HISTORIQUE
La bibliographie de l’érysipèle sénile est assez réduite. L’érysipèle des vieillards a fourni certaines parties du travail de G. H. RoGer : « Contribution à l Étude clinique de l'érysipèle d’après 597 observations personnelles » (Revue de médecine, 1895 et 1896). Ce travail étudie plusieurs points intéressant particulièrement la pathologie sénile, tels que la fréquence de l’érysipèle chez le vieillard, les infections pneumococciques dans lérysipèle, l'influence favorable de l’érysipèle chez les sujets porteurs d’ulcères variqueux. Ce travail devait être complété par les Maladies infectieuses du même auteur, parues six ans plus tard.
L'article « Érysipèle » d’E. Boix (Traité de Charcot-Bouchart et PBrissaud,t. 11, 1899) mentionne que, chez les vieillards affaiblis, débilités, l’érysipèle est presque toujours fatal. En ce qui concerne les scléroses cardiaques, hépatiques, rénales, l’apparition d’un érysipèle, toujours grave alors au point de vue de lérysipèle lui-même, n’assombrirait pas le pronostic de ces lésions viscérales. Depuis, selon l’opinion de Roger, on tend à attacher une gravité spéciale à l’érysipèle survenant chez les hépatiques et à atténuer les anciennes théories de Juhel-Rénoy et Bolognesi qui attachaient une importance considérable à l’état du rem; pour eux, l'intégrité rénale était la condition déterminante et sine qua non de la forme favorable de l’érysipèle atténué primitif.
Parmi les travaux intéressant notre sujet, citons encore la thèse de DEcorse (Paris, 1898. « De la mort dans lérysipèle ») faite dans le service d’isolement dirigé par M. Chan-
temesse. En 1906 parut l’article « Streptococcie » du traité de Gilbert et Thoinot, par F. Wipar. En juillet 1907, MM. Lucien et Parisot publièrent (Revue Médicale de l'Est) une étude de l’érysipèle chez le vieillard, d’après les cas observés à l’hospice Saint-Julien de Nancy. Cette étude présente quelques remarques identiques aux nôtres.
Pour ces auteurs, l’érysipèle au cours de la viallesse, affection loin d’être rare, a pour cause les petites solutions de continuité que l’on rencontre particulièrement souvent, selon eux, sur la peau du vieillard. « Si l’on a cru rare l’apparition de l’érysipèle chez le vieillard, écrivent-ils, la raison en est que, chez lui, cette affection se présente souvent avec des symptômes peu accentués et que, dans ces cas, son évolution est excessivement rapide. Elle peut donc être méconnue à la fois du malade lui-même et du médecin. Les formes d’érysipèle atténué, telles que les ont décrites Juhel-Rénoy et Bolognesi, paraissent assez fréquentes au cours de la vieillesse. »
Lucien et Parisot signalent, parmiles caractères des symptômes, l'absence fréquente de période de début (symptômes généraux et adénopathie), l'apparition fréquente aux membres inférieurs et au tronc. Ils notent aussi, dans l’érysipèle sénile, l'absence de grandes réactions locales et générales, la rapidité d'évolution de la maladie, l’hypothermie consécutive, les reliquats de sclérose dermique.
Le pronostic de l’érysipèle sénile, pour ces auteurs, est des plus variables : bénin, soit dans ses formes atténuées, soit chez les sujets résistants, au total dans la plupart des cas, sombre chez les porteurs de tares organiques. En particulier, l’érysipèle survenant au cours d’une cardiopathie, même jusque-là compensée, comporterait un pronostic presque à coup sûr fatal.
ÉTIOLOGIE
Les causes prédisposantes à l’érysipèle sont bien connues.
Le sexe féminin est plus atteint, même chez les vieillards, et nous avons recueilli personnellement six cas d’érysipèle chez les hommes, contre vingt-quatre chez les femmes, malgré le plus grand nombre d’hommes soumis à notre observation. Nous n’avons pas relevé de cas d’érysipèle familial ni d'influence particulière des saisons, deux ordres de faits qui ont été mis en lumière par les statistiques de Roger (Maladies infectieuses).
La fréquence de l’érysipèle chez le vieillard est nettement établie. Rauzier réunit 2.411 cas dont 205 à partir de 60 ans; ces deux chiffres sont dans le rapport de 11,76 à 1. Lucien et Parisot, sur un relevé de 486 cas, en trouvent 60 ayant trait à des sujets de 60 ans, soit 1/9,72 des cas. D’après eux, après une période de fréquence croissante de 1 à 30 ans, et de fréquence stationnaire de 30 à 60 ans, l’érysipèle « semble diminuer ensuite de fréquence ». Ces chiffres ne nous paraissent pas autoriser à admettre une diminution de fréquence de la maladie chez les sujets âgés.
