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Discours à la Chambre (26 novembre

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je n'hésiterais pas à occuper les raines de Kelung et le nord de Formose. »

Quelle est donc Timportance de ces mines et du commerce de Formose ? Le mouvement commercial des deux ports Kelung et Tamsui a été, en 1879, de 294 navires jaugeant 88,000 tonnes et de 1,937 jonques. La valeur des échanges avec Tétranger s'est élevée, en 1880, à 26,868,000 fr. Los droits de douane des deux ports réunis ont été, enl88 1, de 2, 225,000 fr.; en 1882, de 2,139,000 fr. ; en 1883, de 2,053,000 fr. Xa vente du charbon à Kelung, en 1880, a été de 24,850 tonnes et la production complète de 55,000 tonnes, ce qui fait, au prix de 20 fr. la tonne, 1,100,000 fr. On peut donc évaluer à un peu plus de 3 millions le total des ressources annuelles que l'occupation du nord de Formose pouvait nous offrir.

L'amiral Lespèsse trouvait, le 2 août, dans la rivière Min, à bord du Duguay-Trouin, quand, vers minuit, un canot à vapeur vint le prendre et le conduisit à bord du Volta, Il en revint une heure plus tard et, à 6 heures, il transporta son pavillon sur le Lutm qui descendit immédiatement la rivière. Bien qu'on eût acquis déjà l'habitude des événements imprévus et des surprises, on ne fut pas sans commenter, sur tous les navires, le départ si précipité du contre-amiral. On eut tout de suite le pressentiment que l'affaire de Kelung, dont on parlait à mots couverts, entrait dans la période d'exécution.

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A Matsou, Tamiral Lespès fit compléter par le Bayard le charbon du Lutin, et embarquer sur le La Galîssonnière la compagnie de débarquement du Bayard. Prenant le Lutin à la remorque, le La Galissonmère appareilla le 3 au soir pour Kelung où il mouilla à 11 heures le lendemain matin. Le Villars était sur rade depuis deux semaines environ. Un seul incident avait jusque-là marqué son séjour. Un navire allemand, le Wille, s'étant présenté pour débarquer 19 canons de 17% et des torpilles, le commandant Vivielle avait intimé au capitaine la défense expresse de mettre à terre armes ou munitions. Le vapeur allemand s'était exécuté sur un ordre écrit du commandant du Villara, tout en protestant contre cette façon d'agir, alléguant que nous n'étions pas en guerre et que le blocus n'était pas déclaré officiellement. Il était allé, du reste, porter tranquillement son chargement à Tamsui, où canons et torpilles purent être utilisés à nos dépens.

Un rapide examen des lieux et de la position des ouvrages de défense indiqua à l'amiral le point qu'il devait choisir pour mouiller son bâtiment. Des trois forts défendant Kelung, un seul était à craindre pour un cuirassé. C'était une batterie rasante de 5 pièces de 17*^,3, abritée derrière une épaisse muraille blindée de plaques d acier de 20 centimètres et battant en plein le goulet assez étroit qui fermait la baie. Le tirant d'eau du La Galissonniere lui interdisait de se

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tenir en dehors du secteur battu. Il lui était impossible de prendre le fort à revers à moins pourtant de rester au large de la baie, à une grande distance, trop loin par conséquent pour que son tir eût une action bien effective. Force lui était donc de mouiller dans le champ de tir de la batterie. Or, d'après la puissance de pénétration des 'canons de 17%, il suffisait de tenir à une distance de 1,000 mètres environ un bâtiment, comme le La Galissonnière, blindé de plaques de 15 centimètres, pour que sa cuirasse eût des chances de protection efficace.

Avec une résolution très hardie et une bravoure toute française, Tamiral Lespès vint fièrement se placer à 900 mètres du fort, ju«te par son travers. Il fit immédiatement embosser son bâtiment de façon à présenter le côté de tribord à Tennemi. Le Villars avait pu, grâce à son tirant d'eau, se défiler des coups du grand fort; il n'était exposé qu'à ceux d'un fortin situé par son travers de tribord à 120 mètres de distance et armé de 3 canons lisses de 18. Mais de la position qu'il occupait, il pouvait bombarder aisément le fort blindé et, par des obus bien envoyés tombant dans l'enceinte de ce fort, jeter le désordre et faire des ravages parmi ses défenseurs. Le Lutin avait pénétré encore plus avant dans le fond de la baie, derrière le Villars; il était à l'abri de tous les coups et menaçait en flanc les batteries des deux côtés.

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Quand ces dispositions furent prises, un aide de camp alla porter à terre, au général chinois, la sommation d'avoir à livrer ses défenses. Cette sommation étant restée sans réponse, le 5 août, à 7 heures et demie du matin, le branle-bas de combat fut ordonné et à 8 heures précises s'ouvrit un feu violent auquel les Chinois répondirent immédiatement avec vivacité et précision. Le La 6raZmonwière reçut quelques projectiles dans la mâture et 3 obus dans la muraille du réduit. Deux d'entre eux s'arrêtèrent dans le matelas en bois et éclatèrent en arrière ; le troisième perça la cuirasse au-dessous d'un sabord et faussa la cheville ouvrière du canon en restant lui-même engagé dans le trou qu'il avait fait. Le Villars reçut plusieurs coups de mitraille.

Le feu de l'ennemi se ralentissant peu à peu, l'amiral fit ralentir également le feu de ses navires, afin de rendre le tir plus sûr. Dès lors, les obus de 24 produisirent des effets foudroyants, grâce à la précision mathématique de tous les coups. La muraille du fort n'était atteinte par les projectiles que sur les embrasures, et celles-ci étaient démolies avec une régularité surprenante. Ce bombardement fut un incontestable succès de tir. Les circonstances y prêtaient sans doute, mais il est juste de reconnaître aux excellents canonniers de la frégate amirale la part de mérite qui leur revient.

A 8 h. 45 m., un incendie se déclara dans la partie

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nord du fort et commuoiqua le feu au village voisin. A 9 heures, la poudrière sauta, et les derniers soldats restés dans le fort s'enfuirent au loin dans la montagne. Tout était terminé du côté des autres défenses; les obus du Villars et du Lutin avaient eu facilement raison des mauvaises maçonneries de leurs batteries et des artilleurs qui servaient leurs pièces. L'opération du bombardement était donc achevée en une heure ; il ne restait plus qu*à occuper les ouvrages déjà abandonnés par Tennemi.

Alors le Lutin, pour appuyer le débarquement, reçoit Tordre d'appareiller. Il vient s'embosser en aiTière du La Galissonniere et canonne un camp retranché qui fait des feux de mousqueterie sur nos navires. La compagnie du Villars (80 hommes commandés par le lieutenant de vaisseau Dartigc) embarque dans les canots, se dirige sur le fortin de la côte sud, 7 arrive sans encombre et y arbore le pavillon français. Elle poursuit sa marche en avant et déploie un nouveau pavillon sur le mur du grand fort ; puis elle bat en retraite, une deuxième poudrière venant de sauter.

« Bientôt, dit le rapport officiel, les hauteurs dont la rive est dominée commencent à se couvrir de troupes nombreuses et la nécessité d'occuper ces crêtes s'impose. » A 10 heures, la compagnie du Bayard, sous le commandement supérieur de M. le capitaine de frégate Martin est envoyée A terre dans les embarcations du La Galissonniere, Elle accoste

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la plage, rejoint la compagnie du Vïllars et gagne la hauteur. A 11 heures, elle est aux prises avec les troupes chinoises qui reculent. Elle s'installe sur un sommet et y campe, après avoir planté en terre une longue hampe portant un grand pavillon tricolore. A 2 heures de l'après-midi, des escouades de torpilleurs vont dans les forts et détruisent avec du fuirai-coton le matériel ennemi. La soirée se passe sans incident.

