‹ L'escadre de l'amiral Courbet;Chapitre 27 sur 40 · Julien Viftinl. Revue dei Deux-Mondes, 15 août 18S5. x · texte numérisé non relu

Julien Viftinl. Revue dei Deux-Mondes, 15 août 18S5. x

nants de vaisseau Douzans, Latour, Chevalier, Pichon, Merlin, Duboe, Thoret, Joulia, Boyer, Loir* et renseigne Robaglia.

Le mois de décembre débuta par un coup de vent des plus violents qui dura quarante-huit heures. Les navires en croisière eurent tous à en souflfrir plus ou moins, et, à la suite de cette bourrasque, des torrents d'eau tombèrent sans discontinuer. Le 11, une sortie eut lieu à Kelung; on délogea les Chinois d'une de leurs positions. Mais, faute de monde, tout se borna à cette seule démonstration.

Il circulait alors dans Tescadre une nouvelle, sinon alarmante, du moins grave. D'après le dire des journaux anglais imprimés à Shanghaï ou à Hong-Kong, les fameux croiseurs rapides ennemis venaient de quitter leurs retraites de Nangkin et du Petchi-li pour une destination inconnue*. Les navires français reçurent en conséquence Tordre de prendre toutes les dispositions de combat en vue d'une attaque soudaine, et l'amiral se décida à supprimer momentanément le blocus de la zone sud. « La possibilité d'une attaque « prochaine dirigée contre nous par des croiseurs chi- « nois m'oblige à concentrer le plus possible nos forces « navales sur les deux points principaux, Tamsui et « Kelung.... Il n'y a donc plus en ce moment aucun

1. Oa sut plas tard que cea navires étaieut allés faire une apparition en Corée à cause du ditférend pendant entre le Japon et la cour de SeouU

AMIR. COURBET. ]'

« ir::â.Tir i li ira* biï i:: 'iL-;c3ï'. » P:nr laaiêrEe T%li--.Ti. li Ki:::a £c ILisea iiait iopprimée. L .Jf-ir.Ttnta ^"li "i-T^: y;îiîtintrneEi tenae, vç^nih à EelaiLî 3'f3r îe r^::ir^ îs'^fze i rAicstii 27 -itieembre . Pii A ;-;i. ^;a oi-nr^i iis-emicts ie cOcé et d'aaa^ se TsI-ii^^: a pr-:-x:3ii:é ie rimiral. Il éuv-i as^ *t smlfiTi:. a&snrrsien;, de jroaper les niTireî ça V-;-; i'-:--î ■i5eii5:Te ennemie. Mais caile-ci se pr'jliiriii-iile ? On praviit en donner. En ûisan: aT-.iiiii;er [-tir icp-n ^ zrini arnicas, les marîi:! çh;E'jiâ. cionaiiers ie :'iin:*ir:nnade et de jactance, n^ voil-ifeti-ils pas simç lement se donner, aux veni d-: leira compicnoies. iea allures de conqnéranta ? Il éiait ficiie de privoir d':jâ qaîls se garderaient bien de venir nooa iniufcLer à Formose.

Ce mouvement d'è la do::e chinoise obligeait poortân: l'amiral à ordonner ane Téritable expédition ciiîqae foiâ qu'il vouliit envoyer an télégraoune à la station de Sbarp-peak. Deux grands croisetin escortaient la canonnière chargée d'aller commnniqner avec le peste télégraphique. Aussi ramiral, devant de 8f;mljialjle3 difficnltés, décida qu'à l'avenir tontes ses dép'Jchea se transmettraient par Hong-Kong.

Le 1^' janvier commençait le quatrième mois de l'occupation de Eelung et du blocus tenu sur la côte ij'; Formoie. Pendant ce long espace de temps un

l.Dél:.

changement quelconque s*était-il manifesté dans les dispositions de la Chine ? Non ; la prise du gage semblait la laisser indifférente. L'amiral Courbet avait pressenti ce résultai : « Je ne vois pas encore clairement l'utilité de Toccupation de Kelung pour la conclusion du différend », avait-il écrit dès le mois d'octobre. Les mois suivants n'avaient pas dû modifier son opinion. Le corps de débarquement, malgré ses efforts, se trouvait dans une situation peu avantageuse et même peu rassurante pour l'avenir. Il n'occupait toujours que la première ligne des hauteurs environnant la rade, et ne disposait pas de forces suffisantes pour étendre ses positions. Celles-ci, complètement dominées par les positions ennemies, n'auraient pas^ététenables si les Chinois avaient réussi à garnir leurs ouvrages de batteries de canons. Heureusement, leur fusillade seu le était à redouter et elle ne causait dans nos lignes que des pertes minimes. Tandis que nos troupes étaient exposées ainsi au feu des ennemis établis derrière elles sur les crêtes immédiatement voisines, elles n'avaient en même temps devant elles, du côté de la mer, aucune sécurité. La ville et les villages que nous n'avions pu occuper faute de monde, et qui restaient livrés à une population chinoise très hostile, les séparaient, en effet, de la rade et de la flotte. Nos soldats se trouvaient donc dans l'impossibilité de sortir de leurs cantonnements où ils demeuraient, pour ainsi dire, bloqués.

22«S l'escadre de l'amiral, cocrbet.

Le commandant en chef a' était, en conséquence, décidé à donner du Voir dans la yille en en &isant brûler oa démolir une partie. La destruction de masures qui servaient de repaires 4 tonte une agglomération de bandits, et qoi auraient pu, le cas échéant, abriter des troupes ennemies, ramena un peu de tranquillité dans nos lignes. Mais, comme on le sait, l'existence précaire du corps d'occapation provenait surtout de son insuffisance numérique. La venue de renforts sérieux pouvait seule améliorer sa situation. Aussi attendait-on avec impatience les deux mille hommes qui avaient quitté la France en décembre fcur plusieurs paquebots que le Villars, le Duguay- Trouin et le Xielhj étaient allés attendre à Singapour et qu'ils devaient escorter jusqu'à Formose.

