‹ L'Ersatz d'amourChapitre 15 sur 18 · TRÈS HONORÉ MONSIEUR RENNEVAL · texte numérisé non relu

TRÈS HONORÉ MONSIEUR RENNEVAL

J'ose m'adresser à vous, car je sais que vous étiez quasi comme un frère pour monsieur le lieutenant ; et même qu'il a mis sur son bureau une lettre avec votre adresse pour l'envoyer au cas qu'il serait décédé : mais Dieu Merci, ce n'est pas arrivé. Enfin, voilà la chose. Ces derniers temps, monsieur le lieutenant était tout abattu, comme si il serait été malade. Et puis, hier soir, 1l m'a dit de bien nettoyer sa chambre et de faire les cuivres ; et il a rapporté des bois une pleine brassée de mirabelliers fleuris, qu'il a mis dans les vases ; et moi je croyais que c'était rapport à ce que monsieur devait venir. Monsieur le lieutenant est allé après, s'enfermer dans sa chambre, sans avoir diné. À 9 heures, j'ai été cogner à la porte pour y demander siAl fallait lui apporter son manger ; il n’a pas répondu, et ça m'a semblé qu'il soupirait. Alors, j'ai osé ouvrir un peu la porte ; et voilà que je l’ai vu couché sur son lit pas défait, avec son beau « pijama » de soie verte ;

- et 1l avait les yeux entr'ouverts, mais il ne me reconnaissait pas. Cela sentait très fort l’encens, comme à l'église. J'ai eu très peur, et j'ai couru chercher mon-

sieur le docteur Krause. Il a dit que ça avait l’air d'un empoisonnement ; et du reste, 1l a trouvé sur la toilette un verre où 1l y avait de la morphine dans de l’eau. II m'a envoyé tout de suite à l'hôpital chercher une sonde pour l'estomac ; et on a fait vomir monsieur le lieutenant. Et puis, il lui a fait taper la figure avec des linges mouillés ; et 1l lui a fait des piqûres de café : et des lavements au café très chaud. Ça fait qu'il est revenu peu à peu, mais 1l est horriblement faible et il ne peut pas s'empêcher de dormir. Il m'a défendu de prévenir Madame la Baronne : du reste monsieur le Docteur dit qu'on peut encore lui cacher ça quelque temps. Madame Schulze, l'infirmière, est venue s'installer ici. Alors j'ai dit que ça ferait peutêtre plaisir à monsieur le lieutenant de revoir son ami français puisqu'il était ennuyé de ne pas l'avoir vu depuis 15 jours. Monsieur le Docteur a dit que oui, qu'il fallait faire tout ce qui pourrait l’amuser et l'empêcher de dormir tout le temps. J'ai donc écrit à Monsieur tout seul, pour qu'il ait la surprise. Si Monsieur pouvait donc prendre ce soir le train de 6 heures qui arrive à | heure du matin ! Ça fait pitié vraiment de voir ce pauvre Monsieur le Lieutenant, si bon, si gentil, qui a voulu se détruire comme ça ; on ne comprend pas pourquoi, vraiment. Enfin j'espère bien voir Monsieur cette nuit ; je laisserai la clef sous le paillasson de la porte d'entrée.

J'ai bien l'honneur de saluer Monsieur,

Votre respectueux,

Lupwic OTro HENKEL, »

Cinq ou six fois, au cours de cette soirée-là, j'ai tiré de mon porte-carte cette feuille de papier quadrillé où s'écrase une grosse écriture enfantine de soldat ; et je l’ai relue à la jaune lueur du couloir, tandis que mes compagnons dorment dans le compartiment ; ou bien à la clarté crue du wagon-restaurant devant une petite table chargée de plats auxquels je touche à peine... Qu'est-ce qu'il a donc aujourd'hui ce train à marcher comme une tortue ?

La petite maison basse de l'avenue Serpenoise est d'un noir total: nulle raie lumineuse ne filtre des volets : et ceci me rassure déjà. S'il y avait du mauvais nouveau, on s'agiterait plus que cela. J'entre à pas de voleur. Dans le bureau attenant à la chambre dont la porte est ouverte, j'entends un léger ronflement, et j'entrevois une forme couchée sur le divan ; celle de l'infirmière, sans doute. Oui :; sur une chaise près de la fenêtre que blanchit vaguement la lune, voici une grande mante et l'espèce de petit hennin bleu sombre des « schwestern » allemandes... Celle-ci a le sommeil plutôt dur; tant mieux. J'entre doucement dans la chambre dont je referme la porte derrière moi. Puis, je tourne le commutateur de la petite vasque lumineuse en verre opalisé.…

Carl est couché sur son lit, le buste étayé par des

coussins. C'est un profil de cire, qui se détache sur le fond obscur. Ou encore, un ivoire très fin, à peine teinté de rose pâle aux lèvres ; et profondément ombré aux paupières. Les mains gisent sur le couvre-pied comme de pauvres choses vidées, inutiles.

L'angoisse de la mort me saisit à ce moment. Retenir, retenir la vie qui tremble, s'accroche pourtant, s'attarde au bord de ce jeune corps pâle. Je me précipite sur lui, j étreins son torse à peine tiède : je colle mes lèvres sur le visage de soie molle ; et je lui crie : « Carl ! Carl ! c'est moi !... Est-ce que tu me reconnais ?.. »

Ses cils d’un brun roux — plus foncés que les cheveux — se sont lentement déclos. Il tourne vers moi ses prunelles bleues, marbrées de vert, qui cherchent à voir, à comprendre... Puis, un pauvre sourire laborieux distend le coin de ses lèvres ; et des profondeurs de sa poitrine, s'exhale un « Ach !... » qui monte comme un soupir de délivrance, de gratitude, de ferveur presque religieuse.

Madame Schulze est partie ce matin. On peut, paraît-il, cesser à présent les injections de caféine et les courants électriques que le docteur Krause avait fait pratiquer tout de suite après le vidage de l'estomac, au moyen de la sonde œsophagique. « Il faut que ce garçon aie de la santé pour être revenu de si loin ! » me confie-t-il tandis que je le reconduis. « Je ne croyais pas le tirer de là !.. » Maintenant, il n’y a plus qu'un régime à suivre; et le brave Henckel et moi, sufhsons bien dans la maison.

Aujourd’hui, Carl, assis près de la fenêtre ouverte, dans une grande bergère, épluche soigneusement des mandarines que Jai pu me procurer en ville. C'est le premier jour où 1l peut se lever ; et il m'a fait passer une bonne heure à l'habiller d'un pyjama blanc; lui faire les ongles, le coiffer en respectant exactement la place de sa raie. Assis à côté de lui, je le regarde tout à fait comme on regarde un pauvre petit garçon qui vient d'être très malade, qui est encore d'une faiblesse pitoyable, et qu'il faut dorloter, consoler, distraire.. Que de sentiments contradictoires et divers J'aurai donc éprouvés vis-à-vis de lui !.….