La nuit est mauvaise, il tombe des torrents d'eau qui empêchent les hommes de se reposer; aussi, 'dès le matin du 6 août, le premier soin de l'amiral est d'envoyer aux troupes de débarquement le nécessaire pour parfaire leur installation : voiles, tentes, tauds, pelles..., etc. Les matelots, malgré une nuit passée sans sommeil, sous une pluie battante, sont immédiatement employés A achever leur campement improvisé, et, en particulier, à élever un mur d'abri. Vers deux heures, la compagnie du Villars^ conduite par M. Jacqùemîer, se porte sur la ville pour y occuper le yamen, c'est-à-dire la demeure du taotaï. Mais, pour y arriver, elle passe sur une route que domine le camp retranché du sud, elle essuie le feu de ce camp, perd un homme et, devant le nombre, est obligée de battre en retraite.

Le mouvement fait par les Chinois pour arrêter les hommes du Villars est aperçu par la compagnie du Bayard, toujours campée sur la hauteur. La sentinelle donne l'alarme et le commandant Martin

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fait tirer à 1,000 mètres environ sur une longue file de Chinois qui suivent un étroit sentier. Les Chinois ripostent aussitôt. Alors, non seulement du sentier où on les a découverts, mais encore de toutes les directions partent des coups de fusil qui décèlent la présence d'un vaste cordon de tirailleurs. L'ennemi est en train d'effectuer un mouvement enveloppant pour cerner le camp des Français. Si la tentative de la compagnie à\x Villars n'a pas réussi, elle a, du moiiis, eu ce bon effet de permettre au commandant Martin de surprendre les Chinois dans leur manœuvre et de devancer leur attaque.

La compagnie du Bayard saute sur ses armes et, pendant une heure, avec beaucoup d'ordre et de calme, fait des feux de salve bien exécutés. Mais Tennemi grossit toujours, il n'est plus qu'à quelques centaines de mètres et son cercle se rétrécit peu à peu. Il paraît évident que, pris de tous côtés par 2,000 ou 3,000 hommes, nos 200 marins ne peuvent tenir plus longtemps et il est à tout prix indispensable, nécessaire de ne pas laisser couper la communication avec la plage. La retraite s'impose d'elle-même. Elle est opérée si promptement qu'elle ne peut être exécutée, par le gros de la compagnie, avec le bon ordre désirable. L'enseigne Barbier, qui commande le poste avancé, fait avec sa section une belle résistance. Le commandant Martin, resté le dernier sur le front du camp, rallie quelques hommes et se porte sans retard

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au milieu de cette intrépide avant-garde qu'il encourage de sa présence et de son exemple. Ils sont autour de lui une quarantaine qui ne cèdent que pied à pied le terrain. S'ils reculent, c'est en tenant l'ennemi en respect, c'est en faisant un feu nourri et bien réglé. Leur sang-froid et leur vigoureuse défense, surtout Théroïque bravoure du commandant, permettent aux blessés de gagner en sécurité les embarcations qui attendent au rivage. Mais une partie du matériel est abandonnée.. La hampe du pavillon ne peut pas être déracinée; alors un secondmaître du Bayard, nommé Jullaude, se pend à l'étamine qui se déchire. A cinq heures du soir, les compagnies rembarquent à leurs bords.

L'odyssée de ce brave Jullaude mérite d'être contée dans le détail. Après avoir déchiré le pavillon en s'accrochant à lui, il courut vers les compagnies qui se repliaient déjà et dans sa course tomba dans un ravin. De la cachette où il se tint blotti, il vit distinctement les troupes chinoises passer au-dessus de lui et mettre le camp au pillage. Quand la nuit fut venue, les Chinois ayant évacué nos anciennes positions, il remonta du côté du camp pour chercher à s'orienter, y but un peu de café resté dans un bidon et descendit la colline. A 3 heures du matin, il arriva à la plage, héla le Villars mouillé à 400 mètres et une embarcation le ramena à bord.

Nos pertes étaient de 2 tués et 11 blessés.

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La mission dont on avait chargé Tamiral L,'spès consistait d abord à détruire les fortifications, ce qui avait été fait avec une habileté parfaite et un plein succès ; ensuite à occuper les charbonnages, ce qui n'avait pas réussi. Qui donc s'étonnerait de cet insuccès ? Ces fameux charbonnages sont à 6 kilomètres de la rade et séparés de celle-ci par une région montagneuse et escarpée. Et c'est avec 200 matelots des compagnies de débarquement que cette occupation devait être faite! C'est avec 200 hommes qu'il fallait prendre d'abord et conserver ensuite une pareille étendue de terrain ! Mais^en admettant qu'il n'y eût dans tout le nord de Formose que les 200 soldats chinois qu'y supposait le Gouvernement français, nos 200 marins n'eussent pas été suffisants pour garder la route qui menait de la rade aux raines de charbon. Or ce n'étaient pas 200 Chinois qui se trouvaient là, c'étaient plusieurs milliers de fantassins réguliers.

L'opération ordonnée à l'amiral Lespès était donc fatalement condamnée à un échec. Il ne pouvait dépendre ni de son audace, ni de son énergie de mener à bien une pareille entreprise. Il avait été partisan, il est vrai, de l'occupation de Kelung, mais c'était trois mois plus tôt, à un moment où la défense de Formose n'existait pas et où il disposait du reste, non pas de deux navires, mais de toute sa division \

1. Je rûtieus le Duguay-Trouin en vue de cette éventualité. (Dépêche du 28 mai de l'amiral Le.syùs.)

Li^! Lutin était parti le soir du 5 août pour Shanghaï, afin dy annoncer à M. Patenôtre le bonihardement qui avait eu lieu le matin même. Le lendemain, le Villars allait à Matsou rendre compte à l'amiral Courbet du résultat de TafiFaîre. Le La Galissonniere restait seul à Kelung, où le Lutin venait le retrouver à son retour de Shanghaï. Dès le 7, les Chinois s'étaient mis à fortifier sans relâche toutes les crêtes, notamment celles voisires de la route de Tarn su i.

Tandis que ces événements se déroulaient au nord de Formose, l'amiral Courbet était toujours dans la rivière Min. Aucun ordre ne lui était parvenu à la date du 31 juillet, jour de l'expiration de Yultimatum, Il avait été simplement chargé d'envoyer l'amiral Lespès à Kelung, tandis que lui et ses navires montaient la faction devant l'arsenal et devant la . flotte. Le temps qui passait ainsi sans rien changer pour nous, était singulièrement mis à profit par nos enûemis. Depuis le 1^^'août, les mouvements de leurs canonnières et de leurs croiseurs étaient plus fréquents que jamais : ce n'étaient que mouillages et changements de mouillages. L'attitude des capitaines et des oflBciers étaitplus correcte : aucune marque d'hostilité ne s'était renouvelée depuis celles qui avaient été dirigées contre VHamelin. Tout se bornait, de la part des matelots, à des plaisanteries plus ou moins

ridicules et pas toujours du meilleur goût. La lumière électrique qu'on faisait chaque soir avait le don de les agacer et ils profitaient du passage des rayons de la gerbe pour exhiber sans façon à nos regards ce que les plus élémentaires lois de la pudeur font, en tout pays, un devoir de dissimuler. Tout indiquait, à bord des navires, un vigoureux < flfbrt. Les équipages avaient été renforcés considérablement par de nouvelles recrues. Des exercices fréquents avaient lieu et les manœuvres s'exécutaient au signal du commandant supérieur embarqué sur le Yang-Ou,

A terre, les forts accroissaient chaque jour leurs défenses; de grands travaux de terrassement y étaient effectués et des canons rangés en batterie derrière des sacs à sable, aussi bien sur la rive que sur les hauteurs, menaçaient la rade.

