberg, je descends en boutonnant hîtivement mon pyjama, pour le «Frühstück», servi familialement dans la salle à manger. Il n’y a là encore qu'Elfriede et Carl. Le son de leurs voix irritées m'immobilise net dans le couloir.

« … Mais enfin tu es idiot, Carl ! » s'écrie Elfriede. « Je me suis habillée et coiffée comme les autres jours ; si tu crois que c'est pour ton ami que je fais des frais. ah ! Dieu |

— Enfin, ou ou non, lui as-tu donné rendez-vous pour aller en forêt, ce matin ?

— Je ne lui ai pas donné rendez-vous », rétorque la voix candide ; c’est lui qui m'a dit : Je serais si heureux de faire une promenade avec vous ! alors, il aurait été impoli de ne pas...

— Menteuse ! Comme si je ne t'avais pas entendu lui dire : « Vous vous promenez toujours seul avec mon frère !... D'ailleurs, tu as joué une scène d’excitation ridicule avec lui, hier. Tu frottais ta poitrine de nourrice contre sa joue ; c'était dégoûtant à voir. J'en étais honteux pour toi !

— Îl ne trouvait pas ça dégoûtant, lui !

— Quelle oie tu fais ! Les Français savent très bien

dissimuler leurs sentiments : lui, doit te juger comme une sale fille, mais il est trop courtois pour le montrer.. Ah lil en dira de belles sur les jeunes filles allemandes quand il reviendra chez lui !

— Saprelotte, je ne te savais pas si moraliste, Carl ! Tu as joliment changé depuis l’année dernière, où tu me prêtais ton appartement à Hambourg pour recevoir le petit Weissenfels…

— Ce n'était pas la même chose. Celui-ci est l'hôte de notre mère...

— Et surtout. c'est ton grand ami, hein ? Et tu as eu bien soin de le mettre dans la chambre qui communique avec la tienne !

— Ah ! ça qu'est-ce que tu veux dire ?

— Ne fais donc pas l'idiot ! Je me doute parfaitement que tu t'amuses avec ton ami Français comme la petite Elsa à ma pension, qui allait le soir dans la chambre de Kathe, pour « jouer aux gens mariés ».… Elle disait : C'est mon mari ; même, on les a punies..

— Si tu veux une claque, tu n'as qu'à continuer ! C'est renversant de voir des filles vicieuses à ce pointlà L… Je n'aurais pas cru que de telles choses existalent.

— Pauvre chérubin, va !

— En tous cas, tu me feras le plaisir d'être décente à l’avenir vis-à-vis de Marc ; et de ne pas aller vadrouiller seule avec lui dans la forêt, comme une fille de rien.

— Pourquoi donc ? Je n’ai aucune mauvaise intention.

— Écoute, Elfriede ; c’est sérieux ce que je te dis : Si tu ne m'obéis pas, je remets à maman la lettre que

tu as laissée dans ma chambre de Hambourg... tu sais, celle qui finit par : « Elfriede chérie, j'embrasse tes jolis seins ; Je te.

— Brute ! en voilà un chantage ! C’est honteux ! et ça ne m'en impose pas ! »

Comme j'en ai assez entendu, je marche en faisant résonner mes talons pour signaler ma présence. Les paroles allemandes s'arrêtent net ; j'entends alors une phrase brève en polonais prononcée par Carl, et en ouvrant la porte, je vois le jeune homme serrant le poignet de sa sœur, avec des yeux durs et despotiques où je retrouve tout à coup le portrait du colonel von Rudorff. Étrange garçon; je n’arriverai jamais à le définir bien nettement. Nous avalons presque en silence notre café au lait accompagné de confiture de myrtille…

« Beau temps pour se promener, lance Carl d'un ton de défi.»

Je me lève et plie la serviette.

« Voulez-vous que nous partions dans dix minutes, mademoiselle Elfriede ? » dis-je posément. « Je suis à vos ordres.

La petite jette un regard de détresse à son frère.

« Mon Dieu, excusez-moi, monsieur, mais j'ai à travailler ce matin... Voilà... euh... 1} faut que j'aide ma mère...

— Bien, bien. Comme il vous plaira. »

Je rentre m'habiller dans ma chambre, et file un instant après sur la route claire, dont les talus endiamantés de gel brillent au soleil.

Un pas précipité derrière moi ; c'est Carl qui m'a rejoint en quelques enjambées et passe son bras sous

le mien. Son expression câline est bien différente de celle de tout à l'heure...

Allons, le vieux bon Dieu de l’église Saint-Jacques me poursuit de sa malice. Même pour un simple flrt, les femmes me sont décidément interdites...

Noël. Le sapin dressé dans le grand hall étincelle de bougies roses qui coulent abondamment sur les « marzipans », les pains d'épice, les petits anges de cire, les « comètes » argentées, les kobolds en carton peint. Cela fait comme un grand brasier qui chauffe et sent la résine. Les cadeaux sont alignés tout autour de la table. Carl me met dans la main un écrin contenant une grosse bague formée de lierres en or entrelacés ; je la fourre dans ma poche en bafouillant, un peu gêné devant les autres membres de la famille. Pour moi, j ai apporté quelques bibelots de la rue Royale, qui font pousser à mes hôtes des cris d’admiration. Les domestiques sont là ; on ne les a pas oubliés dans la distribution des cadeaux. Le colonel von Rudorff trône sur la table, dans un cadre d’acajou, auquel on a attaché, ce soir, un énorme ruban noir, blanc et rouge. Son regard clair de loyal guerrier semble bénir sa vertueuse famille. À onze heures, Elfriede se me: au piano et entame l'hymne : « Stille nacht, heilige nacht » que tout le monde assis autour de l'arbre reprend en chœur. Réellement, cette fête de Noël est ici plus patriarcale qu'en France, où elle nest en somme une fête que pour les enfants. En Allemagne, tout le monde redevient gosse pour un

soir, sincèrement, candidement.… Oui, c'est une jolie chose que la « Weihnacht » dans une honnête famille germanique...