Malgré ces désavantages évidents, l'amiral avait pris toutes les dispositions pour £ûre de la baie de Kelung un centre général de ravitaillement. Le transport le Toiikin amenait un certain nombre de médecins et de commissaires de la marine pour organiser les divers services d'ambulances, de vivres et d'approvisionnements. Un enseigne de vaisseau du Châteatt' Renaud^ M. Guédon, avait été chargé de la direction du port : deux chaloupes à vapeur, le Georges et le KowlowUj achetées à Hong-Kong dès le mois de septembre, étaient mises à sa disposition, ainsi que deux canots à vapeur et une série de jonques capturées transformées en chalands. Un dépôt de charbon était

établi sur Vile Palm, à Tentrée de la rade ; il avait étc alimenté par des steamers venus de Hong-Kong et contenait une réserve minima de deux mille tonneaux. Un appontement y donnait accès. Dans son voisinage, se trouvaient une douzaine de baraques servant de hangars et un parc aux ancres avec bigues. Devant Kelungon avait installé deux appontements pour les embarcations. Deux appareils distîUatoires y fournissaient de Teau potable et des fours produisaient le pain nécessaire.

Un entrepreneur anglais était arrivé avec un énorme matériel de construction, dans le but d'édifier pour le personnel de véritables maisons en pierres et briques où Ton trouverait un peu plus de bien-être— et probablement de santé — que dans les afireux taudis chiiîois dont il avait fallu se contenter tout d'abord. Un négociant français, chef d'une maison de commis- «ion a Hong-Kong, était venu, également, s'établir à Kelung avec une cargaison de comestibles et de denrées de toutes sortes. Mais ses prix excessifs le privaient d'une clientèle qui aurait pu être nombreuse, et qui se refusait, naturellement, à payer 50 centimes une boîte d'allumettes. Toutes les subsistances devaient venir de l'extérieur. Il n'y avait rien à trouver dans la ville. Les quelques rares habitants qui y étaient restés ne possédaient rien ou presque rien. En quelques jours leurs ressources avaient été épuisées. S'ils n'avaient consulté que leurs

^n-i-im^Li -m I>i!irs pncrïa i-iaîr*. peo:-être auraient' ;!.• ifc *a;;s£u-+ -î* T-isir en iii'Ie à noa cesoina. )Eaia li ç-ior -f-i» rtia.iiiiirfiia et Cria câeÉ miiitairea les aTal: s-l:-; ^l.:i2n-is ■le nctis et, à-iptjia Icnztemp?, ils n'ccrii'îii: iLaaa suivre. Eien pîa^. excités contre [•^ FraciTaïj. \\i s'^TaieaE paâ tardé à devenir les auxiliaires d^s airicités aai se commectaietit sana cesse et fo'ir l^soji'îiles iear bassesse eclearp^^die nAti"^rea îrjivAient maàcre à se déplover. Un joar, enlre autres, L'ocJonnacce d'un thet' de bataillon achetait aa poaleC Le Chinois lui ât signe qs'i] en avait d'antres et l'entraîna vers sa btuwe-conr. L'ordonnance ne reparut plus. Sa tête fat portée an général, qui versa entre les mains de l'afisaflain la prime promise '.

Cette mise à prix des têtes françaises donna lieu à dfrs horreurs sans nom. Les Chinois allaieul, pendant la nnît, violer les tombes &aîches pour déterrer les morts et leur couper la tête.Il fallnt organiser, sooa la tente, un poste chargé de garder notre cimetière. Celte profanalioQ de la mort exaspérait, à un tutat degré, les soldats et quelques-uns méditèrent une vengeance bien légitime. Ils firent an enterrement simulé. Dana le cercueil, des artilleurs mirent deux obus dont les fuséep, par une disposition qaelconqnr, 'levaient premln; feu au moment de l'ouverture

du couvercle. Les coupeurs de têtes furent aperçus, dans la nuit suivante, rôdant près de la tombe. Le poste les laissa accomplir leur lugubre besogne. Malheureusement les obus n'éclatèrent pas. Mais les sinistres travailleurs de nuit n'en furent pas moins fusillés sur place.

Nos farouches et cruels ennemis toujours alléchés par la prime payée à chaque assassinat de Français, mettaient tout en œuvre pour faire tomber les nôtres dans des guets-apens. Les prostituées étaient, elles aussi, chargées d'attirer de pauvres soldats san« défiance dans quelque maison borgne, où ils étaient massacrés. Certain jour, trois d'entre elles furent trouvées errantes dans la ville, provoquant et appelant les troupiers. Elles furent empoignées : une visite médicale les reconnut abominablement malades et empoisonnées jusqu'à la moelle. On les fusilla sans pitié. C'était, au reste, le sort infailliblement réservé à tous les Célestiaux égarés dans notre voisinage et simplement suspects. Il ne fallut rien moins que cette justice sommaire — et fréquemment renouvelée — pour empêcher les meurtres qui, dans les premiers temps de l'occupation, étaient commis au milieu même de nos avant-postes.

Dans de semblables conditions, la relâche de Kelung — la seule possible pour les croiseurs qui tenaient le blocus de Formose — n'oflfrait à ces navires aucune compensation aux rigueurs de leur dure

232 l'escadre de l'amiral couhbet.

navigation. On tanguait et roalait an monîllage autant on plus qu'en pleine mer; il j ventait sans cesse avec violence; on ny trouvait aucun vivre frais et il était impossible, ou du moins fort dangereux, d'aller faire une promenade à terre pour rompre la monotonie du bord, puisqu'une balle chinoise était le moindre danger auquel on s'exposait.