Devant ces préparatifs, il fallait que les navires français demeurassent sans cesse sur le qui-vive. Les pièces et les fusils restaient nuit et jour chargés, les passages prêts à fonctionner; et dans la machine, les feux étaient tenus de manière à avoir de la pression, soit en vingt minutes, soit en trois quarts d'heure. Jamais les hamacs n'étaient distribués aux hommes. L'ordre général était de coucher aux postes de combat ; les servants s'étendaient auprès des circulaires des canons, tandis que gradés, aspirants ou officiers, faisaient bonne veille autour d'eux. La vie du matelot devenait, dans ces circons-

tances, assez pénible, mais de toutes les privations qu'on lui imposait, la plus sensible était Tirapossibilité de laver son linge comme il l'aurait voulu et comme on sait qu'il en a la manie. Le savon était rare et les cartahus de linge n'étaient jamais hissés. Les officiers eux-mêmes participaient à des distributions de savon comme les équipages, et faisaient faire leur lessive à bord.

Pourtant, et c'est là un trait fort curieux du caractère chinois, jusqu'au jour du combat de la Pagode un blanchisseur ne cessa de venir nous offrir ses services. Ce n'était pas, du reste, le seul indigène qui mettait son industrie à la disposition de nos navires. En même temps que lui, un marchand apportait de la glace, et d'autres bateliers chinois faisaient les commissions dont les chargeaient les officiers ou les hommes, avec l'empressement le plus entier, sinon le plus désintéressé. Plusieurs commandants avaient comme domestiques des Célestiaux qui allaient librement du bord à terre sans que jamais leurs compatriotes eussent eu l'idée de leur faire un mauvais parti pour les services qu'ils rendaient à quelques-uns d'entre nous.

On a le droit d'être surpris de cette façon originale dont le peuple chinois pratique les usages de la guerre. Il est vrai que nous n'étions pas en guerre et que l'état actuel , désigné sous le nom bizarre à!état de rétorsion^ pouvait permettre certaines con-

cessions mutuelles. Mais pendant la guerre de 1860, la même remarque avait été faite; les idées de solidarité qui, chez les nations civilisées, unissent le citoyen et le soldat dans un même sentiment contre rennemi, font totalement défaut en Chine. Pour le marchand de glace de Fou-Chéou, pour le blanchisseur et pour les domestiques, la lutte prochaine devait se passer entre les marins français et les soldats des mandarins; quant à eux, commerçants ou artisans, ils n'avaient rien à y voir et ils n'y voyaient, en eflFet, aucune raison d'animosité. Un des interprètes embarxjués à bord fit un jour une réponse qui indique bien l'absence de toute communion d'idées entre les deux éléments civil et militaire. Questionné sur l'accueil que ses compatriotes lui resservaient à son retour parmi eux après la guerre : « Quoi, s'écria-t-il, quelle raison de m'en vouloir? Mon seul métier est d'interpréter le français et le chinois. Je ne fais à votre bord que gagner ma vie, qui peut m'en empêcher? » Il faut ajouter, du reste, que dans le sud du Céleste- Empire, à l'inverse de ce qui se passe dans le nord, où domine la race mandchoue, 1res guerrière, le métier des armes est fort déconsidéré, le soldat est mal vu et les derniers de tous les mandarins sont les mandarins militaires.

Ceux-ci n'étaient pas tendres à notre endroit. Ils étaient loin d'avoir les aménités des industriels ou des marchands. Ils mettaient notamment toutes sortes

d'entraves à la livraison des bœufs par le fournisseur. Le commandant en chef chinois n'en autorisait la vente qu'après des pourparlers interminables lui expliquant que nous n'étions pas en guerre. Par suite de ce mauvais vouloir des généraux chinois, les vivres frais étaient rares, la nourriture peu variée; la chaleur étant excessive, l'appétit diminuait chaque jour, les santés s'affaiblissaient et il fallait aux officiers et aux équipages bien de l'ardeur et de la volonté pour supporter allègrement, comme ils le faisaient, une existence aussi rude.

Le service de garde, très strict en tout temps, redoubla de eévérité quand l'amiral put craindre qu'à la nouvelle du bombardement de Kelung, les Chinois n'usassent de représailles sur nous. Lesrondes des embarcations pendant la nuit étaient plus fréquentes; des canots armés en guerre stationnaient à la coupée du Volta ou du Duguay-Trouin, Les Chinois avaient pris très vite l'habitude d'imiter absolument toutes nos manœuvres; ils tenaient donc, eux aussi, des canots à leurs coupées et se donnaient en outre le luxe de pointer sans cesse leurs canons sur nos bâtiments et de les suivre pendant les évitages. Chaque fois que nos torpilleurs s'exerçaient et manœuvraient dans la rivière, ils ne manquaient pas de faire circuler, à leur tour, leurs canots porte-torpilles. Leur manie d'imitation s'étendait même aux installations des navires. Ayant vu un jour à V Aspic

des tôles de protection sur la passerelle, ils firent , immédiatement confectionner pour les passerelle?, les barres et les capots- torpilleurs, des abris semblables.

L'appréhension des torpilles était naturellement à Tordre du jour. On avait mené grand bruit autour des achats d'engins sous-marins de toutes sortes que les Chinois avaient faits à diverses nations européennes. On redoutait surtout de les voir imaginer contre nous un système quelconque de torpilles automatiques qu'ils auraient laissé dériver au courant et qui seraient venues éclater au contact des carènes. Pour parer à ce danger, l'amiral avait prescrit de disposer, chaque fois qu'on serait au jusant, un appareil de protection sur l'avant des navires. Lors du changement d'évitage au flot, on relevait l'appareil pour le remettre en place à l'évitage suivant.

L'amiral avait facilement prévu l'insuffisance des canots à vapeur pour le service d'une rivière aussi rapide que le Min; il avait pourtant fait rallier autour de lui le canot de VHamelin, celui du Bayarâ, celui du La Galissonnilre, de façon à en avoir le plus grand nombre possible. Mais dès les premiers jours, il avait acheté à une maison de commerce anglaise une chaloupe à vapeur nommée le Nantdi. Cette chaloupe, de bonne dimension et de bonne marche, devait rendre les plus utiles services : elle remorquait aisément trois ou quatre canots; on la

munit d'un appareil de lumière électrique et d'un hotchkisF.

La question des pilotes avait été aussi l'objet des préoccupations de l'amiral. Pour se les attirer, il avait décidé que ceux d'entre eux qui remonteraient ou descendraient les navires français recevraient des droits de pilotage doubles du tarif ordinaire, il reconnut plus tard la nécessité d'avoir des pilotes permanents, et il en engagea quatre, de nationalités européennes, aux conditions suivantes : ils recevaient par jour 15 dollars, mais ils s'obligeaient à rester un an liés à notre service, et devaient, pendant ce temps, piloter tous les navires français qu'on leur désignerait. Ces 15 dollars quotidiens faisaient au bout de Tannée 25,000 fr., somme qui représentait leurs bénéfices moyens annuels. En outre, dans le cas d'une déclaration officielle de guerre (ces mots étaient soulignés dans le contrat), une somme de 100,000 fr. devait leur être versée. Ces chiffres sont assurément élevés ^, mais il faut songer que la position de ces pilotes était perdue par le fait même de leur engagement à notre service : il était juste de les indemniser de ce que cette position représentait pour

1. Les prétentions des pilotes du Yang-Tse à qui l'amiral avait fait demander de conduire, le cas échéant, son escadre à Nangkfn ét.dent autrement exagérées. Les uns demandaient 50,000 taëls pour la durée do la guerre ; les autres 1,000 taëls par mois pendant nn an, pins 20,000 taëls en cas de guerre. Le taël ri présentant 7 fr., on voit que les plus accommodants exigeaient près de 200,000 fr. et les autres 3ô0,000.

