SCÈNE PREMIÈRE
DAME VOGEL, DAME BRUNNER , CHRISTIAN VOGEL, PETER BRUNNER, ANNA HIRSCH, HER- MANN, KASPAR, puis L'INSTITUTEUR, FRITZ BRUNNER, NIKLAUS VOGEL, WILHELM, FRANZ.
d'autres enfants, un marchand de volailles, LE PÈRE SCHULZ, figuration.
Le jour est déjà très bas. Dame Vogel et dame Brimner sont assises snr le banc, au pied do la terrasse Richter, et travaillent à des raccommodages. Christian et Peter jouent près de la fontaine. Anna Hirsch est chez elle, dans la chambre du rez-de-chaussée, où elle fait des nettoyages et des rangements. Hermann est également
L ESBROLFE
clicz lui. Il s'est installé tout près de sa l'enètrc, d'où il peut voir chez Anna; il lit tour à toui- et il écrit, en fumant sa pipe.
DAME BRUNNER, machinalement, sans regarder.
Peter, ne mouille pas tes bottines neuves.
DAME VOGEL, levant les yeux.
Christian ! Veux-tu bien descendre ! Que je t'y prenne !... Polisson !
DAME BRDNNER
Que fait-il donc, madame la présidente du syndicat des confiseurs'?
DAME YOGEL
Il veut, madame la fleuriste de la cour, il veut téter, si j'ose vous le dire, cette statue d'Eve, c|ui répand l'eau par où nous autres, mères de famille, nous dispensons le lait à nos nourrissons ! En vérité, cette fontaine est singulière : il y a de quoi donner des idées aux innocents.
DAME lïRl^NNER
\'()il;i quatre cents ans, dame Vogel,
que les gens de Brenz en Souabe la voient ici depuis leur naissance jusqu'à leur mort, et je ne crois pas qu'elle ait jamais donné d'idées à personne. {Dame Vogel plie son ouvrage.) Vous rentrez?
DAME VOGEL
Non, dame Brïmner, j'attendrai mon grand, Niklaus, qui va sortir de l'école.
DAME BRUNNER
J'attendrai donc le mien , Fritz. Qu'on les garde tard aujourd'hui !
DAME VOGEL
C'est que monsieur l'instituteur leur fait répéter un cantique pour demain, la Saint- Jean d'été.
Elles se taisent. On eniend, au lointain, très vaguement, des voix d'enfants.
DAME BRUNNER, regardant sa montre-
Sept heures trois quarts! Les jours sont si longs et si clairs qu'on ne sait plus l'heure qu'il est ni comment on vit.
L ESBROUFE i)
DAME VOGEL
Bien plus que les jours clairs et longs, ce qui trouble nos habitudes, c'est le remueménage de nos fameuses représentations théâtrales, qui font de Brenz, à cette époque de l'année, un petit Bayreuth, un autre Oberammergau. Notre reine elle-même, notre vieille reine a la fièvre, elle ne tient plus en place.
DAME BRUNNER
Hier, elle a revêtu l'uniforme de son régiment, elle est montée à cheval et a passé une revue.
DAME VOGEL
Ce matin, elle assistait à des exercices de pont sur la Brenz... Pour nous aussi, petits bourgeois, que d'embarras! Mais que de profits ! Puisque nous devons, faute d'hôtels, prendre chez nous en pension les étrangers qui afïluent de toutes les parties de l'empire, et même du monde... J'ai unefamille anglaise... Cela me fait penser que je serais contente, si je trouvais, dans de
bonnes conditions, des truites et un poulet pour demain.
DAME BRUNXER
Voyez M"" Anna Hirsch : elle met vivement en état la dernière cham-bre qui lui reste. Sans doute elle attend un nouveau pensionnaire pnr le train de huit heures. Elle a déjà l'une des artistes du théâtre, M"'' Lili Blumenthal, et, depuis deux mois, un Français, M. Belgrand.
DAME VOGEL
Je le connais bien ! Quel aimable homme ! Il m'achète prodigieusement de bonbons et de pâtisseries. On dirait que c'est pour me faire plaisir, et j'ai honte de lui envoyer sa note. Il me l'a pourtant réclamée plusieurs fois.
DAME BRUNNER
A quoi cela tient-il? Moi aussi je lui ai vendu beaucoup de fleurs, et je n'ai pas encore osé lui présenter sa note : mais je dois dire qu'il ne me l'a pas demandée...