La levée du blocus de la zone sud et la concentration de tous les navires dans la zone nord, décidées au bruit de la sortie des croiseurs chinois, avaient eu pour conséquence de laisser arriver à Formose de nouveaux et nombreux contingents qui venaient grossir l'effectif des troupes ennemies. Aussi, bien que l'escadre chinoise ne fût pas encore rentrée dans ses ports d'abri, l'amiral se décida néanmoins dès les premiers jours de janvier à renvoyer du côté de Tai-wan la Triomphante^ le d'Estaing et le Champlaiiu Du 5 au 20 janvier ces trois navires exécutèrent successivement ou simultanément une série d'allées et venues entre Tai-wan, Takao et lesPescadores; cette reprise de croisière eut comme résultat, une trentaine de jonques capturées et détruites au fulmi-coton, 200 prisonniers répartis sur les trois bâtiments et des cargaisons de plus ou moins grande valeur.

Les prisonniers que les bloqueurs faisaient sur les jonques capturées étaient, depuis le début de loccupation, envoyés à Kelung où on les employait soit à des travaux de terrassement et de construction,

Boit au transport du matériel et des vivres, des quais de débarquement aux magasins à terre. Véritables bêtes de somme, ils suppléaient à Tinsuffisance des bras et à labsence des mulets arrivés plus tard. Dans un pays accidenté, accessible seulement par des sentiers boueux et détrempés par une pluie continuelle, ils étaient d'un grand secours et rendaient de réels services. Leur présence avait le seul inconvénient de nécessiter, pour leur garde, Timinobilisation de détachements distraits ainsi du service de la défense. Avec le temps, leur nombre allait s'accroissant de jour en jour ; c'était un âot qui montait sans cesse, menaçant même notre propre sécurité. Aussi, vers la fin de janvier, l'amiral résolut de se défaire de ces hôtes embarrassants. « Les prisonniers « que vous ferez ne seront plus envoyés à Kelung. « Vous voudrez bien les mettre désormais sur le bâ- « timent qui ira à Hong-Kong. Celui-ci devra les « déposer soit dans les jonques aux approches de ce « port, soit sur l'une des nombreuses îles habitées qui « se trouvent aux environs. » (Instructions au commandant de la Triomphante, 24 janvier.) Cette mesure agréait fort aux navires en croisière encombrés, eux aussi, de ces Fils du Ciel, personnages sales et peu sympathiques, que devait sans cesse surveiller une légion de fusiliers armés jusqu'aux dents.

La capture des jonques aurait pu être la source d'un sérieux profit pour le Gouvernement français.

234 LESCLADHE DE. l'aMIRAI» COURBET.

Leur nombre est incalculable. Sur toute la côte de Chine ellea sont indispensables an transit, vu le peu de moyens de communication terrestre ^ et la population côtière^ qui vit d'elles et rien que d^elIes, doit se chiffirer par une centaine de millions d'âmes. En pourchassant les jonques^ en organisant poar les saisir des promenades de croiseurs le long dn littoral, on aurait certainement mis la main sur des richesses considérables, et on aurait agi puissamment sur les décisions de la cour de Pékin. En limitant même la chasse des jonques au seul canal de Formose, il est permis de penser que cette chaœe e:ût encore rap* porté de très gros bénéfices, si nous avions pa tenir nos prises, sons bonne garde, dans an port voisin, au lieu de les détruire ou de les couler. Le vaste et tranquille port de Makung, aux îles Pescadores, eût admirablement rempli cet office. Les trente jonques saisies pendant cette dernière croisière de quinze jours dans la zone sud anraienii de la sorte, valu au Gouvernement une somme de près de deux millions. Mais, faute d'un port d'abri, la capture des jonques était de peu de profit. Tout le chargement ne pouvant être emmagasiné à bord des navires, la sélection s'opérait sur celles des marchandises qui étaient utilisables, le riz et le thé par exemple, ou sur celles qui, comme Topium, avaient une grande valeur intrinsèque. Inutile de dire qu'on s'emparait au profit du Trésor de tous les sacs de

piastres. Mais il est difficile de se faire une idée de la quantité de chiffons, d'objets bizarres, de bouddhas, de bois sculptés qui arrivaient à bord, apportés par les hommes envoyés en corvée sur les jonques. Les pantoufles chinoises, les vêtements brodés se comptaient par centaines, au grand désespoir des commissaires qui, en bonne administration , auraient voulu cataloguer, classer, numéroter chaque objet avec un soin scrupuleux.

Le 24 janvier, Tamiral écrivit au commandant Baux: «.Mon intention est que, tant que la guerre « ne sera pas déclarée officiellement, les bâtiments « de la zone sud aillent à tour de rôle compléter à « Hong-Kong vivres, rechanges et combustibles. » En vertu de ces instructions la Triomphante arriva le 26 à Hong-Kong. Elle était à peine mouillée qu'un officier du .vaisseau anglais Victor- Emmanuel vint lui signifier la déclaration de neutralité du port. Une dépêche du cabinet de Londres avait été reçue le 22 janvier, enjoignant d'appliquer immédiatement aux navires français les prohibitions imposées à des belligérants. Jusqu'alors, depuis le 3 septembre 1884, le Gouvernement anglais s'était contenté de mettre en vigueur le Foreign Enlistment Act, en ce qui concernait l'équipement des navires. Dorénavant, il allait être interdit aux bâtiments français de se réparer et de faire leur charbon à Hong-Kong. Pareille interdiction était faite à Singapour. Voici, du reste,

236 l'cscadrb de l'amiral cochbet.

VAct que les goQvemeara de ces denx colonies avaient pnblié : < Attenda qa'aax termes de la sec- « tion X du Foreiifn Enliatment Act il est interdit aux « navires belligérants d'embarquer à Hong-Kong de» « articles propres à aider anx opérations navales, t cenx-ci ne prendront que le charbon néceasaire « pour gagner le port le pins proche, et qni ne soit 1 le théâtre d'aucune hostilité ; cela, nne fols en trois ■ mois pour chaque navire. Les réparations et le ra- < vîtaillement strictement nécessaires pour gagner o: ledit port s'eâr<;ctuen)nt sons la surveillance des » autorités locales'. *

Après bien des pourparlers on donna à la Trîomjpkante ^O) tonneaux de charbon, quantité JQgée nécessaire ponr aller à SaTgon. On lui fournit les vivres dont elle avait besoin, même de l'aient, qui est pourtant réputé comme le nerf de la guerre.