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eux, non seulement dans le présent, mais auBBÎ dnnl'avenir. D'ailleurs, ici comme partout, il fallait subi' la loi de l'offre et de la demande, et puisque Tarn ira. avait pour ses opérations un absolu besoin de leu: concours, force lui était de subir leurs, exig-ences. Les risques qu'ils pouvaient courir étaient réels aprètout; l'un d'eux, le pilote Thomas, celui-là même qui échoua VHamelin^ fut tué à la Pagode sur la passerelle du Volta, le 23 août \

On devine aisément que les journées d'attentt anxieuse ne manquèrent pas pendant ce long* séjour en face de l'ennemi. C'était à chaque instant de? alertes faisant croire que l'heure tant désirée de la lutte allait enfin sonner. Tout était motif à émotion: une lettre portée à un commandant par un canot du Volta j un signal de l'amiral appelant chez lui tou^ les capitaines, une visite du consul, ou même les racontars des gens bien informés qui <^olportaient kt nouvelles d'un navire à l'autre ! Le 12 août, en par ticulier,on put croire que les canons, muets jusque-la, allaient peut-être parler. Il y avait quelque chose dans l'air. Ail heures et demie, les prévisions semblèrent se réaliser. On donna l'ordre de prendre

1. Sa veuve a touché 100,000 fr., bien qn'îl u'y ait pas en de âéclan tion officielle de guerre. En rédigeaut le contrat, Tamiral Courbet «v»it or. prévoir les hostilités directes et effectives par ces mots : « en cas de décl:. ration de gnerre •. Or le contraire est arrivé : sans déclaration officieUe lehostilités eurent liru. Les pilotes du Min ne pouvaient pas être victimes <i cette fiction diplomatique qu'on a appelée l'état de représaillee, et ils oa. bien réellement acquis les droits au paiement de la prime de 100,000 fr.

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toutes les dispositions de combat, on rappela aux passages, on installa le service des blessés... Les Chinois tenaient leurs pièces braquées sur nous, nous faisions de même... et la journée se passa sans qull advînt rien de nouveau. Les jours suivants, rien encore, si ce n'est la plus étrange conséquence de cet état de représailles qui n'était pas la guerre. Dix jours après le bombardement de Kelung, la Chine célébrait la fête de son impératrice. Ainsi que le veulent les usages maritimes, un officier du Yang- Ou se rendit la veille à bord du VoUa pour demander que les bâtiments français voulussent bien pavoiser en rhonneur de la souveraine. Le 16 août, le petit pavois fut hissé, avec le pavillon chinois au grand mât de nos navires, et le lendemain un officier, selon la coutume, vint remercier de cette marque de courtoisie. Cela se passait six jours avant le combat de la Pagode! Quelle singulière chose que cet état intermédiaire fait de politesses et de bombardement! Durerait-il longtemps encore? C'est ce qu'en ne pouvait savoir alors et ce que chacun se demandait avec anxiété, car les négociations se continuaient toujours.

Le 8 août, M. Patenôtre avait remis aux trois plénipotentiaires résidant à Shanghaï, une note destinée à leur faire connaître à la fois et l'attaque de Kelung et le but du Gouvernement français qui voulait s'assurer « la possession d*un gage servant

« de garantie contre le refus d'une indemnité ». 11 n'ajoutait pas que le cabinet français avait eu le

- secret espoir de voir la Chine prendre peur devant

', notre résolution belliqueuse. Le 12 août, en réponse

.ï à la note du*8, le Tsung-Li-Yamen exprimait c son

« étonnement de la saisie du port de Kelung, décla- « rant que rien ne l'avait préparé à une nouvelle de « ce genre » .

Ainsi, les coups de canon tirés à Kelung n'avaient pas amené la Chine à composition, et les espérances d'intimidation qu'on a,vait pu fonder sur ce bombardement étaient évanouies. D'autre part, la prise d'un gage ne s'était pas réalisée, puisque les 2P0 marins mis à terre le 5 août avaient dû, dès le lendemain, regagner leurs navires poursuivis par un ennemi dix fois plus nombreux. Lr\ question n'avait donc pas fait un pas, il fallait recommencer de nouveau l'expérience. Mais le Gouvernement semblait avoir quelque peine à s'y décider : il croyait encore à

, la possibilité d'un arrangement. Une dépêche de

M. Patenôtre, du 14 août, mentionne en effet que peu de jours avant cette date, il poursuivait toujours ses pourparlers et qu'il avait même fait de nouvelles

' concessions à la Chine touchant l'indemnité. « Le

maintien provisoire du statu quo dans la rivière llin

î vous a prouvé, écrivait-il aux négociateurs chinois,

> que si la France est résolue à pounsuivre avec toute

l'énergie nécessaire la réparation qui lui est due,

elle veut fournir jusqu'au bout la preuve indubitable de sa patience et de sa modération. L'arsenal et les forts de Fou-Chéou sont, depuis bientôt un mois, sons les coups de nos bâtiments de guerre. Il nous eût été facile de les détruire dès l'expiration de Yultimatum. Malgré les inconvénients de toute sorte qui résultent pour nous de ces délais incessants, le Gouvernement a cru devoir, jusqu'ici, suspendre toute action militaire contre Fou-Chéou, dans l'espoir que lo Gouvernement impérial, éclairé enfin sur la situation, lui épargnerait la nécessité d'en venir à une mesure de rigueur qu'il préférerait éviter. Nous sommes allés plus loin dans la conciliation... Le Gouvernement a consenti à réduire de plus des deux tiers l'indemnité primitivement réclamée à la Chine et à en étendre le paiement à dix années. » (80 millions.)

Ces concessions ne devaient pas être accueillies par la Chine : elles ne servaient qu'à enhardir nos ennemis, à les rendre plus exigeants et à prolonger indéfiniment dans la rivière Min le séjour de l'escadre. Celle-ci devait s'armer de patience et de résignation pour supporter pendant si longtemps une situation d'où il ne résultait qu'une déconvenue pour Bon amour-propre et une humiliation pour le payH. Que dire, en effet, d'une semblable épreuve? Comment donner une idée de ce qu'était pour le chef, pour les officiers, pour les simples matelots cette far>

tîon montée devant un ennemi plein d'arrogance et qu'il fallait néanmoins traiter avec les égards apparents dus à une nation amie. Pendant que les diplomates échangaîent leurs notes, leurs dépêches et leurs rapports, des navires étaient venus à Fou-Chéou pour y faire œuvre de gueiTC. Et quand, sous leurs yeux, cet ennemi se faisait menaçant, ils n'aVaicnt pas le droit de le remarquer; quand il redoublait d'audace, ils n'avaient pas le droit de s'en émouvoir. Leur dignité, leur patriotisme en souiFraient, qu'importe ! L'heure n'était pas encore venue de châtier les traîtres ou les fanfarons : la parole était aux négociateurs, le tour du canon ne viendrait que plus tard. Et d'ici-là, il fallait tout supporter, tout endurer et se répéter que les défenses qui s'élevaient centupleraient la peine et le danger au jour de la lutte.

C'est à l'austérité d'une pénible campagne où, depuis un an, jamais n'était venue la moindre écLiircie — non pas de plaisir — mais de distraction, que s'ajoutait cette irritante expectative. Elle ne laissait à l'esprit ni trêve.^ni repos; les conversations de carrés ne roulaient que sur un même et constant sujet, lalternative de paix ou de guerre avec la Chine. A ce régime, les plus calmes étaient devenus nerveux, les plus réservés avaient fini par s'exaspérer et une fiévreuse impatience surexcitait cette escadre préoccupée, avant tout, de l'honneur de son pavillon.