« Écoute, mon petit, lui dis-je brusquement, en lui prenant les mains que je tapote dans les miennes, à présent que la mère Schulze est partie, et que tu

peux bavarder comme avant, tu vas me raconter quelle sacrée idée t'as prise là d'avaler de la morphine... Où t'es-tu procuré ça, d'abord ?

— Je ne devrais rien te dire du tout, pour te punir un peu... Mais tant pis ; je vais faire ma confession. Je t'ai assez embêté à me soigner, mon pauvre Marc !.…. Eh bien, voilà : Figure-toi que ta méchante lettre où tu me disais que tu avais un énorme travail — sans dire lequel —— et que tu ne pourrais plus revenir de longtemps à Metz... et qui finissait si froidement, m avait flanqué comme un coup en pleine poitrine. J'ai répondu la lettre que tu sais, et pas de réponse pendant huit jours ! Ah ! si tu m'avais vu courir à la poste pour avoir mon courrier plus tôt, tu m'aurais trouvé bien ridicule ! Je me suis retenu à deux mains pour ne pas filer à Paris, le dimanche : mais j'ai ma fierté, tu sais. Dans notre famille, on ne se dégrade pas comme ça... Enfin, lundi dernier, j'ai eu une idée qui m'a traversé... mais comme une sorte de double vue : je t'ai vu, absolument vu, avec une jeune femme blonde, en train de flirter.… Tu sais que ça m'arrive de saisir, de loin, tes états d'esprit ; je m'en étais rendu compte à Hambourg déjà... Il y a une telle communication magnétique entre nous ! Tout de suite, j'ai pensé : CI] m'a oublié ; quitté pour une femme. Je n'ai plus qu à disparaître. » Alors, ; je suis allé chez un de mes camarades qui se pique à la morphine tant qu'il peut et je l’ai supplié de m'en céder une petite provision ; 1l a fini par le faire. J'avais bien pensé au re-

volver ; mais ça vous fracasse la figure d’une manière ignoble. J'ai placé ta photo devant mon lit ; j'ai avalé toute la dose à la fois. et tu sais le reste. »

Je demeure un instant confondu ; le cœur tordu une fois de plus, par l'idée de la souffrance que j'ai causée... Et puis, j'avoue que l'épisode de la « jeune femme blonde » me trouble un peu... Est-ce que vraiment les faits et gestes peuvent ainsi transparaître à distance ?.. Sûrement, il y a là une coïncidence, mais elle m'ennule. |

«€ Mais voyons, mon pauvre gosse, dis-je en attirant sa tête sur mon épaule ; comment as-tu pu commettre un acte de désespoir sur une supposition si vague... tu l'as bien vu par la suite !..

— Oui... mon intuition a dû me tromper... Mais conviens que cela coïncidait fâcheusement avec ton silence ! Oh ! tu sais, il est bien possible que tu aies eu un petit flirt avec une dame blonde... ne t'en défends pas ; je vois bien à ta tête que tu n'es pas innocent comme l'agneau qui vient de naître... Voilà ce que c'est que d'être tout le temps séparés ; je ne puis jamais être tranquille.

— Âh! si, tu peux l'être ! » laissai-je échapper amèrement ; « pour ce que j en lève des femmes en ce moment.

— Mais tu le regrettes ; et il ne faut qu'une fois. Enfin, tu sauras maintenant que quand tu nes pas sage, j en suis averti comme télépathiquement… »

Oui... C'est gai, tout cela.

Les pentes gazonnées qui dévalent sous l’'Esplanade sont toutes givrées de pâquerettes. Devant nous, la Moselle, engourdie et sereine, étale les corbeilles touf-

fues de ses iles où frissonnent des joncs vert tendre. L'odeur fraîche de l'eau monte par courtes cadences. Il me semble, fermant à demi les yeux, reconnaître tel paysage de la Loire, en Touraine.

« Est-ce joli, ton pays ? » demande soudain Carl, en me prenant la main.

— Non, Carl, ce n'est pas joli — mon pays natal, c'est Brest —. Mais au sud de là, vers Douarnenez, la pointe de Penmarc'h... quelle beauté rude, austère, supérieure...

— Si nous allions par là aux prochaines vacances ?

Je pense que j'aurai six semaines. Ma mère récriminera peut-être un peu sl Je ne vais pas à Coblentz (entre nous, après avoir vivement encouragé notre amitié, elle commence à trouver que tu m'accapares..) Mais ça m'est bien égal ; j'ai toujours eu l'habitude de faire ce qui me plaît. Alors, tu nous chercheras un beau coin sauvage où Je pourrai louer une petite maison. j emmènerai Henkel qui nous fera la soupe... et nous regarderons couler les jours lumineux, seuls loin des imbéciles ; des hommes malveillants, des. des femmes coquettes… Nous ferons de la musique... nous nagerons loin dans la mer... Comme à Héligoland, tu te rappelles ?

— Oui... C'est cela. »

Le son de ses paroles monte autour de moi, comme la marée qui vient doucement battre un rocher, l'enveloppe, le recouvre petit à petit. Le rocher que je croyais être ma volonté est toujours, toujours un peu effrité au contact de Carl; en ce radieux matin de printemps, je le sens submergé complètement... L'air tiède, qui sent l'herbe et le syringa lénifie délicieuse-

ment mes nerfs tendus par les émotions de ces derniers jours et par les nuits à courts sommeils morcelés que je viens de passer. Depuis l'instant où j'ai vu la mort — amenée par moi — rôder autour du corps de mon ami, } ai définitivement déposé à terre mon vêtement d'orgueil, durci par tout un limon de ces préjugés ancestraux que nous baptisons vertus. À quoi bon lutter ? admettre ceci et refuser cela ? Il y a un être à côté duquel mon âme s'attendrit, et ma chair s'émeut. Si les deux ont tort, je n’en suis pas responsable. Mes sentiments ont été draînés, dérivés vers une direction insolite, soit; mais détourne-t-on ainsi un torrent qui s'élance sur des cailloux ?.. Il n'y a qu'à le laisser couler ; qu'importe s'il charrie du limon, des brins de paille, ou du bois pourri... 1l saura toujours trouver la haute mer, là où se rejoignent tous les sentiments du cœur humain, dès qu'ils se rénovent dans la pureté du désintéressement total, du sacrifice de soi-même... Comme l'a écrit Tolstoi : « la débauche commence seulement où le sentiment finit. » Le client des maisons closes est plus méprisable que moi ; et personne ne le méprise réellement. L'antiquité était moins bornée que notre époque. Un homme qui s'intitulait : « païdè érastos » pouvait soutenir sa thèse en public, devant un arbitre ; et on l'écoutait sans le lapider. Aujourd'hui, si nous honorons Jules César et Epaminondas, par exemple, c'est qu'ils sont reculés dans un passé lointain. Et plus près de nous, tant d'hommes supérieurs n'ont pas cru s'abaisser en agissant comme }; "agis, après tout l... Oui; Michel-Ange a eu bien raison d'écrire ses sonnets à Cavalieri si ça lui chantait ; et Shakespeare à lord Pembroke ; et moi, j'ai été un sale

ELERSATZ" D'AMOUR : 16

jésuite d'inventer de laborieux mensonges pour expliquer à mes amis que j hébergeais Carl parce qu'il était le frère de ma maîtresse |... Ah ! soi-disant affranchi, qui n'ose pas sortir sans un masque sur le visage !