Onze heures et demie : l'auto ronfle devant la porte. On se précipite sur ses manteaux et ses toques de fourrure pour aller à la messe de minuit. Naturellement, j'en suis ; ça ferait mauvais effet si je n’allais pas à la messe. La baronne von Rudorff et Elfriede sont assises dans la limousine ; Carl est au volant et moi à côté. Nous rayons de notre halo fauve la nuit de saphir sombre, dans laquelle, au loin, clignent les petites lumières de Coblentz.

« Tu es un libre-penseur, toi, décidément, me dit à brûle-pourpoint mon compagnon.

— Je crois que tu es fixé sur ce point, après nos conversations de Hambourg... Mais je ne suis pas anticlérical et je respecte aussi bien le catholicisme que le judaïsme, le mahométisme ou le bouddhisme.

— Oui, évidemment... Mais c'est égal, tu sais, Marc, on trouve une grande paix... une douce satisfaction intérieure dans l’accomplissement de la religion de son enfance, de tous ses ascendants. On a beau dire, c'est un vrai soutien dans l'existence ; c'est une discipline nécessaire.

— Je ne dis pas. Ceux qui éprouvent le besoin d'une discipline ont raison d'en user. |

— Oui, oui, avec tes airs de Français émaacipé, tu y viendras, un Jour de détresse.

— Dame, il est possible que j'arrive aussi un jour à faire gambader l'âme de Musset dans une table tournante. Je ne réponds de rien. Mais, dis donc Carlchen, une petite question indiscrète : Est-ce que

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nos. divertissements sont approuvés par ton confesseur ? Comment prend-il la chose ? »

Carl me regarde d'un air offusqué.

« Tu n'imagines pas que je lui raconte ça, j'espère ? C'est un homme très comme il faut, le curé de Saint: Castor ; il croirait que je deviens fou si j'allais lui dire des cochonneries !

— Mais alors, mon petit, tu te fourres en état de péché mortel, tout simplement. J'ai assez entonné de théorie quand j'étais gosse, pour savoir qu'on carotte l'absolution si on a caché des choses à son confesseur ; et que cette confession est sacrilège.

— Oui, ça c'est la théorie : et on a raison de faire peur aux fidèles, parce que les enfants et les gens du peuple sont toujours portés à mentir. Mais les gens d'une classe supérieure, comme nous, savent faire des distinctions. On sait, par exemple, qu'il faut apprendre à s ‘analyser soi-même, examiner consciencieusement tous ses petits défauts pour pouvoir les déclarer ensuite et s’en corriger (ainsi, je dois dire que tu m ‘as rendu service en me faisant remarquer que j'avais un orgueil de caste un peu exagéré. J'ai longuement réfléchi là-dessus, et je me suis dit qu'il était peutêtre plus chrétien et plus moderne de ne pas manifester cela). Mais dans le cas que tu cites, je suppose... eh bien, ce serait inutilement choquant de raconter à un ecclésiastique des choses aussi scabreuses. On lui dit qu’on a une vive amitié pour un camarade ; une amitié d'une nature trop jalouse, trop ombrageuse, peut-être... Et comme c'est un homme bien élevé, 1l n'insiste pas ; et ne va pas vous demander de mettre les points sur les 1...

— Âh ?... Parfait. Tout va bien, alors. »

La vieille église Saint-Castor semble une tonnelle de verdure sombre tant elle est tapissée de branches de sapins, sur lesquelles étincellent des guirlandes de cierges. Une foule compacte s'y empile, mais on trouve moyen de s'écarter devant l'uniforme de Carl et les riches fourrures de sa mère. J'avais déjà remarqué à Hambourg, combien il est agréable dans les endroits encombrés, de marcher sur les traces d'un officier dont les galons et la casquette produisent toujours leur effet sur ces âmes naïves.

La musique est fort bonne : les chœurs admirablement fondus ; mais, sapristi ! on vous fait trop bonne mesure... Une heure et demie de messe ; trois quarts d'heure de sermon ; vingt minutes de cantiques chantés par l'assistance ; et personne ne bâille ni ne trépigne. Ces gens-là sont admirables : ou idiots: je ne sais pas.

Le défilé à la Sainte Table dure un temps interminable. La jeune demi-Vierge de Memling marche, les paupières baissées, avec une expression vraiment céleste. Carl, lui, ressemble à un séraphin de Schongauer. Je remarque, au reste, la ferveur de son attitude pendant tout le temps de l'office ; et ne puis m'empêcher de penser à certaines phrases qu'il me disait, l'été dernier, sur la corvée de la religion obligatoire. Mais sans doute, était-il très sincère au moment où il me les a dites ; de même qu'il est indubitablement très sincère en ce moment.