A la longue, du reste, l'honneur n'était plus seul

LE SÉJOUR DAyS Lt IZ^ZTJX ^JT.ZK. ZlA

en cabse : la sécarité elIe-aL^ai^ -ïcij: t'imgmm^î». Chaque jour voyait augm^nr.^ â** i^^inuret û*/; V 1 1 -nois sur nous. En nn iik^s. Zi icxiIWtu: iiruir'»-^!^^ i:i simple au double. Le pon: îcaii xjwi* «loi* i;»*»^ wi* de nombreux vapeurs éors&rL^'^L'* vi.»: Jim;r.'u n* i.'iu.' vait contrôler, n'a vam pa« l-i^î :;':ciliaCtiia fterr ♦?. nu apportaient jonmelIeinezLS ariix "11, oiiik u» tum iw*faire leurs défenses — ^:t jl '*-;»* û^-nrfc mt^ *îije i' uv taque. Car nonsétîonj ma'£j:4trfa..i,':r^::i/Kt i. î:niiiJii->. une attaque. Lasitiiaiic>>naT;hJ:ir::iri ,*îr»inivît..»jîmtfç^ depuis la fin de jusllei. A t'h'ZJ^ i^yjvu^^ 1 atur-î* ja»* une audacieuse oSTer^^x*:^ tsii «!;♦ t:i «uv^^^,. x-i. surprenant à TimprcTit^r, ;îrr^î. i,vt «tr iii'.m*»tiju ^' ses deux torpillenn* !a r:c:^ t'ii'uvibt^ v*Aii^'*z, u*" ^t' être facilement co^alée fsBr li ivxiL. ^saiu vu*, f^ -ut* vrages à terre qui ^c«:.vrS»:Xt *x ru;ij*rt *;u**.^t ^i* en état d'envoyer un *^^2 wuf yvix* a. u-u^i^u^.* : l'escadre française e'iî r%ù*: *% r iivnni^r* ujuj.U'i' sans danger pour el>. ]*: bvr: t.v^ <*.titmt: *•>'•;* ••n.noises.

Mais à mesure que le t^xLV^ vubs^^'ui-Â'. îiv.'< t- ^ dente supériorité du pr«BiI^jvuf 4-*4-i'.<f4tf;*.iv; *w*vif devant la constante proçrefcfcjvi t*<^ :{i»^.iM«^«^ <^ l'ennemi et un engagen-ejut 4ftre;t ;u, t^tr^ii^i- ui ; ij*' en plus périlleux.

Le 15 août, en effet, I^ Ci'xi'ji^ <.t»ttij/Uw-'ir. 'xt.^/ la rivière 10 ou 12 hsiV^^y^z Y^>-^\<j*y *<;/ i.-.VA^ tueux peut-être, mais très '^{4^v*<;t 4t%x-t n fr^ t ^<

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chance de nous endommager sérieueement; à côté de ces canots, 9 bâtiments de guerre, 10 jonques armées chacune de 8 ou 9 canons, et une série de jonques mandarines, de brûlots en nombre exagéré. Depuis le jour de notre entrée, nous avions vu s'établir et s'armer suf le monticule de la Pagode une batterie au ras de Tciau, et un peu au-dessus trois pièces de 8% Krupp de campagne derrière des épaulenaents de terre ; auprès de l'arsenal, 2 pièces bouche, protégées par des sacs à sable *, puis, dominant toute là rade, sur la haute colline au nord de l'arsenal, deux batteries nouvelles armées de pièces Krupp. Pour compléter ses moyens d'action, le général en chef Chang-peï-Loun avait rassemblé dans des camps retranchés plusieurs milliers de fantassins bien armés. Tandis qu'au mouillage même de la Pagode l'ennemi avait fait cette accumulation de batteries, de casemates, de fortifications, à Mingan et à Kimpaï il n'était pas resté înactif. Ces deux passes étaient hérissées de canons de tous les calibres et les camps qui y avaient été établis regorgeaient de troupes. Ces soldats massés sur les hauteurs qui surplombent et enserrent étroitement le lit de la rivière, nous menaçaient d'un réel danger. Le jour où l'escadre devrait sortir de cette perfide souricière, ils pouvaient faire subir des pertes considérables à ses bâtiments en criblant de balles les ponts et les pas serelles.

Les appoints qui,depnisle 1^ août, avaient grossi les forces de Tamiral étaient sérieux, mais pas en proportion de ceux acquis par nos adversaires. La Saône était entrée le 5 août, le Villars le 15 et le d'Estaing le 16; mais le Château- Renaud avait dû être envoyé avec la Saône en grand'garde à l'entrée de la rivière, entre Mingan et Kimpaï. Les navires à Pagoda étaient donc le Voîta, le Lynx, V Aspic, la Vipère, le Duguay Trouin, le Villars et le d'Estaing, plus les 2 torpilleurs; Le 16 août, l'amiral télégraphiait à M. Patenôtre de lui envoyer la Triomphante et le Drac qui n'avaient plus rien à faire à Shanghaï, désormais épargnée à nos coups : « Ces deux bâtiments, la Triomphante surtout, pourront m'être très utiles, mais les dangers de surprises ici n'en seront pas moins grands. Je ne saurais trop répéter combien les retards nous ont été préjudiciables. » Pourtant une question se posait. La Triomphante qui calait plus de 7 mètres^ pouvait^elle entrer dans le Min ? Certains pilotes ne le pensaient pas, l'un d'eux disait la chose possible. L'amiral écrivit donc au commandant Baux qu'il lui laissait le soin d'apprécier lui-même s'il devait essayer d'arriver à Pagoda. En tout cas, l'amiral recommandait de tout tenter pour que la Triomphante pût franchir au moins la barre extérieure, afin d'aider avec sa puissante artillerie à la sortie de la rivière.

Sur ces entrefaites, le 15 août, à la Chambre, et le 16 au Sénat, le ministère soutenait une demande de

III j m n t n m" m: j ' j

crédits pour la- continuation des hostilités. « Nous vous demandons^ disait-il, l'autorisation de continuer ce que nous avons commencé à Kelung. » Les crédits étaient votés et, par un ordre du jour, la Chambre se déclarait « confiante dans la fermeté du Gouvernement à faire respecter le traité de Tîen-Sin. »

Fort de ce vote, le ministère envoyait à Tamiral Courbet Tordre d'attaquer la flotte chinoise, et de détruire l'arsenal et les forts de la rivière Min. L'ordre parvînt le 22 août vers cinq heures du soir. La nouvelle en transpira bientôt dans toute l'escadre, apportant aux esprits un immense soulagement et mettant dans les cœurs une patriotique allégresse.

(23 août 1384.)

Lorsque, le 22 août, Tamiral Courbet reçut l'autorisation d'ouvrir le feu, les forces qu'il avait devant lui se décomposaient ainsi :

Onze navires de guerre : Yangôti, Yangpao, Tschen-Hang, Fou-Sheng^ KienSheng, Yu-Sing, Fovr poOj FoU'Sing, Tsi-ngan, Fêi-ynen, Tchen-ouei ^ Ces 11 navires (4 croiseurs, 2 transports-avisos, 2 avisos, 2 canonnières dites alphabétiques, 1 canonnière en bois) étaient armés ensemble de 47 bouches à feu, savoir : 2 canons de 25% pouvant lancer des obus ou des boulets de 185 kilogrammes \ 1 canon de 19% avec projectile de 82 kilogrammes \ 19 canons de 16% Withworth ; 16 canons de 40 livres ; 6 canons de 12% ; enfin sur la petite canonnière 3 espingoles. Tous ces bâtiments étaient en bois, sans aucun blindage, élégants de formes, mais faibles d'échan-

1. Cette orthographe est colle donnée par le Carnet de l'officier de marine.

118 l'eSCVDRE de L^AMIDAL COURBET.

tillon. Leurs coques étaient plus ou moins protégées contre la submersion à Taide de quelques cloisons étanches. Le Yangou, le plus grand de tous, avait un déplacement de 1,600 tonneaux ; les deux avisostransports déplaçaient 1,450; trois autres croiseurs 1,258; les deux alphabétiques 250, ainsi que la petite canonnière YuSing; enfin les deux avisos, 550. Les équipages très nombreux (officiellement 1,220 hommes) ne possédaient ni canons-revolvers ni mitrailleuses, mais ils avaient entre les mains des fusils de modèles très récents et perfectionnés.

A ces onze navires s'ajoutaient : neuf jonques de guerre armées chacune de 7 à 8 canons lisses anciens et montées par 60 à 70 hommes d'équipage ; deux autres jonques très grandes chargées d'au moins 120 à 150 soldats ; sopt canots à vapeur et trois ou quatre embarcations à rames, les uns et les autres munis a Tavant d'un espar porte-torpilles; enfin des quantités de brûlots chargés de matières explosibles. Toutes ces forces maritimes étaient appuyées par la nombreuse infanterie du général Chang-peï-Loun et par 7 batteries de création récente : 2 sur le monticule de la Pagode, dont une de trois Krupp de 8%; 2 sur la haute colline qui dominait la pagode et TarseDal, dont une de trois Krupp également; 3 de deux pièces chacune aux abords de l'arsenal.