Carl, couché à plat ventre à côté de moi, me chatouille la tempe avec une tige de fenouil.

« Tu es bien silencieux, Marco... À quoi penses-tu ?

— Je pense... à une peinture que j'ai été trop flemmard pour faire l'été dernier à Héligoland.… Mais je la ferai décidément, l'été prochain. C'est toi qui me poseras Ça. Balder, le jeune dieu scandinave, émergeant de la mer, tout nu dans une clarté d’aurore...

— Très bien, ça. Balder, fils d'Odin et de Frigga, était, Je crois, le dieu de l'amour... »

Très loin, du côté du fort Lothringen, des fifres résonnent, mélancoliquement fanfarons — pas du teut adéquats au paysage. Le crépuscule commence à bleuir doucement l'herbe. Deux ou trois couples descendent à petits pas vers la Moselle ; le bras enserrant classiquement la taille.

« Regarde-moi ces gueules, laisse tomber (Carl. Pourquoi sont-ce toujours les voyous qui exhibent en public le spectacle de leurs effusions inesthétiques et ridicules ? Par les plus belles nuits d'été, pas moyen de sortir sans buter sur ces coqs de boutique ou d'usine, se frottant à leurs horribles femelles !..

— Certainement, Carlchen, ils sont abondamment laids et grotesques. Mais il ne faut pas les regarder de près. Il faut les voir comme de vagues ombres, symbolisant l’ancestral couple humain, d'où nous sortons tous.

— Ah zut ; que le couple humain se cache quand il est si moche... »

Des bonnes qui étaient assises sur un banc placé au-dessous de nous rassemblent leur marmaille et se lèvent pour rentrer en ville. Un petit, dans les trois ans, rond comme une balle et coiffé d'un drôle de bonnet dont le pompon rouge pend sur l'oreille, vient s'égarer de notre côté. Il s'arrête tout net, et lance un sonore cri de guerre en nous regardant.

« Quel bon type de mioche ! s'écrie Carl qui aime les enfants.

— Komm, Bubi, komm schnell ! »

Il empoigne le petit qui rit, enchanté, le roule sur l'herbe, le fait danser à bout de bras. Puis 1l l'asseoit sur mon genou :

« Regarde, Marc : voilà l’excuse de toutes ces fornications médiocres et vulgaires. Ça, c’est joli, oui. Aussi joli et drôle qu'un petit chat... »

Il ajoute, l'accent soudain sérieux et navré :

« Quel dommage, hein, que nous ne puissions pas avoir un mioche comme ça ensemble ! Un enfant de nous deux, serait-il beau et réussi, celui-là !! »

L'intérêt de l'espèce est si bien l'instinct qui dirige, en somme, tout l'amour, qu'il reparaît toujours, tenace, puissant, obstiné, même dans les amours où l'on n'a vraiment que faire de lui...

* % *% Carl, — qui a expliqué sa maladie par une ( erreur de pharmacie » — a demandé quinze jours de congé

de convalescence, lesquels lui ont été accordés sans

la moindre difficulté. Et ces quinze jours, il est venu les passer à Paris, sans s'embarrasser de demander une permission spéciale.

« Tu comprends, me dit-il, ça ne serait pas la peine d'avoir un oncle, conseiller privé chez « Siegfried Mayer » (le surnom familier de l'Empereur) si le colonel ne s'en souvenait pas pour vous foute la paix un petit peu plus qu'aux autres. »

Parfaitement logique. Le fervent démocrate que je suis, se glorifie de penser qu'en pays républicain ces égards-là ne sont réservés qu'aux fils de députés influents.

Carl est donc venu s'installer chez moi, à la vive approbation. de ma dévote et bretonne servante qui déclare n'avoir jamais vu un jeune monsieur si gentil et si soigneux. Pas comme tant de rapins ou gens de lettres râpés qui oublient toujours de s’essuyer les pieds sur le paillasson, et fourrent des bouts de ciga- : rettes sur les meubles.

La tête lui tourne un peu ici, par exemple ; et les magasins qui environnent la Madeleine le ruinent en gilets sensationnels, pyjamas, cannes, lingeries pour princes roumains. J'ai dû refuser de l'accompagner, un soir au Pré-Catalan, pour l'empêcher de poudrer son visage, qui n en a aucun besoin, et de souligner le coin de ses yeux au crayon brun. Comme bien d'autres étrangers, très corrects dans leur pays, 1l voit un peu Paris en redoute de l'Opéra, où la vadrouille la plus effrontée est anonyme et sans importance. Je combats cette idée avec énergie ; 1l m'a déjà assez compromis comme ça, ce galopin. J'ai beau me répéter : (je m'en fiche, après tout », cela m'a causé un réel malaise d'an-

noncer à Simon-Pierre qu'il était de nouveau chez moi...

Le soir, je réunis dans mon atelier des gens sérieux :; artistes, littérateurs ou musiciens ; je prends mon violon ; d’autres parfois un alto, un violoncelle: et Carl, qui a vraiment une musicalité admirable, nous accompagne les plus belles pages de César Franck, Rimski-Korsakoff, Glazounov, Wagner... Parfois aussi seul avec lui, je me plonge dans ces torrents de fiévreuses harmonies qui nous unissent l'un à l’autre autant que le peut le faire une complicité sensuelle. Et les liens qui m'attachent à lui, poussent chaque jour des fibres plus fortes, plus nombreuses, comme celles d'un lierre qu'on a laissé grimper le long d’un mur...

C'est bien ennuyeux ce qui m'arrive depuis quelque temps. Un jeune violoniste — dont les manières m'ont toujours semblé un peu étranges — s'est mis à ( faire la cour » à Carl chaque fois qu'il vient chez moi. Carl ne lui répond pas plus qu'il ne faut, à la vérité. Mais — je ne sais comment ces choses-là se propagent à Paris ! — le violoniste ayant raconté à un ‘ami que j'avais chez moi (un petit Allemand délicieux », celui-ci a demandé la permission de l'accompagner ; et bientôt, voici deux, puis trois, puis quatre individus, connus pour leurs mœurs. contradictoires, qui viennent remplir mon atelier de leurs parfums pénétrants, leurs petits cris, leur diction tarabiscotée, leurs gestes courts et saccadés, leurs potins de grues. Il y a réellement une franc-maçonnerie chez ces gens-là. La présence

de l'un d'eux est signalée comme par des ondes télégraphiques. Bon gré, mal gré, on est alors repéré, classé, enrôlé dans leur confrérie, forcément restreinte, et pas fâchée de s’adjuger une recrue intéressante. C'est tout de même agaçant, ces étiquettes qu'on vous colle sur la figure...