Dès le 24, M. Jules Ferry écrivait à notre ambassadeur à Londres : > Nos croiseurs ne devant

« plus trouver dans les ports étrangers les facilités « qu'ils y ont rencontrées jusqu'à présent, il n'y a « plus de raison qu'ils s'abstiennent de soumettre « les navires neutres à une exacte surveillance. Nous « sommes décidés à avancer Theure que nous au- « rions choisie pour revendiquer le plein et entier « exercice des droits reconnus aux belligérants par « la loi internationale. »

Cette mesure, que le souci de ménager les neutres avait retardée, était depuis longtemps réclamée. Il était de notoriété publique que, malgré le blocus, malgré nos fatigues, malgré nos peines, malgré notre surveillance active et incessante, des renforts arrivaient toujours aux troupes de Formose. On estimait à 30,000 l'effectif des soldats chinois à la fin de janvier. Ils n'étaient que 5,000 au mois de septembre. Tous ces renforts avaient été amenés par des navires neutres. Pour que le blocus fût hermétique, les navires échelonnésle long de la côte auraientdû toujours être, deux à deux, en vue l'un de l'autre. Mais pour arriver à ce résultat, il aurait fallu quadrupler le nombre des croiseurs placés sous les ordres de l'amiral. Tels qu'ils étaient, ils ne pouvaient pas se rapprocher davantage et les espaces qui les séparaiei^t laissaient sur la côte bien des points libres et facilement accessibles. Du reste, notre présence était indiquée aux forceurs de blocus par les insulaires eux-mêmes. Suivant que nos croiseurs étaient un, deux ou trois,

ils allumaient sur le rivage un, deux ou trois feux visibles de la haute mer. Et si les croiseurs longeaient la côte, les feux se déplaçaient dans le même sens, indiquant ainsi que tel point était gardé et que tel autre ne Tétait pas.

Le peu de largeur du canal de Formose, qui séparait la côte chinoise de Tîle bloquée par nous, permettait aux vapeurs neutres d'opérer aisément leurs voyages de contrebande. Les Pescadores, situées au milieu de ce canal, facilitaient encore leurs opérations. Il eût été indispensable de les comprendre dans le blocus, ou mieux encore de les occuper de vive force. Les steamers anglais Namoa, Ping^ on, Douglas, etc.^ y déposaient hommes, armes et munitions quand ils étaient avertis du voisinage de nos croiseurs. De là, des jonques transportaient en des points perdus de la côte de Formose, ce que les vapeurs venaient d'apporter. Le capitaine du navire Activ a raconté qu'il avait déposé à Makung 503,000 piastres qui étaient parvenues ensuite à Tamsui au général Liu-Ming-Chuang. Le Ping-on avait à plusieurs reprises conduit des troupes dans ces îles, et ce même Activ y avait débarqué les ca* nons Armstrong destinés à armer les forts de Makung.

Vers la fin de janvier, tous les renforts étaient arrivés et le colonel Duchesne, venu du Tonkin depuis peu, avait pris le commandement du Corps ex-

péditionnaire de Formose, dont le colonel Berteaux- Levilain commandait le régiment de marche. Une sortie générale devenait possible. Son objectif était^ comme toujours, d'élargir l'étendue de nos lignes dans la direction des fameux charbonnages. Une première série d'opérations, menées avec beaucoup d'entrain et terminées le 26 janvier, avait réussi. Le 1" février, on devait prendre les Chinois à revers et tourner leurs positions. Malheureusement la pluie se mit contre nous, elle favorisa l'ennemi et nous força d'interrompre notre attaque. C'était jouer de malheur : notre marche en avant, suspendue naguère par l'insuffisance des effectifs, était gênée maintenant par l'intempérie de la saison, par une pluie torrentielle qui tombait sans discontinuer.

Quoi qu'il en fût, un pas énorme avait été fait. Le succès de cette sortie, sans avoir été absolument complet, nous donnait du moins l'aisance des coudes, l^ous avions rejeté les Chinois loin des hauteurs du deuxième plan et toute la vallée du canal des mines se trouvait enfin dégagée. Dès lors, tout changea d'aspect. L'éloignement de l'ennemi fit cesser une alerte qui durait depuis plusieurs mois ; la confiance revint avec la sécurité. En outre, le corps d'occupation se trouvant augmenté des 2,000 hommes récemment arrivés, le service devint pour chacun moins rigoureux. Il fut possible d'occuper complètement la ville; les habitations encore debout furent

240 l'escadue de l'amiral courbet.

nettoyées de fond en comble et aménagées avec soin. Les zéphyrs et les légionnaires qui y demeuraient mettaient une véritable coquetterie à orner leurs casernements. Tout y était fraîchement peint à la chaux et sur la devanture s'étalait le râtelier d'armes. Pour une raison de salubrité, on avait supprimé les rues étroites et sales; elles étaient remplacées par de vrais boulevards embellis de squares improvisés. Les quais ne manquaient plus d'animation. La musique y jouait le dimanche dans l'après-midi. C'était pour les officiers et pour les hommes une occasion de se voir et de se réunir. En même temps les habitants rassurés et n'étant plus intimidés par la crainte des mandarins, revenaient en grand nombre et nous offraient leurs services. Un marché était installé devant la maison Lapraik, un autre à l'île Palm : cuisiniers et maîtres d'hôtel venaient y faire leurs provisions. Les sampans circulaient sur rade sans défiance, ils apportaient des vivres, du poisson, des volailles, etc.. L'île Palm devenait un véritable parc avec avenues et bosquets oii les chasseurs se donnaient rendez-vous et tuaient, ainsi que dans la vallée des mines, beaucoup de faisans et de gibier.