L'escadre française comprenait le Volta, V Aspic, le Lynx, la Vipère, le Duguay- Trouin, le Villars, le

d^Estaing et les 2 torpilleurs. Au total, 58 canons dont 5 de 19, 47 de 14, 6 de 10. Croiseurs etcanonnières avaient tous des canons-revolvers. Le Nantài et 4 canots à vapeur munis de hotciikiss formaient vine escadrille à part, qui était chargée de prendre des navires à Tabordage et de jouer le rôle de contre -torpilleurs. La Saône et le Château- Renaud étaient toujours en amont de la passe Kimpaï où ils devaient s'opposer à ce que les Chinois obstruassent cette passe, soit en y coulant une trentaine de jonques chargées de pierres, soit en y mouillant des torpilles. Tous les bâtiments français avaient une toilette de combat uniforme : le grand mât d'hune et le mât de perroquet de fougue calés, les vergues amenées. Seul, le phare de Tavant était en place sans mât ni vergue de perroquet.

L'amiral Courbet avait mouillé ses navires sur une ligne brisée contournant la presqu'île triangulaire de la Pagode. Cette presqu'île dessine au milieu de la rivière Min un angle, presque géométrique, dont Iç sommet est au sud et dont les deux côtés sont orientés l'un vers le nord-ouest, Tautre vers le nord-est. Sur le côté de l'angle qui se dirige vers le nordouest et où se trouve bâti le célèbre arsenal de Fou- Chéoii, il y avait le Volta en tête, puis V Aspic, la Vipère, le Lynx et, un peu en arrière du Volta, leB 2 torpilleurs. Autour de ces quatre navires, les Chinois avaient rangé leurs jonques de guerre et leurs

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jonques chargées de soldats, puis un peu plus loin en amont, les bâtiments Yang-ou, Fou-Sing, Fou-poo, Ycing-pao, Tschen-Hangy Fou-Sheng, Kien-Sheng et Yu'Sing. Quant aux canots porte-torpilles, ils se trouvaient dans un arroyo dont Tembouchure était voisine du bâtiment de la douane, sur la rive opposée à la Pagode.

En aval de la Pagode, du côté du nord -est, étaient les trois croiseurs Duguay-Trouin, Villars, d/Esiaing, et respectivement par leur travers, près de la douane, les avisos Tchen-ouèi, Féi-yuen et Tsi-ngan,

La largeur de la rivière Min en cet endroit est de moins de 1,000 mètres. Les deux escadres ennemies étaient donc à des distances de quelques centaines de mètres. En outre, la hauteur du fond interdisait aux trois grands croiseurs français, qui calaient 5 à 6 mètres, de venir, sauf à la haute mer, dan£ les environs du Volta.

En aval et en dehors des lignes occupées par les adversaires, se trouvaient la corvette américaine Enterprise avec Tamiral John Lee Davis, les corvettes anglaises Champion etSapphiresiinBiquele Vigilant ayant le pavillon du vice-amiral Dowell, 3 voiliers et 3 steamers \

1. A Foa-Chéoa même se tronvaleot le Monoeaey de la marine américaine et l'ayiso anglais Merlin,

Le vendredi 22 août, à 8 heures du soir, Tamiral appela tous les capitaines à bord du Volta et leur communiqua le plan de combat qu'il avait résolu et qui se résumait en ceci*: Pendant Tcvitage au jusant de Taprès-midi du 23 août (un peu avant 2 heures) les navires appareilleront et se tiendront à leurs distances respectives actuelles de mouillage, sous toute petite vitesse à la vapeur. L'amiral hissera le pavillon n* 1 en tête de mât. A ce signal, les deux torpilleurs iront attaquer deux des bâtiments chinois mouillés en amont de Tamiral. Quand le pavillon 1 s'amènera, le feu commencera sur toute la ligne. Le Volta, tout en soutenant Tattaque des torpilleurs au moyen de son artillerie et de sa mousqueterie de bâbord, ouvrira son feu par tribord sur les jonques de guerre dont il est le principal point de mire. En même temps, les canonnières Lynx, Aspic et Viplre, laissant l'amiral à tribord, se porteront rapidement à hauteur de l'arsenal et livreront combat aux trois canonnières et aux trois avisos qui s'y trouvent. Le Dugùay-Trouin, le Villars et le d'Estaing devront couler les trois avisos chinois qui sont par leur travers avec leur artillerie d'un bord, battre les jonques en enfilade avec leur artillerie de l'autre bord. Le d'Estavng entrera ensuite dans l'arroyo près de la

1. Les cipitaines des bâtiments n'étaient autorisés à prévenir leurs étatsmajors de la situation que le 23 à 11 heures du matia.

douane pour donner la chasse aux torpilleurs, après quoi il ralliera le Volia^.

En se décidant à engager l'action à Tévitage au jusant, l'amiral prenait sur l'ennemi un avantage tactique tout à fait décisif. Dans cette position, le Volta, les trois canonnières et les deux torpilleurs étaient sous le courant par rapport à l'escadre chinoise et la menaçaient de leurs étraves. Les Chinois, au contraire, leur présentaient l'arrière, point faible de tout navire, et ne pouvaient venir sur eux* qu'après avoir fait une demi-évolution complète, c'est-à-dire après avoir présenté leur travers à nos coups. Les trois avisos mouillés en aval près de la douane avaient, il est vrai, sur les navires français situés en amont, les avantages qui viennent d'être dits, mais les trois grands croiseurs Duguay- Trouin^ Villars et d^Estaing les tenaient sous leur puissante artillerie : ils étaient de taille à les maintenir en respect et à leur barrer la route.

L'habile résolution prise par l'amiral de n'attaquer qu'au jusant avait un seul danger: c'était d'éloigner

1. Pour informer les capitaines mouillés en dehors de Pagoda du moment de l'ouverture du feu, l'amiral était convenu avec eux que la phrase suivante : Vous trouverez la Nive au mouillage de Matson, tel jour à telle heure, signifierait J'engagerai l'action tel jour à telle heure. C'est ainsi que le commandant Baux reçut la lettre dont voici le texte :

Pagoda, 22 août.

Mon cher Gommandanf,

Je présume que vous trouverez encore la Nive au mouillage de Matsou le 23 août, à 2 heures de l'après-midi. Elle vous remettra mes dernières in^tructions.

Votre bien dévoué. A. Ooubbrt.

le moment de Touverture du feu et de donner ainsi aux Chinois la faculté de prendre TofFcnsive pendant Févîtage au flot qui devait durer toute la matinée du 23. Il y avait à craindre, en effet, que, par suite de l'avis qui devait être fait officiel h ment aux consuls étrangers, nos ennemis fus^^ent renseignés sur nos intentions et entraînés à prendre l'avance sur nous. S'ils attaquaient pendant le flot, les rôles seraient alors intervertis et tous les avantages dont Tamiral escomptait les bénéfices passeraient en leurs mains et seraient tournés contre nous. Mais il y avait lieu d'espérer que les Chinois qui n'avaient pas encore osé prendre l'initiative des hostilités, né seraient pas plus hardis cette fois. L'amiral pouvait compter sur la crainte qu'il leur inspirait. C'était, en tout cas, une chance à courir. La guTîrre est faite de chance autant que d'audace.

Le vice-consul de France à Fou-Chéou, M. de Bezaure, avait été aussitôt mandé par l'amiral, qui lui communiqua les décisions du Gouvernement. 11 remonta en toute hâte à sa résidence pour amener son pavillon et pour avertir le vice-roi et les consuls. En même temps, l'amiral informa les navires étrangers, qui déjà, du reste, étaient mouillés en dehors des limites où l'action devait vraisemblablement s'engager.