Et ce qui me désolée encore plus que l'invasion de ces êtres affichants, c’est l'attitude de Simon-Pierre, et d'un autre ami, naguère assidû de mes réceptions, qui ont cessé de venir sans donner d'explications.

Il me faudra donc choisir entre eux et Carl ?..

Je l’ai présenté hier à Louise Fabry, venue chez moi pour chercher un dessin d’étoffe. On aurait dit qu'un petit courant froid passait subitement entre eux. Carl est positivement devenu un peu pâle ; et ses yeux d'un bleu-lapis se sont singulièrement noircis en fixant le fin visage de la jeune femme. Sans dire un mot, 1l est allé se mettre en boule sur le divan du bowwindow, empoignant un numéro de l'Œuvre qu'il a déployé ostensiblement devant lui. Lorsqu'elle est partie :

« C’est elle, la jeune dame blonde avec laquelle tu roucoulais pendant que j'étais à Metz ! me lance-til, oh, J'ai repéré ça tout de suite... Alors, elle vient souvent te voir ?

— Jamais, pour ainsi dire. Je la vois souvent, évidemment — au petit atelier de tissage qu'elle a créé rue Dauphine. — Nous faisons là des étoffes admirables, ensemble. »

Carl allume rageusement une « Muratti » et lance l’allumette par la fenêtre d’un geste sec.

€ Charmant ! C'est un monde bien commode que celui des artistes parisiens ! les maris prêtent leurs femmes à leurs amis avec une sérénité !.. Chez nous, les cocus se fâchent quand ils l’apprennent..

— Mon petit, écoute-moi : tu es un imbécile. C’est un peu énervant, à la fin, d'entendre toujours juger les C artistes » parisiens d'après la Vie de Bohême, de Mürger, et les Parisiennes, d’après les numéros du Rire et de Fantasio 3... Fourre-toi bien ça dans le crâne et que ça n'en sorte plus : M€ Fabry, qui est femme de peintre et fille de sculpteur, n’a jamais eu d'autre homme que son mari (elle a bien tort, d'ailleurs: son mari ne méritait pas un tel monopole). Elle fait toutes ses robes elle-même, et tous les petits plats qu'elle sert à ses convives. Elle a perdu un enfant qui était sa raison même de vivre. Elle a une intelligence fine et un peu distante, qui ne disperse pas son parfum à tout le monde. Enfin, elle travaille comme bien des hommes ne travaillent pas, pour augmenter les ressources très modestes du ménage. Voilà comment est Louise Fabry, et beaucoup de « pikante Pariserinen » comme vous dites, avec elle... »

Ma voix s’est faite âpre et brève, comme chaque fois que je m'emballe en parlant. Carl me regarde ardemment.

« Diable ! tu la défends bien, cette madame Fabry.… »

I] s’allonge d'un glissement félin, vers le bout du divan où je suis assis, et pose sa main sur la mienne.

« Mais je n'en suis pas jaloux... Non, mon chéri,

je n'en suis pas jaloux. Parce que je sens maintenant, que cette femme... tu as pour elle, une sorte d'affection familiale... d’'admiration pour son caractère, peutêtre ; mais c'est tout. Et tu ne coucheras jamais avec elle, ça j'en suis sûr... »

Il a raison.

Un cauchemar insupportable la nuit dernière. Je descendais péniblement à travers d'’interminables rochers. Je me hôtais, car j'étais talonné par un ours qui me suivait ; un affreux ours noir auquel je vois des longs bras de singe. L'ours me rejoint, m'empoigne, me terrasse. C’est en vain que je me débats, les membres mous comme on les a dans les rêves ; l'espèce de monstre se colle à moi, s'accroupit sur mon flanc, me cloue à terre. Jamais, jamais je ne pourrai m'en débarrasser. Au paroxysme de l'étouffement, je fais un violent effort conscient, pour me réveiller. J’ouvre les yeux. Carl, en dormant, s'est retourné’sur moi, et, de tout son poids, m'écrase le côté gauche. Je me dépètre doucement ; et dans mon cerveau, encore ensorcelé de sommeil, flotte un vague lambeau d'horreur pour mon compagnon que j associe au monstre; ce monstre qui s était collé à moi et me tuait lentement sous son étau…. Cela dure trois secondes au plus. Je m'étire, et me reconquiers complètement, lex yeux grands ouverts. Mais à présent, l'insomnie me tient ; et pendant une bonne heure, me voilà parti à dérailler dans le noir sur cette image que — je ne sais pourquoi — je vois comme une encre de Chine d'Aubrey Beardsley ; l'Homme et le Vampire...

Metz, 30 juin.

« MoN AMI ADORÉ |!

Voici deux jours que je t'ai quitté ; on dirait qu'il y a deux mois. C'est effrayant, sais-tu, maintenant, quand tu n'es plus là, je me sens comme « Schneewittchen » perdue, toute seule dans la forêt pleine de neige, avec sa robe de papier... Non, vraiment, ce n’est pas une vie, de demeurer ainsi l’un à Metz, l’autre à Paris. Pense donc que, le mardi jusqu'au samedi sont des jours morts pour moi ; des jours où je ne fais pas autre chose que de compter les heures en t'attendant…. Et puis, m'abrutir à des besognes mécaniques ; conduire des recrues à l'exercice, vérifier si des boutons tiennent à des dolmans et si des bottes sont astiquées ; toutes choses dont je me fiche totalement, et de plus en plus...

Figure-toi que j'ai trouvé une certaine effervescence dans la garnison. On est très préoccupé par l'assassinat de l’archiduc héritier d'Autriche et de sa femme ; mes camarades sont convaincus que c'est un coup monté d'accord avec le gouvernement serbe ; et il paraît que toute l'Autriche crie vengeance. C'est vrai que ces Serbes sont un ramassis de fripouilles (rappelle-toi les tueries du Konak à Belgrade !) et il ne serait pas mauvais de les mâter une bonne fois ; mais il ne faudrait pas que cela remette le feu aux Balkans ; surtout étant donné que nous avons partie liée avec l'Autriche.