L'assainissement des locaux destinés aux troupes avait produit de suite les meilleurs effets. Le nombre des malades diminuait singulièrement. L'alimentation était aussi devenue bien meilleure. Le paquebot venant du Japon apportait tous les quinze

jours cent bœufs vivants et un chargement de pommes de terre, choux, légumes et salades qui étaient répartis entre les équipages et les troupes. Peu à peu, grâce à ces mesures d'hygiène et de prévoyance, la situation du corps expéditionnaire était devenue très satisfaisante. Le moral, très relevé à la suite des derniers succès, n'avait pas été étranger non plus à Tamélioration de Tétat sanitaire. Plus de fièvre, plus à^algide^ on ne mourait plus! Ceux que le mal atteignait avaient des chances de guérison. A l'ambulance, toutes les gâteries imaginables étaient accordées : on y trouvait en abondance les douceurs généreusement envoyées par V Union des Femmes de France, et même les sucreries prises à bord des jonques par les croiseurs; puis, une fois convalescent, on avait la bonne chance d'aller sur un paquebot des Messageries faire une tournée au Japon, dans ce pays des rêves que chacun désirait tant connaître ! C'était à souhaiter de tomber malade.

Quant au blocus, il était toujours tenu avec la même rigueur par les navires de l'escadre, sans que l'ardeur se fût jamais ralentie. Cet entrain qu'aucune épreuve ne lassait, était soutenu par un très haut - sentiment du devoir et aussi par le grand exemple que donnait à tous la vaillance de l'amiral. Son activité toujours en éveil, sa ténacité, sa volonté excitaient tous les courages. Peu enthousiaste de l'occupation de Formose, il n'y dépensait pas moins

AMIR. COUEBBT. 16

iu.

242 l'escadbe de l'amibal colhbet.

toute son énergie et toates ses qualités ; il rempljE- Bsit aaas la moindre défaillance cette mission qu'on lui commandait et qu'il déconseillait pourtant. C'est que ce remarquable chef était, avant tout, un homme de devoir. On a jeté inconsidérément sa mémoiri; dans la mêlée des partis et on a fait de lui un homme de passion, alors qu'il était seuleoient et uniquement un chef, dans toute l'acception du mot, esclave de sa conscience de militaire et de marin. En répandant dans le public des confidences, — destinées, d'ailleurs, à rester intimes, — on a oublié que la vie du bord, faite des privations de l'exil et des rigneun de l'isolement, donne à certaines appréciations des marins une nuance d'âpreté qu'on ne retrouve pas autre part et qui disparaît, du reste, après l'absence, avec les causes mêmes qui l'ont déterminée. On a, sans le vouloir, porté atteinte à la grande figure de l'amiral qui aurait dû planer au-dessus des luttes mesc[uineB du vulgaire, comme la plus éclatante personnification du devoir et du patriotisme.

C'est parce que l'escadre se sentait commandée par un tel chef, qu'elle a su pendant les longe mois du blocus de Formose, lutter avec une inaltérable confiance et un stoïque courage. Dans cette tâche ingrate elle a fait ]<reuve de plus de qualités, peut-être, que dans toute autre occasion. Pourtant qui s'en doutait ? En France, c'est à peine si l'on parlait d'elle. On l'avait presque oubliée. Ses souffi-ances, sespri-

vations, ses dangers de chaque jour passaient inaperçus : tant il est vrai que les sympathies de l'opinion publique ne vont jamais qu'aux succès brillants et flatteurs. « Â part les familles de marins, qui « donc, dans notre pays, empêchait-elle de dormir « ou de s'amuser, cette pauvre glorieuse escadre de « Formose ? »

AFFAIRE DE SHEÏ-POO (U-t3 fùvrier.)

Pendant le séjour de la Tnomp%ante à Hong-Kong du 26 au 31 janvier, le commandant Baux avait prévenu l'amîral que cinq croiseurs chinois venaient de quitter Shanghaï pour aller à Fou-chéou. La nouvelle en-circnlait depuis quelques jours et la presse d'Europe avait même enregistré ce bruit.

Lescinqbâtiments ennemis partis en guerre était^nt une frégate en boie, un avieo, et les trois croiseurs Nang-Tsau, Nang-Souéet Tin-Tsckouque la Triomphante avait tenus si longtemps à Shanghaï à portée de ses canons, au mois de juillet précédent. L'armoment de la frégate Yu-Yen se composait de 12 canons de 12% Krupp, 8 canons de 15, 1 canon de 21%. L'aviso Tchen- King portait 1 canon de Ui et 6 canons de 12%, La frégate avait 3,400 tonneaux de déplacement et l'aviso 1,200. Un personnel européen, embarqué sur chaque navire, comprenait un premier maître canonnier et six chefs de pitcp,

sa^P

24*i L'ESCADftB OK l'aaTIJI.UI COUBBET*

tous Allemande. Le» capitainea des trais eroîaeiurs étaient Allemande. Des Chinois eommandaient la frégate et Faviao.

D'autres informations^^ semblables à eelles qui, en décembre, avaient déjà préoccupé le commandant en chef, rapportaient qae cette escadre avait Fîntention de ae présenter devant Formose pour nous offrir le combat. Le plus simple était évidemment de lui épargner la moitié de la route et d'aller audevant d*elle : c'est à quoi se décida Tamiral.

II prit aes dispositions en un instant. Le 3 février, il envoya le Villars à Taî-Wan pour donner Tordre à la Triovijj hante et au Xielhj de venir le rejoindre à Matsou où il devait se rendre avec le Boyard, Y Éclaireury YAs^ic et la Saône, H laissa le blocus de Formose aux soins de Famiral Lespès : La Gcdisnonnîerej Voltay. AtalantPj d'Eêtaing k la zone nord, Villars et Champlatn à la zone sud, celle-ci dirigée en sous-ordre par le commandant du ViUars,

Le 6 février, les navires Boyard, Eclaireur, Triomphante, Nielhjy Saône, Aspic se trouvent au rendez-vous. Dans Taprès-midi arrive le Duguay- Trr/fiin par une brunie intense qui le fait toucher, sans grosses avaries toutefois, à la pointe des White- Doggs.