La soirée du 22 fut calme, les jonques allaient et venaient comme d'habitude. Pourtant, plusieurs

124 L^ESCAORE DE l'aMIRAL COURBET.

symptômes indiquaient que les Chinois supposaient la bataille imminente : les marchands venus dans la journée avaient insisté pour qu on réglât leurs factures, et le domestique chinois du commandant du Volta avait quitté furtivement le bord pour n y plus revenir. Bientôt tout fut enveloppé dans robscurilé. On n*entendît plus sur la rivière que le clapotis de Taviron des sampans qui de temps en temps glissaient sur Teau. Vers U heures, le Dmffuay'TrouinlUnmmsL la scène en projetant son feu électrique pour surveiller la rade et ses alentours.

Laurore du samedi 23 présage un jour d'une pureté sans égale. Le soleil apparaît danè toute sa splendeur derrière les collines de TËst. Paisible et majestueuse, la rivière 31 în roule ses eaux rapides et rien ne fait prévoir la lutte terrible qui, quelques heures plus tard, ensanglantera ses flots. Au matin, M. de Bezaure revient, il informe que son pavillon est amené, que la vis des intentions de Tamiral sera donné à S heures du matin aux consuls et à 10 heures au vice-roi. La journée débute par une triste cérémonie : le ifEstainj envoie un de ses canots enterrer sur la rive un baleinier qui s*est noyé la veille.

A 9 heures et demie, le flot s établît, il ne dure que 4 heures, comme dans bien des rivières; de 9 heures et demie à une heure et demie« c*est une

alerte de tous les instants. Les Chinois font des préparatifs ostensibles d appareiîlAge et de* combat.

Pourvu qu'ils n'aient pas la hardiesse de nous attaquer dans cette situation ! L'amiral ne quitte pas le pont du Volta pour observer leurs mouvements. Debout, au pied du mât d'artimon, il surveille avec anxiété tout ce qui se passe. Il est calme, comme à son ordinaire, toujours recherché dans sa mise, vêtu d'un veston d'uniforme en flanelle de Chine, guêtres blanches à ses chaussures, la tête coiffée d'un petit chapeau de paille blanc dont le ruban noir porte, en lettres dorées, le nom du Bayard,

À 9 h. 45 m., les bâtiments sont prêts à marcher. A 11 heures, les équipages dînent: la bordée de quart mange sur le pont. Le temps s'est un peu couvert, il fait calme plat, la chaleur est accablante. Â une heure et demie, on met aux postes de combat sans sonneries de clairon. Les Chinois se tiennent à leurs pièces. On vire les chaînes aux cabestans, tandis que les navires évitent, de façon à avoir l'ancre haute lorsque l'évitage au jusant sera complètement achevé. A 1 h. 45 m., l'escadre est appareillée, prête au combat. Les Chinois qui ont imité nos mouvements sont prêts également. Le cœur bat, les regards ne se détachent plus des navires ennemis. Pas un bruit ne s'entend : un silence solennel fait d'émotion, d'impatience et d'espoir. Minute suprême et grandiose que rien ne peut faire oublier!

Tout à coup, un canot-torpille chinois se dirige du côté du Volta d'un air plus résolu que de. coutume.

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L'amiral croit à une attaque. Sans perdre un instant, il fait bisser le pavillon 1 en tête de mât. Les deux torpilleurs se lancent en avant. L'amiral veut leur laisser le temps de faire éclater leur torpille et ne donner le signal du combat d'artillerie qu'une fois leur attaque accomplie. Mais soudain un coup de hotchkiss part de la bune du Lynx, Une riposte de l'ennemi est à craindre. Pour la prévenir, l'amiral, un peu plus tôt qu'il n'aurait voulu \ amène ce pavillon 1, signal de Touverture du feu. Un long roulement de canon résonne tout aussitôt et deux explosions élèvent dans les airs deux lourds et épais nuages de fumée blancbâtre.

Le sort en est jeté, la bataille est engagée.

Le plan, réglé la veille, est exécuté avec un ensemble parfait.

Le torpilleur Douzans, n** 46, doit attaquer le Yang-ou dont il est distant de 500 mètres environ. Sa torpille est chargée de 13 kilogrammes de fulmicoton. Au signal convenu, il appareille, pousse sa hampe et vient faire éclater au choc sa torpille contre la partie centrale bâbord du Yaiig-ou, Tout cela nettement, résolument, sans aucune hésitation, comme dans un simple exercice ! Mortellement at-

1. Les officiers do la frégate américaine Enterprise qui oot suivi soignea- •oment les divers événements de la Journée ont écrit qa*il s'était éc >alé 27 secondes entre le coup tiré de la bune du Lynx et Pexplosioa des torpille». Le signal de l'onverturc du feu a donc été donné environ une demiminute plus tôt que Tamiral n'en avait l'intention.

teint, le croiseur peut cependant faire usage de bsl machine. Grâce à elle, il gagne la berge où il s'échoue. Le torpilleur marche en arrière pour se dégager. A peine a-t-il fait quelques tours que sa chaudière est crevée par un éclat d'obus. Le fragment recueilli à bord a la section hexagonale caractéristique de l'obus Withworth : c'est bien un projectile chinois. Le 46 désemparé dérive en aval jusqu'à la hauteur des bâtiments neutres, dans le voisinage desquels il vient mouiller: un seul homme aélé tué par une balle. Au torpilleur 46 et à son énergique capitaine, M. Douzans, reviennent les honneurs de la journée. Un brillant succès est venu couronner leur superbe attaque.

Le torpilleur Latour, n^ 45, audacieux lui aussi est moins heureux. Il a pour mission de couler le FoU'Sing *. En courant sur l'ennemi, il rencontre le

1. Le rapport de Pamiral Courbet, Inséré dans le Journal officiel du 23 octobre 1834, indique que c'est le Fou-Poo qui a été torpillé par M. Latour.

Malgré la grande autorité que l'on doit attacher à un pareil document, nous croyoug qu'il 7 a là nne confusion de noms. Des renseignements trÙH précis semblent prouver que c'est le Fou-8ing et non le Fou-Poo qui a été attaqué par le torpilleur ^6. D'abord le Fou-Poo était an navire do 1,258 tonneaux et il est manifeste qne le navire torpillé par M. Latour, qui vint ensuite dériver au milieu de l'escadre suus les couleurs françaises après avoir été pris à l'abordage par M. de Lapeyrére, n'avait pas ce déplacement et se rapprochait bien plus du déplacement de 558 tonneaux donné dans lo Carnet d*. V officier de marine.

En second lieu, une liste très exacte des navires chinois présents au combat du 23 août, dressée, établie et transcrite par nn Chinois fait prisonnier à bord du navire en question, a été mise sous nos yeux. Ce Chinois très intelligent et lettré, maintes et maintes fois questionné par les officiers pendant sou internement abord de la Triomphante, leur a toujours dit que son navire s'appelait le Fou-Sing et c'est ainsi qu'il l'a dénommé sur sa liste.

canot-torpille qai, depuis quelques instanla, parade devant le Voîta. II veut l'éviter, ce qui l'oblige k choquer le Fou-Sing en un point qui n'était pas exactement son objectif. Aussi l'explosion n'amène pas un effet destructeur immédiat, et te torpilleur reste engagé par sa hampette et sa fourche dans le massif arrière de l'aviso. Vainement il marche en arrière à toute vitesse : il demenrc collé aux âancs de l'ennemi. Alors l'équipage chinois, revenu de sa stupeur, l'inonde de petits projectiles et même d'obus lancés à la main. Une balle de revolver atteint à l'ceit M. Latour et un biscaïen fracasse le bras d'un de ses hommes. Après plusieurs minutes critiques, le Fou-Sing réussit à faire route en avant et le torpilleur, dont la machine continue à tourner à toute vitesse, se trouve brusquement dégagé et part violemment en arrière. De là il va s'amarrer en dehors de l'action, dans le voisinage de la corvette américaine Enterprise.