C'est égal, quelle différence entre l'agitation d'ici et la manière dont on a accueilli cette nouvelle à Paris ! Te rappelles-tu ? En revenant du musée des Arts décoratifs, je t'ai dit que j'avais vu pas mal de gens acheter des journaux du soir le long des quais; tu m'as répondu que tu ignorais s'il s'était passé quelque chose, et que ça t'était bien égal. Nous n'avons eu d'ailleurs que le temps de nous mettre en smoking pour filer à l'Opéra. Ah ! cette soirée de Parsifal, dans l'ombre d'une baignoire, où nous avons retrouvé toutes les émotions de notre première soirée musicale au Stadt-Theater de Hambourg ! Mais là, c'était une volupté plus haute, plus extra-terrestre que celle de Tristan et Yseult.. Quel souvenir ! Et puis, à l'entr'acte, le coup d'œil féerique, si réellement parisien, du foyer, avec ces toilettes à la manière orientale, se pressant autour des petites tables, où Paillard servait le souper comme dans les théâtres de chez nous. Tu as voulu que nous changions de table, sous prétexte d'un courant d'air ; en réalité, j'ai compris que c'était parce que un monsieur, en face de nous, me regardait avec insistance (sans doute, il croyait tout simplement reconnaître un ami; mais cela t'a mécontenté, affreux despote !) Et puis, un autre, — Bernard Boutet de Monvel, je crois, — est venu nous parler, et t'a demandé si tu savais la nouvelle : « Quelle nouvelle >... » — L'assassinat de l’archiduc d'Autriche, à Serajevo, en Serbie. — Non, je ne savais pas. Bah ! tous ces souverains autrichiens claquent de mort violente... Ça les regarde, en somme. » Et on a parlé d'autre chose. — Oui, ici, on prend ça tout différemment.

Allons, dans la caserne d'à côté, une horrible trompette me déchire les oreilles ; on sonne la soupe. Je ferme ma lettre pour la porter vite à la gare avant l'heure du train. À samedi, mon ami chéri !

CarL. »

Juillet pèse sur Paris de tout son poids. La chaleur m'accable particulièrement cette année ; jamais je ne me suis senti si avachi, les nerfs si détraqués.. Et ces inquiétantes douleurs dans la nuque qui me reprennent de temps en temps ; ces irrésistibles somnolences dans la journée ; ces sommeils fiévreux et entrecoupés la nuit.

C'est sans déplaisir que j'ai accepté d'aller passer une dizaine de jours en Normandie, chez un homme de lettres dont je dois illustrer le prochain roman, qui se passe précisément dans le pays. Et cependant, dix jours sans voir Carl... je ne cherche pas à me dissimuler que ce sera un peu long... Oui, j'en suis là, moi qui saisissait l'an dernier toutes les occasions de l’espacer ! Mais en ce moment, vrai, je suis fourbu, physiquement et moralement ; il me faut une halte dans la verdure, comme un cheval au pré...

J'ai écrit à une de mes cousines de Bretagne, qui a retenu pour moi une vieille maison isolée, près de la pointe de Penmar ch. Je pense que nous nous y rendrons dans les premiers jours du mois d'août ; dès qu'il aura son congé...

€ Mon ami, mon cher ami, je commence à être sérieusement inquiet. La rupture entre l'Autriche et la Serbie est chose accomplie depuis hier dimanche ; et 1l y a eu de violentes manifestations à Berlin toute la soirée, à ce que me dit Krause, un de mes camarades qui en arrive. De même, dans la région de Coblentz. Ici, les officiers gueulent tous : « Il faut en finir avec ces sales Serbes ! » Moi je trouve que l'Autriche aurait dû se déclarer satisfaite de la réponse serbe et se contenter de surveiller ces gens-là, mais je n'ose pas le dire devant tous ces abrutis, qui me traiteraient de renégat.… Il n'y a que Kriegelstein le morphinomane — le seul type intelligent du régiment — qui était bien d avis avec moi que l'Autriche était assommante de chercher ainsi une aventure...

28 juillet. J'ai dû interrompre précipitamment ma lettre hier, pour affaire de services. Hélas, les événements se corsent.. Sais-tu qu'hier après-midi, les forts Kaiserin, Kronprinz et Lothringen ont été occupés par les régiments en tenue de guerre, et les officiers en permission rappelés d'urgence ? Dès ce matin, nous avons procédé à la réquisition des chevaux. Et l'on vient de proclamer le « Kriegsgefahr-zustand » (Comme tu sais, ce n'est pas l’état de guerre; mais l'état de danger de guerre...).

Mon Dieu, quel besoin la Russie avait-elle de se mêler de tout cela ! Que le tsar laisse donc l'Autriche avaler ce patelin misérable, puisqu'il lui a bien laissé

avaler la Bosnie-Herzégovine ! Il paraît que les Russes mobilisent à notre frontière ; du moins, ce sont des bruits qui courent. Et la France, qui est alliée de toutes ces brutes-là : la France, Marc !.….

Est-ce que par hasard, ce serait déjà l'approche de ces temps noirs, que nous évoquions comme un spectre apocalyptique, du sommet de la colline de Coblentz ?..

Ah ! si tu étais près de moi, en ce moment, au lieu d'être loin, en Normandie, je serais moins désemparé, incertain ; je verrais plus clair. Tout ceci passera peut-être comme un mauvais rêve, d'ailleurs ! Notre empereur est un homme intelligent et sage, qui a toujours reculé au moment de risquer l'incendie (rappelle-toi ces affaires du Maroc, qui vous avaient tant agacés). Cette fois encore, j'en suis sûr, il interviendra en pacificateur. Mais c'est égal, il est très possible que nos lettres soient désormais ouvertes à la poste. Alors, voici ce que je ferai pour correspondre avec toi. Je t'écrierai une lettre insignifiante que je mettrai dans une enveloppe doublée. Tu décolleras la doublure et tu trouveras les choses intéressantes dans la partie intérieure. C'est ce que je vois de mieux. Allons, je vais confier ma lettre au brave Henkel pour qu'il aille la donner au wagon-poste ; car je me méfie un peu de la poste en ville. Tu n'as pas idée de ce qu'on est mouchardé ici ! Adieu, mon seul ami ; écris-moi vite parle moyen indiqué. Je vais me coucher en pensant à notre idyllique petite maison de Bretagne !

Ton CaRL. »

Cette lettre, je l'ai lue et relue, la poitrine étreinte comme par un étau, malgré la radieuse brise matinale qui venait me chercher dans l’herbage épais où j'étais couché. Là-bas, dans l'Est, la foudre a déjà éclaté...

Ah ça ! elle est donc folle la Germanie ! Comment, elle rêve d'ajouter encore de nouveaux monuments à toute sa ferraille guerrière de place publique; ces « Siegesturm », ces outrecuidants pylônes hérissés d’aigles et de canons, ces statues de Bismarck déguisé en paladin de Charlemagne : toutes ces éclaboussures de vaniteux parvenu qui souillaient les nobles décors allemands... Non ! assez comme ça... Le grand Jaurès l'a écrit il n'y a pas longtemps. « Une nation qui d'avance renonce à se défendre, fait le jeu des nations de proie. » Ils se sont assez longtemps foutus de nous.