Le soir même, le blocus de la rivière Min est réglé par Tordre suivant :

« Le Nielhjy VÉclaireur et la Saône iront mouiller

demain matin à proximité de chacune des trois passes d'entrée de la rivière Min : V Ëclaireur ^rès du chenal sud, le Nielly près de la bouée noire, et la Saône k rentrée du chenal de Woga. En cas de mauvais temps, ne permettant pas aux navires de se maintenir aux postes qui viennent d'être indiqués, VEclaireur irait s'abriter aux White-Doggs, le Nielly viendrait à Matsou, la Saône également. Dans le cas où quelque navire de guerre chinois tenterait de sortir par Tune des trois passes, le bâtiment qui se trouvera mouillé devant cette passe en avertira l'amiral au moyen des signaux suivants : de jour, 2 coups de canon tirés à 10 secondes d'intervalle ; de nuit, 1 fusée suivie de 2 coups de canon. A ce signal, les bâtiments mouillés à Matsou appareilleront immédiatement et se dirigeront sur le point d'où seront partis les coups de canon. »

Vers 10 heures du soir, un pilote américain qui vient de sortir un bâtiment de commerce de la rivière Min, circule autour de l'escadre. On arrête son embarcation et on le conduit à bord du Bayard, Quels sont les renseignements qu'il donne ? Indiquet-il où sont les croiseurs chinois? Mystère. Toujours est-il que le lendemain 7, à 10 heures. Tordre est donné aux navires de se tenir prêts à marcher, et les capitaines sont appelés chez l'amiral.

Il n'est plus question du blocus du Min. A midi, on appareille faisant route pour le Nord, à moyenne vitesse, afin de ménager le charbon dont quelques

bâtiments pourraient manquer, si l'expédition devait durer longtemps. Tandis qu'on s'éloigne de Matsou, VÊclaireur se rapproche de la côte et la fouille soigneusement. Vers 5 heures, peu après que l'escadre a mouillé au Sud du bassin Sam-Sah, à une quinzaine de lieues de la rivière Min, ce croiseur rallie, signalant qu'il n'a rien aperçu.

Le lendemain 8, à 6 heures, on part pour remonter au Nord. C'est au tour du Nielly d'aller en reconnaissance dans les baies et dans les criques pour essayer d'y dénicher l'ennemi. A 4 heures, lamiral fait mouiller ses navires à l'entrée de la rivière Kam-Quam où ils passent la nuit, sans que le croiseur ait rien découvert. Le 9, le départ a lieu à 6 heures; VÊclaireur visite la côte et la rivière Wenchau-fu. Rien, toujours rien. La nuit, on poursuit la route en réglant la vitesse à neuf nœuds. Le 10 au jour, on approche de l'entrée des Chusan, mais la Saône et lA$pic manquent à l'appel. A 9 heures, l'ordre est donné, de prendre les dernières dispositions de combat, et de mettre la vitesse a dix nœuds. A3 heures, la Saône et YAspic rallient le pavillon amiral à un rendez-vous fixé la veille, en cas de séparation fortuite. Mais pas le moindre croiseur chinois ! On est désappointé et tout le monde se demande avec inquiétude si on ne sera pas obligé de renoncer à cette chasse contre un ennemi invisible et de retourner à Formose, à ce triste blocus, attendant patiemment que

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les navires chinois viennent nous livrer bataille. Un instant, on a cru que l'amiral allait courir vers la passe Kintang et se montrer à Tentrée de la rivière de Ning-po. Mais-soudain, il est revenu sur ses pas, renonçant à explorer plus profondément les chenaux des Chusan. Quelle résolution va-t-il prendre? L*approvisioiinement de charbon diminue ; le Duguay- Trouin n'a plus que 83 tonneaux. L'amiral se dé* cide à se séparer de lui. A 5 heures du soir, il le renvoie à Kelung, tandis qu'avec ses autres navires il poursuit sa route vers le Yang-Tse,

Le 11, à 10 heures du matin, il mouille à Gutzlaff *. Le froid est vif, la brise fraîche, le thermomètre marque 4 degrés; la traversée a été dure. TiÉclaireur va communiquer avec la station télégraphique et l'amiral parvient à obtenir par Shanghaï des renseignements assez précis sur les derniers mouvements de l'escadre chinoise. Elle doit être dans la baie San-Moon. Aussi, le lendemain à midi, appareille-t-on de nouveau, cette fois retournant vers le Sud, et défaisant le chemin qu'on a fait la veille. Toutes les dispositions de combat sont prises; on s'engage de nouveau dans Tarchipel des Chusan. Vers le soir, l'amiral règle la vitesse à six nœuds et prévient en outre d'avoir toutes les chaudières en

1. C^ jour-là, où l'amiral arrivait à l'embouchure du Yang-Tse, la panique fut si grande à Shanghai que le Taotaî donna immédiatement des ordres pour le barrage de la rivière de Woo-Sung.

250 l'escadûe de l'ascibal cocrbet.

presaion le lendemain à 6 h. 30 da matin. Les coaranU violenta que Ton rencontre dans les nombreux et étroita canaux que les îles forment entre elIcF, la nécessité de modifier la route à chaque instant, rendent la navigation particulièrement délicate; et il faut une hardiesse inouïe pour engager de nuit une escadre dans ces parages difficiles. D'autant mieux que les navires, qui se suivent cependant de près, doivent marcher sans feux de route afin de surprendre Tennemi. Au jour, l'amiral a la satisfaction de voir que son heureuse audace est couronnée d'un plein succès : les bâtiments se retrouvent tous ensemble, à petite distance les uns des autres par le travers de l'île Montagu. Le ciel est gris et pluvieux.