A ce moment, M. de Lapeyrère, second du Voîta, chargé par l'amiral de diriger la flottille des embarcations destinées à l'abordage, s'aperçoit que l'attaque du 45 n'a pas pleinement réussi. Il se décide à torpiller de nouveau l'aviso chinois ; quittant le Nantaïoù il ac trouve, il oniliarqiis ilann !o oanot 4 vapeur (White) du Volta, armé on pofte-torpille. U poursuit dans cette petite embarcation le i et réussit fort heurenaerneut à l'atteindre i

130 X«'eSCADRE de l'amiral COURBET.

exploser sa torpille dans le voisinage de l'hélice. Celle-ci est sans doute brisée, car le navire stoppe instantanément. Désemparé, tombant en dérive, abîmé par les obus que les canonnières lui ont lancés déjà, le Fou-Sing est accosté bientôt par la flottille qui s'en empare à Tabordage. A la tête de nos matelots, l'aspirant Layrle escalade les bastingages, saute sur la drisse du pavillon, amène l'étendard jaune de la Chine et fait flotter à sa place les couleurs françaises.

Soudain, dans le lointain, de fortes détonations retentissent en aval de la Pagode. Ce sont les canons de 24 de la Triomphante qui grondent. Le commandant Baux laissé libre, comme on l'a vu, d'entrer dans la rivière s'il croit la chose possible, a trouvé un pilote pour le conduire jusqu'à la Pagode. Pendant 24 heures, il a déjaugé son navire en envoyant une partie de son matériel sur la Nive et à 10 heures il a quitté Matsou, ayant mis l'équipage aux postes de combat, les pièces prêtes à faire feu, mais les forts de Kimpaï et de Mingan l'ont laissé passer. Et le voilà qui vient se mêler à la lutte. Quand, à 1 h. 50, on prévient l'amiral qu'un grand navire français arrive, il s'écrie : « C'est Lespès ou la Triomphante ! » C'était la Triomphante, et la venue de ce cuirassé avec ses 6 canons de 24 était faite pour diminuer les vives préoccupations que la descente de la rivière devait susciter au commandant en chef.

LE C03i£BAT NAVAL DE FOU-CHÉOU. 131

Pendant ce temps, le Volta a envoyé au Yangou après Texplosion, quelques obus qui hâtent sa perte. Puis, intrépide et brave, insouciant du danger, Tamiral a fait avancer son navire au plus fort de l'action, du côté des jonques où les Chinois, habitués au maniement de leurs mauvais canons, font une résistance vigoureuse. Sous une pluie de mitraille, ils tirent et rechargent sans cesse. Grâce à la faible distance, tous les coups portent. Un de leurs boulets ronds traverse la passerelle du Volta, tue le pilote Thomas et deux timoniers à la roue du gouvernail. Le commandant Gigon et renseigne Mottez échappent miraculeusement à ce boulet qui les frôle. Les balles et les obus sifflent de toutes parts. Mais l'amiral conserve un calme admirable qui entraîne les uns et les autres. Le Volta se montre digne de lui.

Les trois canonnières Aspic, Lynx et Vipère, en passant devant les jonques, leur ont lâché deux ou trois bordées; puis elles ont été canonner les navires en amont, auxquels elles font de graves avaries. Enfin, les trois grands croiseurs ont ouvert un feu des plus vifs sur les batteries de la Pagode et sur les avisos mouillés dans leur voisinage.

II fait un calme absolu; en quelques secondes, une épaisse fumée couvre le champ de bataille, on distingue mal amis ou ennemis; et peu à peu la canonnade se ralentit.

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A 2 h. 25, après trente minutes de combat, elle cesse presque complètement de part et d'autre. Bientôt la fumée se dissipe. Ce n'est pas sans anxiété que, de tous côtés, on cherche, on regarde, on interroge.... Les navires français sont intacts. Ils portent à peine, çà et là, quelques glorieuses traces d'obus ou de boulets : le grand pavillon tricolore qui flotte à chacun de leurs mâts est bien réellement victorieux. La flotte chinoise est écrasée. Les neuf jonques coulent et brûlent en même temps. Leurs équipages sont a Peau, pêle-mêle, dans un fouillis de mâts, de cordages, où lamitrailleafait d'affreux ravages. Les brûlots flambent et sautent. Les deux jonques chargées de soldats sont coulées ou en feu. Les flammes dévorent le Yang-ou. Quant aux deux transports amarrés le long des quais de l'arsenal, ils ont été abandonnés par leurs équipages : les obus deç canonnières ont fait brûler l'un d'eux et fait sauter l'autre. Seuls, les deux petits navires Fou-Poo et Yu-Sing, grâce à leur faible tirant d'eau, ont pu quitter le combat et remonter la rivière; mais ils portent aux flancs de graves blessures et s'échouent sur les bancs dans leur fuite rapide. Les deux canonnières, dites alphabétiques, Fou-Sheng et Kten-Sheng ont résisté plus longtemps. Dès le commencement de l'action, elles ont évolué pour présenter l'étrave à Tescadre française, leur unique canon de 25% étant sur l'avant. Mais criblées d'obus par nos navires de tête , elles ont été désemparées,

et leur appareil moteur paralysé. Maintenant elles dérivent au miliea de la rivière^ entnunées par le courant, meurtries, défoncées, percées à jour. Leur pont est jonché de cadavres. Quant aux trois avisos mouillés près de la Douane, bien loin de se lancer en avant comnie on pouvait le craindre, pour venir à la rescousse des bâtiments en amont, on les a vus cherchant à fuir en aval; ils ont, dans ce but, filé leurs chaînes par le bout et marché en arrière, mais pas assez promptement pour éviter d'être foudroyés sur place. Nos obus ont jeté le feu à bord, enflammant les gargousses mises en grenier sur le pont; les chaudières ont été crevées par nos projectiles, les machines se sont arrêtées : le courant entraîne ces lamentables débris.

Leurs équipages ont cherché à se sauver et à fuir. C'est en vain. Des obus impitoyables ont semé la mort parmi eux. Quelques-uns pourtant donnent de beaux exemples de courage et d'héroïsme. Sur l'un des croiseurs, aux trois quarts incendié et prêt à s'abîmer dans la rivière, le pavillon chinois est tout à coup rehissé et un servant envoie à nos navires un dernier coup de canon.

Le fleuve est couvert de morceaux de bois, d'espars, de tronçons de mâts, de débris de jonques, et accrochés à ces épaves de pauvres di«blc8 de Cclestiaux cherchant à se sauver. Leur této émorir«* '^-^ l'eau et n'apparaît que comme un petit po'

Nos matelots qui, depuis le -début, ont été admirables d'entrain et de discipline, sont maintenant surexcités par le combat. On a toutes les peines du monde à les empêcher de décharger leurs fusils sur ces petits points noirs qui défilent au gré du courant.

A 2 h. 32, la canonnade recommence un peu plus lente. Il faut répondre aux batteries de terre qui ont rouvert le feu depuis que la fumée s'est dégagée. La batterie de campagne de la Pagode est servie avec acharnement. Celle qui est située sur la hauteur tire avec non moins de ténacité. Elles seront dures à démonter. Les deux alphabétiques construites en acier et à cloisons cellulaires^ flottent toujours, malgré les nombreuses bleçsures dont elles sont atteintes. Elles arrivent à la hauteur des derniers navires de l'escadre française et les énormes projectiles de la Triomphante et du Dugiiay - Trouin le3 achèvent. L'une d'elles coule d'une façon singulière. Après avoir reçu un dernier obus de 24, elle plonge immédiatement de l'arrière avec une telle violence, qu'elle se plante, pour ainsi dire, dans les vases de la rivière, la quille presque verticale. Elle oscille pendant quelques secondes, puis s'engloutit en tombant sur le côté de bâbord.

Le Fou-Sing, avec son pavillon français, dérive toujours en aval de la Pagode, entouré de tous nos

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