Mais Carl, Carl qui est resté dans ce nid de scorpions ?

Comment le joindre à présent ? Lui envoyer une dépêche ? ah ouat ! comme si une dépêche de France parvenait à un officier allemand aujourd’hui !... Partir là-bas, c'est encore plus impossible ; ce serait me jeter dans la gueule du loup... Et je rejoins à Saint-Brieuc le treizième jour de la mobilisation. Dans l'infanterie…

S1 j étais à côté de lui, parbleu ! j'en ferais ce que je voudrais. Je l’'empêcherais bien de revêtir l'uniforme « feld-grau » et d'entraîner son malheureux bétail humain vers la galopade de la mort ; menée par des fous... Mais, de loin, il me glisse toujours entre les

doigts. Je suis sûr qu'on lui a déjà monté le coup làbas ; la vérité qui crève les deux yeux, pourtant, lui échappe. Il parle de la nécessité de châtier les voyous serbes ; de la Russie qui aurait dû laisser la monarchie autrichienne avaler ce « patelin misérable ! »… Et nous, alors, pourquoi ne pas nous adjuger le Luxembourg si ça nous chantait ?.. Ah ! sijeletenais là, comme dans nos promenades de jadis, où je marchais à grands pas, en clamant mes théories, un bras passé autour de ses épaules !.…

Je rentre dans ma chambre, et prends tout de même une enveloppe à doublure de papier orange que j'ai là ; je la décolle et j'écris quelques mots au crayon sur la partie intérieure... Mais cela transparaît. Non, grand Dieu ! Je ne veux pas risquer de le faire passer en conseil de guerre si on arrêtait cette lettre.

Cette journée s’est traînée, lourde comme un cauchemar. Je voudrais sauter dans le train de Paris ; mais B..., mon hôte, me retient énergiquement, affrmant que tout va s'arranger, grâce à l'arbitrage de l'Angleterre. À six heures, le facteur m'apporte une dépêche qui met toute la cuisine en émoi, car elle vient de « chez les Boches ». Elle est timbrée de Mulhouse. Je file dans le bûcher pour la déchirer et la lire, les jambes molles.

C'est Carl qui m'écrit en anglais :

« Ï am leaving Germany to day, going to Switzerland. Shall give you my adress from Basel or Luzern. Charley. »

Il a déserté ! 11... Voici un poids de moins sur mes épaules. Carl n'est plus dans la bande... Mais, si tout s'arrange comme le jure B.., généralement bien informé, que va-t-il devenir, le petit malheureux ? C'est la rupture complète avec sa famille, sa situation de là-bas ! Enfin il aura toujours un asile chez moi.

Pourvu qu'il passe la frontière sans danger !...

Nous déjeûnons, mon hôte et moi, en tête à tête, mornes et enfoncés dans le chaos de nos pensées.

« C’est insensé, tout de même, me dit-il brusquement, que l'empereur d'Allemagne aie refusé la proposition d'arbitrage de l'Angleterre !.. Il est fou, ce salop-là.…

— Oui, il est fou : et toute l'atmosphère de l'Europe est saturée d'électricité en ce moment... Pourquoi cet assassinat de Jaurès ? C'est un grand malheur: il était très écouté par les socialistes du monde entier, y compris les Allemands, et il aurait peut-être trouvé moyen de leur ouvrir les yeux...

— Dites donc, vous alliez assez souvent en Allemagne, n'est-ce pas ? Est-ce que ces gens-là vous donnaient vraiment l'impression de s'organiser puissamment pour la guerre ? »

Je reste songeur un instant, replongé dans mes souvenirs.

€ Oui... Ah ! ou. Et des bribes de phrases que prononçaient par hasard un jeune... un officier que je connaissais, me montraient qu ils travaillaient assidûment les questions d'artillerie lourde... la chimie des

explosifs. Ah ! ça sera bougrement dur avec eux, si cela se déclanche.

— Vous savez que ce matin, le facteur a apporté un ordre de mobilisation AE pour Grivot, l'épicier >... « Ça me paraît...

Il s'arrête net. Dehors, un ne roulement de tambour a troué le silence méridien de la campagne. D'un geste simultané nous jetons nos serviettes et nous nous précipitons dehors. Tout le village est là, sur la petite place, rangé autour du garde-champêtre qui après les roulements réglementaires, annonce la mobilisation générale et la réquisition des chevaux. Il s'éloigne. Une même consternation pèse sur tous les paysans ; et je songe à ces bruyantes manifestations guerrières que me signalait Carl.

Ici, tous ces grands gars blonds et placides répètent : « Dame ! si y faut y aller, on ira... » Les femmes, dont plusieurs ont les yeux rouges, se demandent avec anxiété si ( ça sera ben, ben long. » et si les hommes seront revenus pour faire le cidre 2... Puis, chacun retourne à ses travaux ; il faut conduire les bêtes au pré, donner l'avoine au cheval, porter le pain... Ne est-ce qui boulangera pour le pays désormais 2.

Dans le train qui me ramène le soir à Paris — le dernier express en partance — j'entends raconter des choses énormes. La révolution sévit à Paris — on a assassiné Poincaré — la flotte anglaise bombarde Hambourg — (ceci annoncé par un sous-chef de gare qui l’a vu affiché à la mairie d'Évreux).

En sortant de la gare Saint-Lazare, je trouve Paris pavoisé de drapeaux comme pour un 14 juillet. Les terrasses des cafés bondées de consommateurs. une foule presque sérieuse. Et Poincaré se porte bien,

naturellement. D'où viennent-ils tous ces bruits-

là 7...

Journées de désœuvrement, et qui passent vite pourtant, dans une ahurissante griserie, comme dans ces celliers où fermente le vin nouveau. Je rencontre Henri Barbusse sous les marronniers des Champs- Élysées où piaffent des chevaux attachés à chaque tronc d'arbre ; des régiments campent là, prêts à partir pour la Belgique.

« Croyez-vous, hein ! me dit-il en me serrant la main ; ces salops qui n'ont pas hésité une seconde à envahir un malheureux petit pays neutre !... »

Il ajoute : « Moi, j'ai demandé à être versé dans le service armé. Je ne veux pas que la guerre finisse sans en avoir démoli quelques-uns. »

Barbusse que j'ai connu si violemment anti-militariste !