… Vers deux heures du matin, nous nous mettons à table dans l'immense salle à manger du château, pour un souper où trône l’oie farcie au cumin, entourée

de plats plus copieux les uns que les autres. Et ce qu’on boit ! Elfriede, qui me paraît émêchée, se risque à me faire du pied sous la table : peut-être d’ailleurs était-ce par inadvertance. Je n’afñirme rien. Enfin, je vais me coucher, écrasé par la cérémonie de tout à l'heure.

La porte s'ouvre doucement, au moment où j'ai soufflé ma lampe pour me mettre au lit. Carl se faufle dans l'obscurité, en déshabillé nocturne, et se jette sur moi avec des exclamations étouffées, des transports aussi violents qu imprévus. Je crois rêver lorsque je sens se coller contre moi ce corps chaud, ardent, frémissant, qui, il y a une heure encore, se prosternait pour recevoir la communion dans la vieille église. et je me rappelle dans un éblouissement, les yeux si purs, si candides, du séraphin de Schongauer.… Ah ! le sang polonais qui bondit tout à coup dans les veines rhénanes |... et qui me communique électriquement son vertige trouble...

Les bombances familiales recommencent pour la veillée du jour de l’an (Silvesternacht). Il y a là quelques voisins, parmi lesquels le jeune étudiant de Bonn, dont m'avait parlé Carl : un jouvenceau à la figure poupine, dûment balafrée, qui échange des œillades sournoises avec Elfriede ; deux « backfisch », amies de pension de ladite, qui saluent la baronne von Rudorff du « knix » rituel, tout à fait semblable à un plongeon de diable à ressort ; puis, le brave docteur espérantiste, avec lequel je bavarde longuement : cet homme burlesque m'est des plus sympathiques. Lorsque les douze coups de minuit commencent à tomber lourdement du haut de l'horloge, 1l se fait un religieux silence ; chacun cessant de dévorer des pâtisseries. Au dernier coup, tout le monde lève son verre de champagne « Eckel » en hurlant « Hoch ! hoch ! Prosit Neujahr! » Carl tient ma main gauche dans la sienne, me la serrant à la broyer ; en face, l'étudiant fait de même avec Elfriede. Dès que j'ai reposé mon verre, le docteur vient s'emparer de ma main restée libre et l'étreint en me disant, les yeux humides d'émotion :

« Bonne année pour vous et votre belle patrie, monsieur le peintre... Dieu fasse que 1914 voit l'amitié

sincère, définitive, loyale, de la France et de l’Allemagne... »

J'ai repris le train, ce matin de] janvier, par un épais

brouillard blanc. Encore une fois, je suis oppressé PR d'une étrange mélancolie en quittant Carl, que je pense P cette fois quitter pour jusqu'là l'été prochain. C'est tout de même agaçant de constater que l'affection que j'ai pour ce garçon ne se manifeste réellement qu'au moment des séparations ! Lorsque nous sommes ensemble, je le trouve un peu accaparant, et j'aimerais l'espacer… Par contre, lui ne paraît pas très chagrin, ce qui m étonne bien de sa part. Lorsque le train s'ébranle, 1l me lance sur le quai, un « Au revoir ! » avec un sourire mystérieux, que je ne comprends pas. La baronne von Rudorff m'a fait des adieux pleins d'effusion, en me faisant jurer de revenir. Quant à Elfriede, c'est à peine si elle m'a serré la main d'un P

air distrait; elle avait rendez-vous avec son petit étudiant pour aller patiner sur l'étang.

Je rentre de mes courses, trempé de pluie; et vais m asseoir devant mon poêle, tenant en main le courrier que m a remis la concierge. Il y a là plusieurs lettres d'affaires, et une portant le timbre de Hambourg, que je me force à décacheter en dernier après avoir lu hâtivement les autres :

« MoN AMI CHÉRI !

Me voici revenu dans mon petit rez-de-chaussée de la Ringstrasse ; mais ce ne sera guère que pour y empaqueter mes affaires et déclouer des tapis ! Car voici la nouvelle que je ne voulais pas t'annoncer, avant d'en être absolument sûr : j'ai demandé à permuter avec un camarade qui habite Metz. Ça n'a pas été difficile à obtenir, Hambourg étant une garnison dix fois plus recherchée que cette ennuyeuse petite ville lorraine dont la population est désagréable au possible. Mais tu devines tout de suite la raison de ce déplacement : à Hambourg, j'étais vraiment trop loin de la France ; tandis qu'à Metz je serai à sept heures de Paris. Alors, voilà comment notre vie pourra s'arranger : je te demanderai de prendre un bon coin en première classe, à mes frais, chaque samedi soir, afin d'arriver dans la nuit chez moi ; mon nouveau logement est dans le quartier neuf, tout près de la gare. Tu passeras le dimanche avec ton Carlchen, et reviendras le lundi matin ; à moins, qu'étant pressé, tu ne veuilles prendre le train de dix heures du soir, dimanche. Si tu ne pouvais t'absenter un dimanche, je filerai à Paris ; 1l y a là-bas des officiers qui passent leur temps à se promener à Nancy. Enfin, de toutes façons, mon ami chéri, nous ne serons plus odieusement séparés comme à présent ; tu feras en somme, comme tant d'hommes qui, pendant les vacances, prennent le « train des maris » pour aller passer leur dimanche auprès de la chère petite femme ! Il faut nous contenter de cela, jusqu'au jour où j'aurai mes deux étoiles de capitaine ; alors je planterai tout là pour réaliser

mon rêve, qui est d'aller vivre à Paris, auprès de toi. Mais cela, je ne le dis pas à ma douce mère ! Tandis, qu'elle a été enchantée que j'aille habiter Metz, qui est tout près de Coblentz. Et puis, elle approuve beaucoup que tu viennes souvent me tenir compagnie. Tu as fait sa conquête, et elle trouve que je dois gagner sûrement auprès de toi. Tu vois, même ta « bellemère » t'engage à me consacrer tes fins de semaine !.. Donc, je t'attends pour la première fois, le samedi 25, à 2h. 15 du matin, en gare de Metz. »