A 5 h. 30, YEclaireur qui court en avant télégraphie : cinq navires à vapeur dans le Sud ! L'amiral signale aussitôt : < Branle-bas de combat pour se préparer à attaquer une force navale. » C'est alors dans toute l'escadre un moment d'indicible émotion. Chacun est à son poste plein d'allégresse et d'espérance. Le cœur bat à tout rompre dans les poitrines. Le signal d'attaque qui flotte dans les airs au grand mât du Bayard fait passer un frisson d'enthousiasme. 11 dédommage, à lui seul, de tous les ennuis du blocus de Formose, de toutes les fatigues, de toutes les peines endurées jusqu'alors; et le succès qui, dans le lointain, miroite aux yeux de tous, excite la- plus noble et la plus patriotique ardeur.

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AFFAIRE DE SHEÏ-PÔO. 251

A 7 heures, on voit distinctement les cinq croiseurs à une dizaine de milles; mais ils prennent chasse.

L'amiral hisse le petit pavois, et aussitôt à chaque mât de chacun des navires monte le pavillon tricolore : « Ordre de courir sur Tennemi le plus vite possible ! » Le Bayard prend la tête, suivi de près par le Nielly et VÉclaireur. La Triomphante y malgré ses 13 nœuds, au tirage forcé, ne parvient pas à tenir son rang en serre-file de l'amiral. Derrière elle, la Saône et Y Aspic se surpassent et se couvrent de toile. C'est une course vertigineuse pendant laquelle les machines font des prodiges. Sur le pont, les jumelles sont braquées du côté de Tescadre ennemie, on regarde, on est haletant; Témotion s'accroît de minute en minute, alternativement joyeuse ou décevante. Nos navires gagnent d'abord du terrain, puis bientôt ils perdent l'avantage. Les Chinois dont les feux n'avaient pas tout à l'heure leur complète puissance ont maintenant toute leur vitesse. Tout espoir n'est pas perdu encore ! Si nous parvenons à les acculer dans la baie San-Moou, ils ne nous échapperont pas. A ce moment, il est visible que deux d'entre eux, un grand et un petit, sont en arrière, le grand paraît être une frégate, l'autre une canonnière. Soudain les trois croiseurs les plus rapides changent de route, ils filent vers le Sud, tandis que les deux traînards continuent à s'enfoncer dans la baie.

L'amiral donne l'ordre à la Triowphante^ à la

Saône et à V Aspic de surveiller ces denx bâtiments et se jette avec le Boyard, le NieUy et VÊclaireur à la poursuite des trois croiseurs. Mais ceux-ci gagnent de vitesse; ils courent toujours vers le Sud; leurs coques disparaissent et bientôt on n'aperçoit plus que leurs fumé js Puis la brume arrive, intense, impénétrable. On ne distingue plus rien, on ne voit plus rien. — Dans ces conditions, la poursuite est impossible. Il faut à tout prix s'arrêter, aller au mouillage, et, faisant contre fortune bon cœur, se contenter poar le moment des deux navires qui n'ont pu se dérober. Mais oii se sont-ils réfugiés ? Dans ce dédale d*îles et d'îlots il leur a été facile de trouver un abri, et peut-être se sont-ils échappés, eux aussi, à la faveur du brouillard?

A 1 heure, le Bayard, VÊclaireur et le Kielly ayant rejoint la Ti'iomphante, vont fermer les passes du N.-E. qui conduisent à la rade de Sheï-poo pour empêcher, s'il en est temps encore, la frégate et 1 aviso de s'échapper par là. La Saône va s'établir devant les chenaux du Sud. Toutes les issues sont ainsi gardées, tous les bras de mer que forment entre eax les îlots sont occupés par nous et la capture des deux bateaux chinois est désormais certaine.

Il était difficile de prendre de meilleures dispositions que ne l'avait fait l'amiral. Informé par le télégramme de Gutzlaff du point probable où se trouvaient les croiseurs si impatiemment recherchés, il

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avait manœuvré pour tomber sur eux au point du jour et les atteindre au mouillage. Malheureusement, il ne disposait pas d'un grand croiseur rapide qui aurait pu être lancé sur la flotte chinoise et porter Toffensive en donnant aux autres navires français, moins bons marcheurs, le temps de venir le rejoindre. Le Tourville eût été capable d'assumer cette tâche. Pourquoi n'était-il pas là ? Pourquoi avait-on jugé inutile de le maintenir en Chine ?

On a dit, depuis, dans la déconvenue d'un succès escompté d'avance, qu'en arrivant une demiheure plus tôt, la tournure des événements aurait été modifiée. Eh bien ! non : une demi-heure plus tôt, l'obscurité était profonde et nous passions près des Chinois sans les voir !.... Si, au moment de notre approche, ils ont pu prendre l'avance sur nous, c'est qu'ils nous avaient aperçus bien avant que leur présence nous fût révélée, et cela pour une raison très simple : nous venions du large, c'est-à-dire de l'Est; nos fumées ou nos silhouettes se détachaient donc sur un horizon éclairé derrière nous par l'aube naissante, tandis qu'eux-mêmes étaient confondus pour nos regards dans la buée épaisse et dans la teinte sombre des terres devant lesquelles ils se trouvaient.

C'est à cette circonstance, absolument indépendante de la volonté du chef de notre escadre et de toute volonté humaine, qu'ils ont dû de nous décou-

vrîr les premiers ; et c'est parce que nous n'avions pas de croiseur rapide qu'ils ont pu trouver leur salut dans la fuite. Oh ! le croiseur à grande vitesse ! Quand donc sera-t-on convaincu de sa raison d'être, de son indispensable nécessité? L'avenir nous réserve de durs mécomptes si nous ne voulons pas nous pénétrer, en vue de nos constructions navales, de cette maxime qui parodie un mot célèbre : de la vitesse, de la vitesse et encore de la vitesse ! La guerre moderne sera autant, sinon plus, une guerre de course qu'une guerre d'escadre. Les paquebots filant couramment 15 nœuds sont nombreux. Avons -nous beaucoup de croiseurs en état de lutter avec eux ?

