SCENE IV
ANNA, JOIÎELIN ANNA, revenant vers la fenêtre.
Voulez-vous que je range...
JOBELIN, très \ivement.
Oli ! non... (Plus (jracieiix.) Je vous demande pardon, je suis très maniaque.
J'ai l'habitude de placer chacun de mes flacons à un endroit déterminé, je serais obligé de recommencer, vous prendriez une peine inutile.
ANNA, ri:uit.
Vous n'êtes pas comme votre ami, M. Belgrand : il ne sait jamais la place de rien. Il jette tout à travers la chambre, et il est bien content qu'on range un peu ses affaires.
JOBELIN, amer.
Ah ! oui, c'est un homme d'ordre, vous pouvez le dire.. . Et... il va bien'?
ANNA
Très bien, merci.
JOBELIN
Oh! sapristi !... J\Ion animal de valet do chambre qui a oublié de mettre un savon dans mon nécessaire !
ANNA
Je vais vous en chercher un.
Elle disparaît, revient et frappe à la porte de la chambre.
Pardon, je me suis enfermé... Pourriezvous me passer l'objet par la fenêtre f... Merci mille fois.
ANNA
A votre service... Il est d'une parfumerie française.
l. lîSBUOUFE àl
JOBELIN
Très touché. (Elle s'assoit devant la fenêtre. Il reprend d'un ton asse: aigre.) Alors, il va bien Belgrand? Je suis fort aise de l'apprendre. (Elle ne répond pas. D'un, ton plus aigre.) Il aurait vraiment pu se donner la peine de venir à la gare audevant de moi... Je ne voudrais pas vous hlesser dans vos sentiments patriotiques, mademoiselle, mais c'est ficlitrement mal organisé à la gare... encore plus mal que chez nous, et nous crions toujours ! Ah ! il faut voyager pour faire des comparaisons et rendre justice a son pays... J'ai cru que je ne m'en tirerais jamais!... Quand j'ai dit que j'allais chez M""^ Hirsch, on m'a répondu qu'il y avait à Brenz (|uatorze femmes Hirsch. J"ai dit : veuve Hirsch, il en restait sept ! (Anna rit.) Ça vous fait rire ?
ANNA
Oui, monsieur, j'ai le caractère très gai.
JOBELIN, rouvrant la fenêtre et se monti-ant tout à coup.
Et moi, mademoiselle, j'ai un excellent caractère. 11 ne faudrait pas croire, parce cjue je grogne, que j'ai un sale caractère. Si Belgrand s'était donne la peine de venir me chercher à la gare... (// renfile son veston, son et, avec une cérémonie légèrement comique :) S'il était seulement là pour me prcsentei' â vous...
ANNA, malicieuse.
Vous n'avez l)esoin de personne : on vous connaît.
JOBELIN
C'est selon.
ANNA
Vous êtes M. Daniel Jobelin, le meilleur ami de M. Belgrand.
.lOBEMN
Si vous croyez que c'est une position sociale !
l'esuuocfe 39
ANNA, le regardant.
Jeune... (Il s'incline.) Célèbre...
JOBELIN
N'allons pas trop vite
ANNA
Du moins célèbre... en Allemagne.
Quelle blague !
ANNA
Voyez plutôt ce que je lis.
Elle lui montre le livie.
JOBELIN, flatte.'
Ah!... Qui est-ce qui vous a donné çaf
ANNA
Ilermann, mon fiancé... C'était exposé en bonne place chez le principal libraire de Brenz.
JOBELIN
Et... vous le lisez?
ANNA
Je commençais.
JOBELIX
C'est que... je dois loyalement vous avertir que ça n'est pas pour jeunes filles.
ANNA
Je sais bien.
.lOBELIN
Ah?
ANNA
Oui... Le volume était entouré d'une bande, sur laquelle on avait récrit à la main le titre et votre nom, Daniel Jobelin, suivi d'un point d'exclamation.
JOBELIN
Ce qui veut dire?
ANNA
Que vous êtes réputé pour le caractère... de vos écrits... le caractère... Je ne sais pas comment vous dites cela en français. En allemand, nous disons : piquant.
JOBELIN, vexé.
Ah! oui... C'est la même épithète dont vous vous servez pour désigner l'art de nos cafés-concerts et Pélégance des petites femmes retroussées qui égaient nos boîtes (l 'allumettes-bougies.
ANNA
Justement.
JOBELIN
Vous savez, mademoiselle, il ne faudrait tout de même pas me prendre pour un cochon !
ANNA, rougissant.