La dermite streptococcique se développe à l’occasion d’une solution de continuité des téguments et des muqueuses. Pour Dopter (Maladies infectieuses), l’érysipèle médical, lui aussi, « reconnait pour origme une plaie cachée ou non ». C’est à cette opinion catégorique que l’on a actuellement tendance à se ranger.
Chez le vieillard, cette opinion paraît particulièrement
facile à défendre. C’est en effet une erreur de dire, avec Gosselin, que la peau des vicillards est moins sujette aux érosions et plaies diverses; à cette affirmation cet auteur en ajoutait une autre également peu défendable actuellement : l’érysipèle sénile, pour lui, était rare, en raison de l'intégrité cutanée.
Au contraire, la peau des vieillards subit un processus d’atrophie et de sclérose qui en facilite mainte lésion. L’épiderme, chez eux, est fragile, susceptible de présenter des fissures qui, si elles ne sont pas bien visibles, n’en constituent pas moins des points de pénétration pour le microbe. Tandis que chez l'adulte l’épiderme forme partout une couche contmue et lubréfiée par le produit des glandes sudoripares et sébacées, chez le vieillard il devient sec, dur, cassant et s’écaille avec la plus grande facilité. La peau prend un aspect jaunâtre, terreux; elle est le siège d’une exfoliation avec irritation des papilles qui détermine un prurit insupportable, des lésions de grattage et des inoculations microbiennes.
Il se fait même souvent une obstruction des canalicules excréteurs des glandes déterminant la production, au niveau des points de rétention, d’éruptions acnéiformes.
A ces troubles cutanés séniles, il faut ajouter le manque habituel de propreté du vieillard pour expliquer la fréquence des lésions cutanées infectées par les microbes banaux de la peau.
Chez le vieillard, en outre, se retrouvent plus particulièrement les blépharites, dacryocystites, les ulcères trophoneurotiques et variqueux, les épithéliomas cutanés, l’eczéma, les escharres.
Nous avons recherché les portes d’entrée de la dermite cheZn0$ vieillards. Sur 30 cas, nous avons relevé, douze fois,
en particulier chez de nouveaux venus dans le service où ils allaient être à l’abri des parasites, l'existence de phtiriase du cuir chevelu ou d’eczéma phtiriasique dela même région. Une de ces fois, la phtiriase coexistait avec des adénites cervicales suppurées; une autre fois avec un abcès de la glabelle, une troisième avec de l’eczéma psoriasiforme du trone, Ces douze érysipèles étaient des érysipèles de la face nés au voisinage mais non au contact des lésions cutanées.
Outre ces douze érysipèles d’origine phtiriasique, nous avons constaté, dans un cas, la gale avec apparition d’érysipèle facial:
Un cas de plaies cutanées naso-frontales avec apparition d’érysipèle facial;
Trois cas d’abcès froid (points de départ : ganglions du cou — clavicule — articulation sterno-claviculaire) avec apparition d’érysipèle de la face en un point distinct des lésions;
Un cas d’acné faciale avec développement de lérysipèle au niveau des lésions;
Enfin un cas d’érysipèle du membre inférieur gauche développé au bord d’une ulcération variqueuse.
Ainsi, dans 19 cas sur 30, les lésions cutanées étaient des plus apparentes; dans 18 cas sur 29 d’érysipèle facial et dans un cas sur un d’érysipèle d’un membre inférieur.
Le développement un peu en dehors du poimt d’inoculation apparent a été la règle (dans 17 cas sur 19), ce qui n’indique pas que la lésion apparente ne puisse suflire à elle seule à la production de la dermite. On sait, en effet, que l’érysipèle peut naître loin de son point d’inoculation, comme le montrent les cas d’érysipèle erratique.
Nous avons recherché ces mêmes causes occasionnelles au début des récidives de nos érysipèles.
Dars quatre de nos trente observations, l’érysipèle de la
UD
face observé par nous fut suivi d’une récidive à quelques jours ou semaines de distance. Là encore, deux fois ces récidives furent d’origine phtiriasique, une fois au niveau d’une dacryocystite, une fois sans voie d’entrée appréciable.
En réunissant ces 4 récidives aux 30 érysipèles dont nous avons déjà étudié. l’origine, nous trouvons sur 34 dermites streptococciques, 22 cas avec voie d'entrée des plus apparentes, parasitaire ou autre.
Enfin, dans 3 de nos 30 observations, les malades avaient été atteints d’un ou deux érysipèles avant leur entrée à la Maison de Nanterre et ne présentaient donc que des récidives. Une de ces 3 récidives se fit sur un sujet phtiriasique et atteint d’adénites cervicales suppurées.
Nous signalerons une dernière cause favorisante de l’érysipèle, la contagion. Nous avons, dans un cas d’érysipèle bénin de la face survenu chez une malade porteuse d’adénite cervicale suppurée, observé, à deux lits de distance, un autre cas d’érysipèle bénin ambulant chez une adulte. La plaque érysipélateuse est apparue le même jour chez les deux malades.