Je froisse la lettre, avec un juron qui fait sursauter mon chat de Siam, allongé sur un coussin devant le feu. Ah ! non, il en prend trop à son aise, ce galopinlà ! A-t-on idée de disposer ainsi de l'emploi de ma vie sans me consulter ! C’est bien là son esprit cachottier, dissimulé... Avoir toujours l'air de filer doux devant moi; et puis, s'arranger pour me mettre en présence du fait accompli... Certainement, cela part d'une bonne intention ; mais enfin, je ne veux pas tout de même me rendre ainsi esclave d’une liaison malsaine et abrutissante. Oui, je me sens détraqué, abruti, depuis que je suis revenu de Coblentz (mes amis ont encore remarqué ma mauvaise mine, d'ailleurs ; c'est vraiment charmant ! ) Est-ce que je m'étais engagé à tout cela, quand je l’ai rencontré à l'Alsterlust de Hambourg ? Pas du tout ; j'avais bien marqué, au contraire, mon intention de ne voir là qu'une... expérience; une distraction passagère... C'est bien assez que ce sacré garçon m'ait inoculé dans la peau je ne sais quel poison ; le poison âcre et nostalgique du souvenir... Et que la nuit, je reste désormais des

heures, les yeux grands ouverts, à remâcher toutes nos conversations, nos gestes, nos actions ; penser à la lettre que je vais lui écrire...

Je le reverrai, certainement ; je ne veux pas rompre, bien sûr. Mais je le verrai plus tard : à mon heure ; et je n'entends pas qu'il m'assigne ainsi un voyage de toutes les semaines ! De quoi aurai-je l'air d’ailleurs, d'aller passer tous mes dimanches à Metz ? C'est impossible ; 1l faut le lui faire comprendre...

Je me précipite à mon bureau ; j'étale devant moi une feuille de vélin beige timbré d'un monogramme noir et or, et commence à écrire :

« MoN BIEN CHER CaARL,

J'ai été réellement touché de l'affection que ta lettre m'exprime ; mais désolé, en même temps, de voir que tu avais pris une décision si grave pour toi sans juger utile de m'en parler. Je t'aurais dit tout de suite que la chose n'était vraiment pas faisable ; car 1l ne faut pas croire que je n'’aie rien à faire à Paris, mon petit ; le lundi, j'ai souvent à travailler. »

Ma plume s'immobilise un instant ; il m'a dit, c'est vrai, que je pourrai prendre le train du dimanche soir.

… Et comme je suis assez fatigué en ce moment, si je passe une nuit en chemin de fer, je ne serai plus bon à rien le lendemain... »

Inadmissible, cela. Il ne s’agit pas de passer la nuit ; et Carl sait combien je suis robuste. Je cherche cinq bonnes minutes ; puis :

… (Car on ne peut pas avoir de ( coin » comme on veut en fin de semaine, sur la ligne de l'Est... »

Ah ! zut, c'est idiot ; je trouverai plus tard. Pour le moment, mon crâne est vide.

« Monsieur ne veut pas prendre un bouillon avant de partir, me demande ma vieille Bretonne. « Il faut se soutenir, quand on va passer la nuit en chemin de fer.

— Non, Merci, Annette. Je dinerai dans le wagonrestaurant. »

Toute la journée, j'ai erré sombre et désemparé, de mon atelier à ma chambre. J'avais envoyé à Carl une lettre à laquelle il n’a rien dû comprendre ; lui disant que Je ne pouvais pas partir pour certaines raisons, mais que Je partirais peut-être tout de même... Et puis, vers cinq heures, je suis allé chercher mon sac de nuit dans le cabinet de débarras, et j'ai commencé à y empiler du linge d'un geste automatique. Voilà tout ce que j'ai gagné à refuser de réaliser que j allais partir ; $ Je n'ai pas pu retenir un coin. La prochaine fois, je prendrai mon billet d'avance...