Oh! monsieur... vous êtes mon pensionnaire avant tout. (Il rit.) D'ailleurs, vous avez plusieurs cordes â votre arc. Vous êtes aussi journaliste. Vous êtes le collaborateur de M. Bel grand.
C'est-à-dire que nous collaborons au même journal.
L ESBROLFE
ANNA
C'est à ce titre que vous êtes ici : vous vous êtes fait envoyer par votre rédacteur en chef aux fêtes théâtrales de Brenz, et vous profitez de ça pour faire en Allemagne un petit voyage qui ne vous coûte rien.
JÛBELIN
On ne saurait être mieux informé. Belgrand n'a pas cru devoir se déranger pour venir me chercher à la gare, mais il a pris la peine de m'annoncer convenablement.
C'est une circonstance atténuante. JX'empêche que je ne lui mâcherai pas ce que je pense de son éducation.
ANNA
Savoir.
JOBELI.N
Hein?... Est-ce que vous vous imaginez (ju'il me fait peur?
ANNA
Non.
i/esbroifk 43
JÛBELIX
J'y suis ! Vous croyez que je le gobef
ANNA
Dame !
JOBELIN
On le gobe icif
ANNA
Monsieur, vous qui le connaissez, en doutez-vous?
JOBEMN
Parisien! c'est une vraie...
ANNA
Quoi?
JOBELIN
Rien,
ANNA
A Brenz, monsieur, il a séduit tout \c monde. Jusqu'à ma mèi'e ! Et vous la verrez. M. Belgrand a fait sa conquête du premier jour en lui parlant allemand.
JOBELIN
Comme c'est malin! Il suffit de savoir.
Oh! non, monsieur. Il ne suffit pas de parler aux gens leur langue maternelle : il faut la leur parler... d'une certaine façon... Sans ça, ils ne la comprendraient pas mieux qu'une langue étrangère.
JOBELIN
Tiens !... c'est joli...
ANNA
Vous auriez beau savoir l'allemand, vous...
JOBELIN
Ah! merci.
ANNA
Ce que j'en dis n'est pas pour vous vexer; mais voyons, depuis un quart d'heure que vous êtes là... à bavarder avec moi... tantôt trop cérémonieux et tantôt trop familier... tantôt aimable et tantôt brusque... gêné... gênant... vous n'avez pas encore trouvé le ton... Je parie que vous ne savez pas encore s'il convient de me parler comme à une
LESBROIFE 45
jeune iille de bourgeoisie... ou comme à une patronne d'hôtel.
JOBELIN
Je vous demande pardon, mademoiselle; je vois qu'il faut vous parler comme à une jeune fille très bien élevée, probablement instruite et... très fine.
Et VOUS, il faut vous répondre... comme à un Français.
JOBELIN
Je n'aurai pas le dernier... {Un teînps,) Prenez garde, vous venez presque de me faire un aveu... (Elle le regarde interrogativement.) Belgrand n'a pas séduit que madame votre mère... Vous?
ANNA
Moi, et tous ! . . . Mon frère Hans, qui est un jeune homme farouche... et amoureux...
Mon fiancé Ilermann... Ah! dans les pre-^ miers temps, il nous a fait passer de bien bonnes soirées.
46 l'esbro€fe
JOBELIN
Comment : dans les premiers temps?
ANNA
Oui, maintenant il ne vient plus guère ici que pour coucher. Il s'est lié avec M. Richter, le directeur du théâtre... (Elle indique le jardin Richter d'un geste machinal.) avec M'"" Richter... Il prend chez eux presque tous ses repas.
JOBELIN, se frappant le front.
Il est l'amant de M""^ Richter!... Hein?...
ANNA
Oh! monsieur... ce n'est pas pour jeunes filles.
Pardon...
ANNA, souriant.
Il n'y a pas d'offense... {Un temps.) l:^on... Je crois qu'il fait... ou qu'il a fait la cour à M'"'^ Richter... Mais...
l'esiiroufe 47
.lOBELIN
Non? (Elle fait un signe négatif. Un temps.) Excusez-moi, mademoiselle... et, je vous prie, ne vous étonnez pas si je vous pose une question qui peut, au premier abord, sembler... bizarre... Surtout, ne me soupçonnez d'aucune mauvaise intention contre mon ami Belgrand... Vous a-t-il payé sa note?
ANNA, riant.
Oli! non, monsieur. Naturellement.
JOBELIN
Hein?
ANNA, riant toujours.
Sa note! Si ce n'était que sa note!... Mais il y a tout le reste... Les cadeaux â M'"*^ Richter, les fleurs à M"^-^ Ricliter, les bonbons â M'"° Ricliter... Et puis les deux cents marcs que maman lui a prêtés...