L ESBROlFi: /
Chère madame Vogel, n'avez- vous pas le programme des représentations?
DAME VOGEL
Le voici. Nous aurons, comme chacjue année, deux représentations. Demain, une pièce anglaise très ancienne ; Antoine et Cl/'opàtrr.
DAME BRUNNER
Traduite?
DAME VOGEL
Oui!... La répétition générale a lieu aujourd'hui. Elle n'est pas encore achevée. La reine y assiste.
DAME BRUNNER
Qui joue le rùle de Cléopâtre?
DAME VOGEL, lisant.
jyjme Alinari... On dit qu'elle est la maîtresse de M. Richter, le directeur du théâtre..
DAME BRUNNER
J\iuvre M""^ Richter!... Elle va diner, M"''' Richter : voici cjue le domestique
allume les lampes et ferme la fenêtre do la salle à manger.
DAME VOGEL, reprenant.
Après-demain, on joue une pièce nouvelle dont M. Richter lui-même est l'auteur, et qui s'appelle... {Elle lit.) qui s'appelle : La Vision funèbre de la petite Isolde Baumann.
DAME BRUNNER
Oli! c'est triste!
DAME VOGEL
M"^ Lili Blumentlial, de chez les Hirsch, jouera le rôle d'Isolde.
Entre un pajsan avec un panier couvert d'où sortent dos têtes de poulets.
DAME BRUNNER
Madame la présidente, je crois que voici votre occasion pour le poulet.
Elles vont au paysan et lui font déballer sa marcliandise. On entend de grands cris joyeux. Fritz, Mklaus, Wilhelm, Frantz, d'autres enfants sortent de la maison d'ccolo, qui est située à quelque distance dans la rue du milieu. Les uns courent tout
droit à la fontaine et jouent, grimpent, font jaillir l'eau, se bousculent. Los autres, marchant à reculons devant l'instituteur qui est sorti le dernier, crient :
Monsieur le professeur ! Monsieur le professeur! — Vous ne ferez pas de classe demain? C'est la Saint-Jean ! — Et la représentation d'Antoine et Cléopâlre ! — Vous y allez, au théâtre, monsieur le professeur? — Et jeudi la Petite Isolde ! — Et mercredi, qui est entre demain et jeudi !
l'iNSTITITEUR, oblige de crier à tue-tète pour se l'aire entendre.
Il y a congé jusqu'à vendredi matin ! •
TOUS, hurlant.
Ah!!!
Ils courent rejoindre leurs camarades à la fontaine. L'instituteur entre à la brasserie, et on le voit qui se fait servir un sandwich et un bock..
DAME VOGEL, tenant le jioulet qu'elle vient d'acheter et tirant Christian de l'autre main.
Allons, viens, Niklaus !
DAME lîRUNNER, qui traîne également le petit Peter.
Viens, Fritz.
NIKLAUS, qui regarde vers la gauche — direction censée du théâtre — crie tout d"iin coup :
La reine! Voici la reine qui sort de la répétition générale !
Il y court. D'autres le suivent en criant : La reine ! la reine! Mais la plupart des enfants restent en scène et regardent de loin. Dame Briinnci et dame Vogel vont vers le fond à gauche et regardent aussi do loin.
LES ENFANTS, parlant tous à la l'ois.
Voici la reine, — Sa Majesté la reine de Souabe, — notre auguste maîtresse, notre bonne vieille reine, — notre grand'mère à tous. — Elle descend les degrés du théâtre, elle monte dans sa voiture. — Nul ne sait l'âge de la reine, à moins de l'avoir appris dans un livre d'histoire. — Sa voiture aussi est vieille, et à la mode de l'ancien temps. — Le chambellan qui ouvre la portière est tout cassé. — Mais la reine se tient droite ; sa taille n'a jamais ployé. — Ses cheveux sont blonds comme ceux de sa jeune dame d'honneur, M"" la comtesse de Gliickstadt ; — son teint est frais — parce
qu'elle est peinte, — et elle a l'air d'un fantôme. — Devant le landau et derrière galopent de magnifiques lanciers. — Vive notre vénérable reine, — notre vieil le grand'mère la reine !
WILHELM, à Franz.
Pourquoi détournes-tu la tête?