Le printemps commence à poindre aux marronniers des Tuileries, mais rien ne s'éveille encore dans les calmes campagnes lorraines. Ma vie désormais se partage entre Paris et Metz. Je pars le samedi soir ; j'arrive à deux heures du matin sur le quai de la gare

où, par n'importe quel temps, je trouve Carl qui m'emmène dans son petit appartement de l'avenue Serpenoise ; le lendemain on se lève entre neuf et dix heures (j'ai absolument abdiqué tout souci des convenances devant l'ordonnance Henkel, qui en pense ce qu'il veut), nous déjeûnons dans un restaurant de l'Esplanade, nous flânons un peu sur les bords de la Moselle, et nous rentrons faire de la musique ; la musique qui vous triture les nerfs, vous projette sur des hauteurs extra-terrestres, pour vous laisser ensuite, pâle, fourbu, les moelles vidées par une sorte d'érotisme cérébral, plus épuisant que la débauche physique... Et je reprends le train de Paris à huit heures, le lendemain. Lorsque je suis venu ici pour la première fois (c'était le 25 janvier), j'étais furieux contre moi-même, d'avoir ainsi laissé violenter ma volonté. Aussi, je me souviens que J'ai fait une mine grognon à Carl, et que j'ai gâté tout ce dimanche-là par ma morne apathie, à laquelle il n'a rien compris. Encore moins aurait-il pu comprendre le sentiment bizarre, très inattendu pour moi, que j'ai éprouvé dans les rues et les jardins de cette ville si bien « province française », sillonnée par un flot gris d'hommes étrangers portant le casque à pointe ou la casquette à liseré rouge. Et cette agressive musique militaire sur l’Esplanade! Qu'est-ce qu'ils font chez nous en somme, tous ces gens-là ? à Strasbourg, non, ils ne font pas tache. Mais à Metz !... Pourquoi pas des life-guards anglais à Rouen ?.… Et moi, qu'est-ce que je fais, assis sous une tonnelle à côté d'un de ces hommes gris, à boutons dorés, dont le sabre râcle le gravier et dont la main étreint la mienne sous le banc ?... Il me semble que les pro-

meneurs endimanchés, aux faces de petits bourgeois français, me lancent des regards d’indignation comme à un frère renégat.…

C'est complètement idiot, d’ailleurs; et nous ne recueillons que des œillades admiratives, décochées par les jeunes Messines : à mon compagnon. Mes illusions là-dessus n'ont pas tardé à se dissiper.

Parfois, je me reproche amèrement le manque de volonté dont j'ai fait preuve. Mais quoi ? ce pauvre garçon a déménagé, changé de garnison — et pas à son avantage | — à cause de moi; quelle horrible déception je lui aurais causée en le plantant là !.. Non, vraiment, je ne puis être dur à ce point...

Deux fois, je n'ai pu faire le voyage de Metz ; et la seconde fois, Carl, qui avait obtenu 48 heures supplémentaires, est venu à Paris du samedi au mardi matin, d'autant plus ravi de son escapade qu'il n'avait demandé aucune autorisation pour venir en France. Lorsqu'une dépêche m'a annoncé son arrivée, me voilà envahi par des sentiments chaotiques et contradictoires — comme tout ce que j'ai en moi. D'abord, la joie de le revoir, dès demain. (Car, sans que je veuille me l'avouer, ce maudit galopin m'a manqué, depuis douze jours.) Puis, une sorte de contrariété de célibataire, qui a la terreur du changement chez lui. Où le coucher ? Par souci des convenances, et pour n'éveiller aucun soupçon, dans la cervelle de ma : femme de ménage, il fallait lui établir un lit sur le divan de mon atelier. Mais je n'ai pas de matelas supplémentaire... Puis, il faudra déménager de ma chambre des lettres, des photos de femmes, qu'il ne ferait pas bon laisser traîner sous les yeux de Carl. C'est qu'il

est curieux et sans-gêne comme tous ceux de sa race ; un jour, en revenant dans ma chambre d'hôtel, où il m'attendait, à Hambourg, je l'ai pincé à farfouiller dans mes tiroirs ; et c'est à peine s’il a eu un mouvement d'embarras.

Ah ! et sa photo à lui, Carl ? I] m'en a donné une à Coblentz ; un très beau profil en clair-obscur, comme ils en font là-bas : le cou se terminant sur une amorce de clavicule, sans vêtement visible : et je n'ai pas osé la mettre en vue chez moi, à cause des commentaires possibles. Je la place aujourd'hui sur la cheminée, un peu derrière une retombée de capillaires, qui cacheront la dédicace ; toujours à cause de l'imbécile qui fait mon ménage et raconte mes moindres faits et gestes à la concierge. J'ai soumis la question du couchage à cette mercenaire, dont le corsage s'orne d'un Sacré-Cœur en émail. Elle m'a écouté paisiblement, les mains croisées ; puis : (« Mais avec un lit comme celui de monsieur qu'en tiendrait ben quatre, quoi donc faire qu ‘on y mettrait pas ce jeune monsieur, et puis monsieur avec ? »

Allons, il ne faut pas se frapper.

Carl, enthousiasmé par mon atelier et par le panorama de laSeine qui lui sert de fond, s'était installé sur le divan de la bow-window, les deux bras accotés ‘au rebord, enveloppé dans les spirales bleues de son habituelle cigarette russe, et absorbé dans la contemplation des bateaux qui défilent lentement sur l’eau de couleur anisée.

€ C'est par là, me déclare-t-il, que je chercherai un logement, à côté de chez toi, quand j'aurai flanqué ma démission à tous ces raseurs. Tu me dessineras un ensemble de mobilier épatant ; j'aurai un petit salon

de musique où l'on fera du quatuor une fois par semaiñe ; et je suivrai les cours de la Schola Cantorum pour la fugue et le contre-point (parce que j'ai déjà appris un peu d'harmonie, tu sais). Mais quand je serai tout à fait calé, j'écrirai des sonates que je ferai jouer dans les grands concerts...

— Tu ne doutes de rien, toi !