JOBELIN
Madame votre mère lui a prêté...
ANNA
Deux cents marcs.
JOBELIN
Je ne comprends pas très bien, vous avez l'air de trouver ça tout simple?
ANNA
Dame, oui, monsieur, puisque vous venez ici expressément pour régler les comptes de M. Belgrand. Oli ! il nous avait bien prévenus.
JOBELIN
Ça, c'est un comble ! Il vous avait prévenus?
ANNA
Dès le premier jour. Son premier soin, en débarquant, a été de nous avertir qu'il n'avait pas un pfennig, que le directeur de votre journal... M. Raffut, je crois...
JOBELIN
Léon Raffut...
ANNA
... Lui coupait les vivres; mais que, le journal ne pouvant se faire sans lui, avant deux mois le même RafEut aurait expédié ici les fonds nécessaires pour le... le dégager (c'était son expression propre)...
Quel toupet!... Ça ne m'étonne pas de lui, d'ailleurs... Mais ce qui me surpasse, c'est que vous, vous ayez coupé dans ces histoires... ces histoires à dormir debout.
ANNA
Mais, monsieur, ce ne sont pas des histoires à dormir debout... puisque vous voilà.
JOBELIN, ouvrant les br;is.
Sans réplique !
ANNA
Avouez que M.Belgrand inspire confiance.
N'est-il pas le neveu par alliance de l'un des principaux banquiers de Berlin? Quand il est venu à Bienz, il revenait de chez son
50 l'lsbuoufe
oncle, qu'il était allé prier d'arranger ses affaires.
JOB ELI N
Et... s'il vous plait... vous a-t-il raconté aussi quelles étaient ces affaires, qu'il avait prié son oncle d'arranger?... et pourquoi il avait dû premièrement décamper de Paris clare-daref
ANNA
Pour sûr il nous l'a raconté! Il n'est même jamais si drôle que quand il raconte ses histoires de créanciers... Il y en a une surtout... Vous la connaissez peut-être f... Celle du billet renouvelé dans l'ascenseur f... C'est encore plus comique en allemand... Il nous la racontait en allemand, pour que maman comprenne.
JOBELIN, les bras au ciel.
Vous êtes évidemment des gens très simples, d'une honnêteté scrupuleuse, et qui ne feriez pas tort d'un centime à votre prochain : et vous vous tordez de rire, quand
l'esbrolfe 51
Belgrand vous raconte comment il roule ses créanciers !
Elle s"cst levée. Ils vont cnscinbh vers la droite.
ANNA
jNlon Dieu, monsieur, je vais vous dire : M. Belgrand a eu la chance d'arriver ici dans un bon moment. Nous sommes des gens très simples, très terre â terre ; mais depuis plusieurs semaines, nous vivons parmi des comédiens : alors nous vivons comme dans une comédie. Nous ne distinguons plus ce qui est réel de ce qui est imaginaire, rien n'a d'importance, le mal même est sans gravité. Et puis, on est grisé par la belle saison. C'est la Saint-Jean demain. Regardez quel joli décor et quelle délicieuse soirée !
JOBELIN
J'en suis pénétré, mademoiselle.
ANNA, regardant cliez les Riclitor.
M. Belgrand doit être à la répétition avec
L ESBUOIFE
M. Richter. car je vois M'"" Richter qui soupe toute seule.
JÛBELIN
Elle soupe! Cela me fait penser que j'ai bien mal dîné dans le wagon-restaurant. Je prendrais volontiers quelque chose avant de me fourrer au lit.
ANNA
Voulez-vous attendre que mon frère Hans revienne du théâtre, ainsi que notre pensionnaire, M""" Lili Blumenthal (c'est la petite actrice de qui mon frère est amoureux)? Chaque soir, après la répétition^ je leur sers quelques délicatesses.
JOBELIN
Je préférerais une nourriture plus solide.
ANNA
Mais, monsieur, il n'y a rien de plus solide que les délicatesses : c'est ce que vous appelez, en français, de la charcuterie.
JOBELIN
Ah ! c'est juste...
ANNA
Chut!... Écoutez... La répétition vient de finir. Tous ces jeunes gens sortent du théâtre on chantant.
On entend au loin, on effet, une sorte de choral à mivoix. Les voix se rapprochent. Dos ombres passent au fond de la scène, entrent dans la brasserie. Sauf à la brasserie, chez Hcrmann et chez les Hirscli, il n'y a plus de lumières aux fenêtres.