… Ame toujours enfantine de la foule populaire qui dévoile des abîmes de bêtise à côté des élans les plus noblement désintéressés ! Ce matin, un vacarme du diable m'attire dans la paisible rue Notre-Dame-des- Champs ; c'est une laiterie Maggi qu'on est en train de mettre à sac. Les caisses à fromage, les triporteurs, flambent au milieu de la chaussée. Un placide con- cierge (qui devait venir chercher son lait ici tous les matins) me crie, pâle d'indignation : « Oui, on l’a arrêté ce sale espion de Magai ; il filait à la frontière avec 5 millions en or pour l’empereur d'Allemagne ! » Pareillement, on a saccagé la boutique d'Appenrodt sur les boulevards. Et là-bas, en Allemagne, les mêmes foules divaguent.… Je m'étourdis volontairement à l'aide de tous ces événements qui bousculent notre atmosphère — le bombardement de Liège, l’arrivée de l’armée anglaise, l'entrée de nos troupes en ice l'Alsace ! fantôme d’un être qu'on croyait mort. je m'étourdis de tout ce cyclône pour ne pas trop penser

à Carl. Voici douze mortels jours que je n'ai reçu NE elle de lui. S'est-il fait pincer au moment de passer la frontière ?.. J'ai peur pour lui, le sachant bien insouciant et peu pratique ! Un officier qui déserte en ce moment, c'est la mort pour lui... Ou, tout au moins, la forteresse, si on réussit à le sauver en considération du colonel baron von Rudorff, et de la situation de son oncle à la cour. Et puis, je me

rassure en songeant aux formidables retards de la poste en ce moment ; une lettre venant de Tours a bien mis huit jours à me parvenir !

Quant à déserter moi aussi, pour le retrouver, ça non, je n'y songe pas un instant. D'ailleurs, je le lui avais déclaré nettement le jour de notre « serment de Coblentz » ; si l'agression ne vient pas du côté de mon pays, je marche avec les autres pour le défendre. Je n'ai pas l'habitude de cambrioler les maisons de mes voisins ; mais si l'on s'avise de cambrioler la mienne, il est bien sûr que je prendrai la trique. Le principal, en ce moment, est que Carl ne soit pas parmi les cambrioleurs. Certes, la séparation sera cruelle. Mais enfin, les gens les mieux avertis déclarent que la guerre ne peut durer plus de trois mois. À ce moment — vers novembre — j'irai le retrouver en Suisse. Je le déciderai à se faire naturaliser, puisque aussi bien, il a rompu toutes les amarres avec son pays; et puis, ma foi. je le ramènerai à Paris. On en dira ce qu'on voudra ; dans les circonstances vertigineuses où nous vivons, on a bien le temps de se tourmenter de l'opinion publique !

C'est égal, je voudrais bien que tout ce cauchemar soit passé...

Le train flâne le long des talus poudreux, s'échoue dans toutes les gares et sous-gares, trimballant sa cargaison humaine, infatigablement braillarde. La chaleur aggrave sans pitié l'odeur de tout ce bétail. On boit ferme autour de moi; pourtant très peu d'hommes sont

saouls. Certains, par une naïve crainte paysanne de « manquer », ont fourré dans leurs musettes d'énormes pains de six livres au moins, qui seront durs comme pierre dans quelques jours...

… Saint-Brieuc ; l'ahurissement d'un troupeau de moutons qui piétine, tourne, s'égaille, dans une étable trop petite... La plupart des hommes appelés avaient le trac d'arriver en retard ; tous, voient qu'ils arrivent là comme des gens qu'on n'’attendait pas. Il n'y a pas de quoi nous habiller, nous équiper ; nous en avons pour un bout de temps à attendre ici.

Il mé semble revenu au bel abrutissement de mon service militaire ; toute la journée l'exercice sous les ordres des sous-officiers de l’active, qui s'épanouissent, triomphent, ravis d'engueuler des réservistes ; puis à cinq heures, la vadrouille sans but dans la petite ville encombrée de trouffions dépaysés. On s'écrase naturellement dans les bistros. Certains vont s'échouer dans les chétifs lupanars où ils font tout simplement la manille avec les pensionnaires en chemise qui ont arboré des nœuds tricolores sur leurs tignasses jaune-serin.

Il me prend des accès de misanthropie intense ; des envies furieuses de mettre en miettes le phonographe du marchand de vin qui moud éternellement le « Chant du Départ », d'arracher les rubans tricolores du chignon jaune ou rouge des poufhasses… J'en ai assez de cette vie de caserne, idiote et sans but. Je suis venu pour-me battre moi, et pas pour traîner à des terrasses de bistros, ou entendre des propos imbéciles ! Tous les jours, je demande quand viendra mon tour d'être envoyé au front ; personne n’en sait rien et je me fais vertement rembarrer.

Au bout de dix jours, je me décide. Tant pis: on n'y verra que du feu, dans la pagaille actuelle. Un train de soldats se forme à la gare; un train que les habitants du pays viennent bombarder de fleurs. Sans hésiter, je m'élance dans un fourgon. Bien d'autres l'ont fait avant moi ces jours-ci.

Interminablement, nous roulons... Paris côtoyé par la ceinture : Noisy-le-Sec, grouillant de taches bleues et rouges. Sur le quai de la gare, j'entends dire que la bataille engagée à Charleroi ne tourne pas à notre avantage ; nous reculons toujours depuis ce momentlà 2

« T'en fais pas, déclare un de mes compagnons ; d'ici cinq six Jours, ils auront quatre ( miyons » de Russes sur le cul. On l’espliquait sur le Matin que j'ai pris à Chartres. »

Reims, Troyes, Sainte-Menehould, des patelins inconnus qui entourent Verdun. À mesure qu'on avance le pays est notablement moins gai. Et puis, un jour, dans la fraîche aurore de la fin d'août, un roulement lointain comme celui de l'orage, rasant la lisière bleue des prés ; nous prêtons l'oreille, subitement silencieux... Le canon.

Vers le soir, le train — qui s'est arrêté partout — nous lâche définitivement dans une petite gare isolée ; une gare qui me rappelle soudain celle de Trémaouézan- Plounéventer, en Finistère. Mais que de wagons arrêtés là ! que de fourgons, que de caissons en pagaille. Des sous-officiers courent d'un train à l'autre; les fourgonniers s'engueulent. Nous nous groupons, tant

bien que mal ; il s’agit de retrouver son régiment. Des renseignements contradictoires et dépourvus d’aménité nous accueillent ; enfin, nous démêlons que le régiment campe à cinq ou six kilomètres de là; le colonel gîte dans une maison d'école. Nous voilà en marche. La route serpente le long d'un coteau ; on voit la plaine de loin. Dans l’air mauve, montent des flocons de ouate légère, venant après une détonation sèche; ce sont des shrapnels. Un instant, je m'arrête, mon œil de peintre amusé par des coulées de fourmis qui dévalent en éventail, des coteaux d'alentour. Des soldats vus de haut et de loin, comme ça a l'air puéril, infime... Je songe au Lilliputt de Devambez...