— Oh ! en payant, ce n’est pas difficile ; tu me l’as assez dit. Écoute donc ; mon père m'a laissé dans les 15.000 marks de revenu ; je serais un idiot de trimer toute ma vie à des choses qui m'assomment, comme si j étais un pauvre bougre d'employé, au lieu de m'accorder ce qui me plaît. Et pour quel but ? pour finir colonel à Forbach ou à Lyck, par protection encore, et par égard pour le souvenir que mon père a laissé à la cour ! Non, c'est ridicule. Je suis décidé à ne pas gâcher ma jeunesse comme ça.

— Évidemment. ton idée se comprend parfaitement... Et je serai très heureux de t'avoir auprès de moi... très. très heureux... Mais. tu m'avais parlé d'attendre tes étoiles de capitaine ?

— Oui; mais l'avancement est si lent dans notre armée... Enfin, Marc, tu ne peux tout de même pas m exhorter à persévérer dans la carrière militaire, après ce que tu m'as dit — ou plutôt, laissé entendre — sur tout cela ! Je suis bien sûr que tu as, à l'égard du sabre, les mêmes idées que ton cher Anatole France, dont tu avais marqué tous les passages plutôt désobligeants pour l'armée...

— Oui, dis-je résolument. Aussi, je ne t'engage pas à y rester... sûrement non. Mais tu es encore bien jeune pour prendre une décision aussi radicale.

— Bien jeune ! j'ai vingt-six ans ! »

Il oublie qu'il m'avait dit vingt et un à Hambourg. Pourquoi d'ailleurs, je vous le demande ? Je néglige de marquer le coup.

€ Ah ? je te croyais plus jeune ; tu as l'air si gosse. Ce que j'en disais, tu sais, c'est pour ta famille : ta mère est une charmante femme que j'aime beaucoup... Elle serait désolée de... »

Un coup de sonnette vient couper à propos mes bafouillages. Je m'élance à la porte. C'est Simon- Pierre. Il me serre la main et entre avec un petit salut à l'adresse de Carl, que je lui présente cérémonieusement : « Lieutenant von Rudorff... Monsieur Simon- Pierre, un peintre de grand talent. »

Simon-Pierre est venu s’allonger dans une bergère en face de moi et allume sa pipe. Tout en me parlant d'une démarche qu'il vient de faire avec un autre camarade afin de m'obtenir le ruban rouge ; et tandis que je le remercie de son dévouement d'un petit air désintéressé, plus ou moins bien simulé, je remarque qu'il lance des regards intrigués dans la direction de Carl. Évidemment, il se demande ce que fait là ce joli garçon en pantoufles et en pyjama de soie vert-jade, qui se roule sur les coussins avec Thi-Bäâ, le chat de Siam ; et qui me tutoie. Je ne lui en avais jamais parlé ; c'est un tort, évidemment. Et avec mon exaspérante tendance à enfler tous les incidents ennuyeux, me voilà désespéré, le cerveau rongé par l’idée que « ça se voit » comme le nez au milieu du visage; et que Simon- Pierre, en revoyant les camarades, va leur dire : « Elle est forte, celle-là ! vous en doutiez-vous ; que Renneval était pédéraste ?... »

Le « carillon de Westminster » ayant, de son timbre grave et doux, déclaré quatre heures, du haut de l’horloge anglaise, je propose fébrilement une tasse de thé. «Reste la», medit Carl; «je vais mettre l’eau à chauffer.»

Il bondit sur ses deux pieds et disparaît vers la cuisine. Dès qu'il est sorti, je me hâte de parler, la voix faussement indifférente :

« Tu ne sais pas qui est ce garçon ? Eh bien, c’est le frère de ma... ma petite amie de Hambourg ! Parfaitement. C'est chez eux que j'ai passé les fêtes de Noël. Toute la famille raffole de moi, figure-toi ; et comme le jeune Carl, qui est en garnison à Metz, devait venir pour trois jours à Paris, je ne pouvais pas faire autrement que de l’inviter chez moi.

— Ah! c'est ça.

— Un très bon petit garçon, d’ailleurs...

— Un petit garçon d'une belle taille ! Il a bien vingt-deux, vingt-trois ans, ce type-là ?

— Je ne sais pas, moi, je le considère comme un collégien…

— Enfin, si ta dulcinée lui ressemble, tu ne dois pas t'embêter ! Il est beau, que c'en est scandaleux... Mais dis donc, est-ce que cet éphèbe aux yeux culottés, ne serait pas un disciple d'Eulenbourg ?..

Je pouffe de rire bruyamment.

« Ah ! tu tombes bien ! Il est enragé de courir après les femmes, oui ! Je crois qu'il est venu à Paris pour retrouver une poule.

— Tant mieux pour lui. Ces êtres-là me dégoûtent au point que quand on me dit ça de quelqu'un que je connais, Je ne peux jamais y croire ; ou alors, je cesse de le fréquenter... »

Carl rentre à ce moment, portant la théière ; et je détourne tout net cette conversation dangereuse. Le jeune von Rudorff étale un napperon sur la table, court chercher les tasses, verse le thé. Lui qui dans son pays, ne daigne se servir en rien, ça l’amuse visiblement de faire le ménage dans un atelier parisien.

Tout à coup, Simon-Pierre lance :

« À propos de ce que nous disions tout à l'heure, croirais-tu j'ai eu la visite d'Albert Mauger qui a eu le culot de me raser pendant une heure pour que je pistonne au Salon son ami Roumain 2...

— Quel ami ?

— Non ! tu ne sais pas ? Un ami qui lui sert de mouquère, parbleu | Il est maquillé, avec des yeux jusque-là ; c’est ignoble ! Tu penses si je l'ai reçu !

— Mais si ce monsieur a du talent », intercale négligemment Carl, « pourquoi vous soucier de sa vie privée ?

— Parce qu'il l’étale sous mes yeux, sa vie privée | et comme je trouve ses congénères répugnants. »

Carl pince les lèvres avec son air « lieutenant von Rudorff » ; et, sentant que les choses vont se gâter, je m'écrie qu'il faudrait peut-être recharger le poêle. Mais c'est en vain :

€ Je ne comprends pas », tranche-t1l, « comment les Français qui sont si libres en tout, expriment une réprobation si... cléricale, à l'égard des amitiés entre hommes. C'est montrer là une singulière étroitesse d'esprit !

— Moi, cher monsieur, ce n'est pas parce que mon... esprit est étroit, comme vous le dites élégamment, que je répudie ce genre de sport. C’est parce que je

suis un homme sain, et que ce vice-là est le fait de détraqués.

— Voilà toujours le grand mot ! Est-ce que vous avez la prétention en France d’être plus sains que les Grecs de l'antiquité, par hasard ?..

— De la décadence, oui ! et pas tous encore !

— Théocrite n'était pas si décadent que cela: et Platon non plus ; ni Aristophane, qui en parle tout le temps. Mais les Français sont si enragés de cotillon qu'ils refusent de. reconnaître cet. éclectisme de l'amour antique ! Ici, vous voyez toujours l'antiquité à travers la pommade ecclésiastique de « Quo Vadis ? » et surtout à travers les polissonneries d’ « Aphrodite », qui vous a présenté ça comme un décor de ballet de l'Olympia ; l’apothéose de la « petite femme », qui ne tient qu'un rôle de troisième plan dans la vraie littérature grecque ; tandis que l'éphèbe est en réalité, sur le piédestal.. »

Il a du toupet, ce petit ! En ce moment, il ressort, telle que, la page d'une lettre où je lui communiquais mes réflexions sur « Aphrodite ».. Mais, ceci m'importe peu. Ce qui m'ennuie, c'est son agressivité inattendue à défendre ses théories. Je ne sais vraiment ce qu il a aujourd'hui ; mais c’est la seconde fois depuis que je le connais, que je suis frappé par l’arête dure de sa bouche et le regard soudain coupant, métallique, de ses yeux changeants. Simon-Pierre, lui, a l'expression gouailleuse.. Que doit-il penser, nom de nom...

« Oui, oui, cher monsieur ; vous allez me citer tous les hommes épatants qui ont sombré dans cette aberration : Shakespeare, Léonard de Vinci et Walt Whitmann.…. C'est l'argument de tous les invertis. Mais rien

ne peut poétiser une chose qui reste, en somme, un goût maladif de l'ordure.

— De l'ordure ! » crie Carl exaspéré. « De l’ordure si on s'adresse à un ouvrier crasseux, bien sûr ! À ce compte-là, vos rapports avec une souillon sont tout aussi abjects ! Et, même en dehors de ce cas, un homme qui n'est pas aveuglé de parti-pris, ne peut pas soutenir que la femme est toujours un être idéal et pur, tout de même |

— Oh ! calmez-vous ; je ne demande pas qu'on livre les sodomites au bourreau. Comme on le fait dans votre pays, sauf erreur ?..

— Oui... il est exact que depuis 1871 on a eu la bêtise d'étendre à tout l'empire allemand certaines pénalités contre le « Wieder-Natürliche Unzucht », mais l'article 175 est violemment combattu par des savants autorisés tels que HLangenbeck, Virchov, Hoffmannn Krafft-Ebing, qui a écrit un traité làdessus, que vous devriez bien lire, a dit expressément : « L'inversion est une disposition naturelle; ce n'est ni une dégénérescence ni une maladie...

— Cristi, vous êtes documenté sur la question ! » dit Simon-Pierre, qui secoue la cendre de sa pipe, se lève et me tend la main. Les adieux avec Carl sont plutôt froids. Dans l’antichambre, où je le reconduis, consterné :

€ Eh bien, naïf que tu es ! » dit-il, « j'espère que te voilà fixé sur ton petit Boche ! Il en est comme une reine, parbleu ! Il n'y a que toi pour ne pas voir ces choses-là…

— Oh ! tu sais, c'est surtout un gosse enragé de contradiction et de paradoxe, comme nous l'avons tous été...

— Bon ! enfin tu le soutiens par esprit de famille... Moi, à ta place, je me méfierais de ce petit beau-frèrelà. »

Quand je rentre dans l'atelier : « Est-ce que tu deviens fou ? » dis-je à Carl. « Veux-tu m'afficher devant tous mes camarades ?...

— C'est ton ami qui est un imbécile ! » rétorquet1l victorieusement. « Moi qui croyais qu'on pouvait parler. librement devant des artistes parisiens. Ils sont aussi arriérés que les cagots de Coblentz, ma parole !... »

Bon. Il va falloir que je le cache quand je recevrai du monde...