Et puis, à l'entrée du petit village où nous parvenons, voici des femmes, des hommes, des gosses, qui marchent en sens inverse de nous, courbés sous des paquets, poussant des brouettes. J'en vois, déjà éreintés, qui restent affalés sur des talus, ou sous des haies ; anxieux cependant, et prêtant l'oreille aux bruits qui viennent de l’est. Ils viennent de là-bas ; ils fuient la guerre... Comme les paysans du temps de Jacques

Callot.…

Dès que je suis arrivé, j'ai écrit à Louise Fabry, en lui donnant l'adresse de mon secteur postal. J'ai eu sa réponse étonnamment tôt. C'est la première lettre que je reçois depuis bientôt trois semaines que j'ai quitté Paris :

17 septembre.

« Mon ami. J'ai été bien heureuse de lire vos deux pages, si simples, si nobles. Ma pensée est à côté de vous, plus que vous ne pouvez le croire, et vous accompagnera jusqu'au retour dans votre atelier du quai de Harlay — peut-être dans un temps qui n'est pas si lointain que nous ne l’envisageons ?

En ce moment, je vais tous les jours au Cirque de Paris, m'occuper des réfugiés qui campent là. Quel cauchemar que toute cette misère entassée ! Et les récits que nous font ces malheureux de Belgique, ou du Nord français sur les horreurs de l'invasion. Évidemment, il faut faire la part de l’exagération naturelle à de pauvres hères qui veulent se faire plaindre ; mais tout de même, 1l y a des choses qui crient la vérité... Pourquoi ce retour subit de barbaries moyen-âgeuses ; cette régression inattendue sur la mentalité de 70 2...

car enfin, nous n avons jamais entendu sur l'invasion prussienne de cette époque-là, la dixième partie de ce que nous racontent les témoins d'aujourd'hui ; preuve de véracité, à ce qu'il me semble...

Pardonnez-moi, mon cher ami, si je froisse, en vous, une fibre secrète. Je me rends compte que vous devez souffrir de tout ceci plus qu'un autre ? La mauvaise action commise par un ami vous blesse tellement plus que celle qu on subit de la part d'un indifférent ! Et il était si naturel, hélas ! que vous fussiez attaché à ce pays... »

Oui, voilà. — Ce que Louise Fabry m'écrit avec douceur et ménagement, je me le suis fait dire déjà vingt fois, sous une forme agressive ou ironique par les amis qui avaient vu Carl chez moi, et qui n'ignoraient pas mes voyages à Metz :

« Eh bien ! dites donc, vos chers Boches ! comment les trouvez-vous à présent à »

Et ma concierge, ainsi que ma femme de ménage, qui adoraient Carl à cause de ses fastueux pourboires, s'étaient mises à me battre froid tout à coup ! J'ai bien peur de ne pas pouvoir ramener mon ami à Paris, après la guerre. À moins que... Îl y aurait peut-être un moyen, pour lui, de tenir la promesse qu'il m'avait faite, de venir me rejoindre pour défendre mon pays, s'il était vraiment victime d'une agression. Je me rappelle que mon ami X. vient d'être nommé depuis peu consul à Genève. Il faudra que je lui écrive pour le prier instamment de donner à Carl un passeport de Lorrain, lui permettant de s'enrôler dans la Légion Étrangère. ÎIl parle français sans le moindre accent : ça irait tout seul. S'il avait seulement un mois de at

et revenait en uniforme, avec un bout de ruban quelconque, la situation changerait vis-à-vis de tout le monde... |

Et d’ailleurs, même pour moi, sans que je veuille en convenir | Oui, hélas ; je le sens très loin de moi en ce moment... Îl y a comme un immense gouffre qui nous sépare, un gouffre plein de cadavres, de décombres fumants, d'où montent des râles de mourants, des cris de femmes, d'enfants innocents : et puis la grande, la terrible voix de ce petit peuple assassiné. Comment nos voix pourraient-elles se joindre à travers ce tumulte 2... C'est impossible ; il faut qu'il soit près de moi, en ce moment. Il faut que l'on ait vécu et souffert ces heures-là ensemble ; qu'on ait couru les mêmes dangers ; tressailll des mêmes angoisses. Ah ! si je pouvais lui écrire !... Mais où est-il, bon Dieu !.. où est-il 2

C'était tout de même un peu autrement queje m'étais figuré la guerre. On ne voit jamais le bout du nez d'un Allemand ; et nous ne faisons que marcher, marcher invraisemblablement, de l’aube à la nuit noire, abrutis par la blancheur de ces routes, entre des talus blancs de poussière ; changés nous-mêmes en Pierrots lamentables, avec nos yeux sanglants, qui n'ont jamais le temps de se fermer pour dormir, nos barbes poudrées à blanc, nos échines écrasées sous le poids du sac. Je crois qu'un jour nous avons fait soixante-dix kilomètres. Et l’on a recommencé le lendemain... Ce que j'aurais cru tout à fait impossible en temps de paix, c'est que la machine humaine puisse fournir un si gigantesque effort presque sans manger — ni boire. Les ravitaillements ne nous joignent jamais. Je vis depuis trois jours sur une boîte de pâté de foie, et les fruits que nous maraudons en route : pommes et prunes verdâtres, mûres des haies ; parfois, carottes ou raves, arrachées dans quelque A CA Je commence à avoir la dyssenterie, d’ailleurs.

Depuis hier, nous sommes dans un village lorrain, fort molesté par l'artillerie, et où le canon gronde ferme. Ma section est affectée à la garde du convoi régimentaire ; tranquillité relative, houspillée de temps à autre

par une grêle de gros obus allemands. Un journal vieux de trois jours circule, nous apprenant que l'ennemi qui frôlait Paris de manière si insupportablement angoissante, dessine un bizarre mouvement de recul vers l'est. Il était temps. Ça devenait bien diffcile de combattre l'abattement des camarades, avec des paroles auxquelles on ne croyait pas soi-même...

Et puis, ce qui est exaspérant pour l'homme « raisonneur > que Jai toujours été, c'est de vivre dans un vague absolu, de ne jamais savoir pourquoi l’on marche et pourquoi l'on s'arrête; dans quelle direction l'on va ; et ce qu on y fera ; et de ne connaître les terribles événements qui nous écrasent de leur poids que par les ridicules canards colportés d'une section à l’autre..,

Jules César a écrit que les Gaulois, à la guerre. étaient très friands de nouvelles, et faisaient de longues marches pour aller les chercher. Ah ! ce que je les comprends !.… Savoir quelque chose de vrai, savoir.

Mon sang faisait un bruit de coquillage dans mes oreilles, lorsque, ayant bondi à l'appel de mon nom, j'ai saisi des mains du vaguemestre une lettre portant le timbre suisse. Enfin !!... Où se cacher pour la lire .. Je file au bas d'un talus ombreux où jase un ruisseau. Je fends l'enveloppe — déjà recollée par le papier gommé de la censure — et j'en retire une feuille de superbe vélin, timbrée d'un monogramme noir et or, sur laquelle je lis :

Hôtel National. Lucerne, 8 août.

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