C'est une mélancolique et singulière intimité qui s’est établie entre moi et Louise Fabry. Elle m'a demandé de dessiner des motifs pour un petit atelier de tissage qu'elle a créé rue Dauphine; et de venir surveiller l'exécution des coloris dont on imprime ces étoffes de lin ou de soie. J'y vais souvent, deux ou trois fois par semaine — c’est tout près de chez moi — et à l'heure du thé elle me fait asseoir auprès d'elle dans le confortable bureau qu'elle s'est aménagé près de l'atelier. Nous avons alors de longues causeries dont je savoure le charme un peu amer — comme l'odeur des chrysanthèmes : cette femme est réellement une créature d’une grande intelligence, d’une âme haute et sereine, toujours égale à elle-même. Je la croyais fort heureuse en ménage; il m'apparaît peu à peu, que je me suis trompé... Fabry — qui es un beau garçon — fait trop de portraits de femmes ; et il ne résiste pas à ses modèles, quand celles-ci prennent l'offensive ; ce qui est beaucoup moins rare que l'opinion publique, appuyée sur des siècles de littérature, romances, gravures et groupes de pendules, ne consent à l'admettre. Nos entretiens avec Louise Fabry contiennent toujours de nombreuses réflexions amères, et désabusées sur l'amour. Avec sa finesse

aiguisée, elle a tout de suite saisi que j'étais rongé par un souci sentimental ; et puis, elle n’est pas dupe de mes mystérieux voyages en Allemagne. Naturellement, elle ne m'interroge pas, et moi, je n'ose pas soulever le voile qui recouvre une telle vie privée. Mais ce voile m'étouffe. Comme tous les êtres tourmentés par l'amour, j éprouve un besoin maladif de confidences ; je voudrais me raconter, m'analyser, demander des conseils — que je ne suivrais pas, mais qui me soulageraient…

Hier, elle m'a parlé affectueusement de ma mauvaise mine ; et, à mots enveloppés, m'a tendu une branche que j'ai saisie. J'ai raconté une liaison dissolvante, énervante, sans aucun avenir, avec une personne éloignée de moi, et qui m'est étrangère par bien des côtés. Je ne me rappelle plus exactement notre conversation ; c'étaient des mots si insaisissables.… Mais, à un moment donné, à la lueur orangée de la lampe, j'ai vu un reflet humide dans ses vastes yeux noirs qu elle accrochait aux miens ; et sa main s'est posée sur la mienne tandis qu'elle murmuraït « ah ! mon pauvre ami... »

J'avais le cœur si gonflé que je n’ai rien pu dire; seulement j'ai incliné lentement la tête jusqu'à la table où gisaient nos deux mains unies et j'ai collé ma joue à cette douce main pâle qui ne s’est pas retirée. Et tandis que j'éternisais cette chaste caresse, dont elle ne pouvait prendre ombrage, un souvenir m'obsédait ; celui de cette scène de Schumann, où Nijinski et la Karsavina restaient prostrés aux bras l'un de

l'autre, presque lèvre à lèvre pendant une demiheure... C'était d'une douceur pleine de paix ; et qui me changeait tant des âpres délires où je sombre avec

Carl...

Comme elle m'avait prié de venir jouer du violon chez elle, dimanche dernier, je ne suis pas allé à Metz. D'ailleurs, je suis résolu à me désintoxiquer peu à peu ; à redevenir l'être sain, et bien équilibré que j'étais avant le maléfique voyage à Hambourg. Car, en plus des troubles nerveux qui m'inquiètent un peu ; de mes nuits sans sommeil, ou traversés de cauchemars bizarrement obscènes, je fais cette constatation ennuyeuse, c'est que je deviens peu à peu frigide à l'égard des femmes. Devant les plus jolies d’entre elles, je ne sens plus les brusques désirs qui m'envahissaient il y a seulement quelques mois ; Louise Fabry elle-même, ne m'inspire en somme guère plus qu'un tendre sentiment fraternel. En revanche, si dans la rue ou dans un lieu public quelconque, j'entrevois un jeune homme blond, élancé, dont le visage frais et lisse me rappelle vaguement celui de Carl, mon cœur se met stupidement à battre plus fort ;: mes sens s’ébrouent l'espace de trois secondes...

Ça ne peut pas continuer, véritablement. Je veux bien avoir eu, dans ma vie, cette faiblesse étrange, unique, suscitée par un ensemble de circonstances rares ; je ne veux pas être un pédéraste. Il me semble déjà que les jeunes disciples de Sodome m'adréssent dans leurs regards ou leurs poignées de main, des

appels de franc-maçonnerie... Et cela me crispe, et J'ai envie de crier vingt fois par jour : « Non ! je ne suis pas de la confrérie ! Je n’en suis pas, là ! »

La fin d'avril fleurit déjà ; éperonnée d'un vif soleil. J'ai envie de filer voir les pommiers blancs en Normandie ; je ferai une cure de repos complet, de sport au grand air ; et puis au retour... dame, je verrai si Louise Fabry...

Carl, à qui j'avais écrit un billet très vague, lui annonçant que des affaires de métier allaient sans doute me retenir, ma répondu six pages plus tendres que de coutume, dans lesquelles se trahissent une anxiété qui m'a fait mal. Je déteste faire souffrir ; je voudrais tant que les choses se passent d'une manière aisée, sans heurts, sans chocs. J'ai fourré hâtivement sa lettre tout au fond de mon tiroir — et je ne lui ai plus récrit.

Metz, 30 avril.

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