Si l'on déplore, pendant que les navires ennemis s'enfuient, l'absence d'un croiseur rapide, on regrette aussi cette occupation de Formose qui, immobilisant autour de l'île, pour le blocus, un trop grand nombre de navires, n'a pas permis à l'amiral de former deux divisions distinctes, chargées de fouiller la côte en sens contraire, de façon à prendre l'ennemi entre deux feux.

Quoi qu'il en soit, il importe maintenant de venir à bout de la frégate et de la canonnière. La nuit du 13 se passe dans un continuel qui-vive. Le 14 au matin, YAspîc et les embarcations à vapeur partent en reconnaissance et apprennent que les deux navires ennemis sont mouillés entre l'île Tungnun et la ville de Sheï-poo. C'est là qu'on ira les chercher.

Le lieutenant de vaisseau Ravel, aide de camp de Tamiral, excellent hydrographe, sonde les passages et étudie la route que Ton suivra le lendemain.

Mais avant de lancer ses bâtiments, I- amiral Courbet décide de tenter une attaque de canots -torpilleurs. Il en charge le capitaine de frégate Qourdon, second du Boyard et le lieutenant de vaisseau Duboc, officier torpilleur de ce bâtiment. Précédés par M. Ravel, ils débordent du Bayard ail heures et demie du soir, par une nuit noire, c'est-à-dire par le plus beau temps que Ton puisse rêver pour une telle opération.

Le meilleur récit de cet exploit, désormais populaire, n*est-il pas celui de Tun des officiers qui Tont accompli ? M. Qourdon Fa raconté ainsi à Tun de ses anciens chefs, M. Tamiral Cloué :

Canots à vapeur : 8", 85 de long, carapace en tôle, mal ajustée. Nous avons remplacé les tôles de côté par de la toile, parce que les canots piquaient du nez. 1,200 litres d'eau, c'est-à-dire 5 heures à toute vitesse. Hampe Desdouits, torpille n° 1, modèle 78, à 13 kilogr. de fulmi-coton. Charbon spécial donnant peu de fumée. Appareil silencieux faisant . beaucoup de bruit. Heureusement le bruit était absorbé par la carapace.

Les canots sont installés en porte-torpilles pendant le jour, dans les moments de répit que laissent les corvées (voyages à bord de VAs'pic, aller et retour).

A 8 heures du soir, ils sont parés l'un et l'autre. Les épreuves de conductibilité et d'isolement sont satisfaisantes.

AFFAIRE DE 'sHEÏ-POO. 257

Ail heures, on les arme. Vedette et baleinière d'abord, avec M. Ravel, lieutenant de vaisseau, qui a vu les bâti-' ments chinois dans la journée, et le pilote MuUer de Shanghaï. Ce sont nos guides pour nous conduire sur le lieu du combat.

Ail heures 30, le canot à vapeur n° 2, le mien, pousse du Bayard. Les fanaux éteints, les feux masqués (pour les tubes de niveau et les manomètres). Canots peints en noir.

A minuit, le canot à vapeur n* 1, commandé par M. le lieutenant de vaisseau Duboc, pousse du Bayard (canot peint en noir).

Nouvelle lune ; nuit obscure.

Les canots peints en noir se voient. La vedette peinte en gris et la baleinière sont invisibles.

Aussi, grande difficulté pour naviguer en peloton.

Nous nous perdons et nous nous retrouvons plusieurs fois.

Fort courant nous dépalant dans le Sud-Est. Fort remous de courants occasionnant des embardées continuelles. Il faut être sur la vedette pour la voir ; mais il ne faut pas fausser la hampe ; il ne faut pas s'aborder.

Un grand crochet nous fait doubler les îlots et les rochers de la pointe nord-est de Ngen-Tew.

A la sortie de la passe : halte ! nous refaisons les épreuves de conductibilité et d'isolement. Nous poussons la hampe, nous rentrons la hampe. Tout va bien.

En route pour les bâtiments chinois. La vedette en tête.

Eavel m'annonce que la frégate n'est plus mouillée au sud-ouest de Tungnun. Elle a disparu.

Mon canot marche le mieux, je vais à la découverte. Il est 3 heures 15 du matin environ.

A 3 heures 30, j'aperçois une grande masse noire dans la direction de Sheï-poo, cinq ou six feux sur le rivage. Je

ah:s. coukbet. 17

258 l'escadre de l^mibal courbet.

préviens la vedette d'avertir le canot 1 que je vois la frégate et que je vais de Tavant.

Je mets les trois mâts Fan par l'autre et j'avance lente ment 7 car j'ai nn fort courant sur le nez.

Des fenx me suivent à terre. £st-ce on signal ? Sont-ce des pétards pour la fête dn Tet ' ? Sont-ce des eonps de fusil ? Je ne saurais le dire ; je vois, les lueurs, mais je n'entends rien. Mon bric-à-brac de canot à vapeur fait un bruit de ferraille qui couvre les bruits extérieurs.

A 200 mètres de la frégate, 3 heures 45 du matin, je fais pousser la hampe et mettre les fils à la pile.

Puis à toute vitesse !

La frégate s'illumine : tribord et bâbord. Des nappes de feu horizontales, peut-être des nordenfeldts ?

J'avance rapidement.

En arrière !

Un grand choc; la torpille a éclaté. Le canot s'est soulevé et est venu heurter violemment le cul-de-poule de la frégate. Je suis pris dessous.

£n arrière plus vite !

Un quartier-maître monte sur la teugue pour déborder, n renfonce d*un formidable coup de poing un Chinois qui met la tête au sabord.

Le canot ne cule pas.

La vapeur s'échappe du tiroir. C'est que le robinet graisseur a été cassé. Je fais boucher le trou avec une baïonnette. La machine part en arrière.

Mais le canot ne cule pas.

C'est que la hampe est prise.

Déboulonnez la hampe !

La hampe, déboulonnée, tombe à la mer.

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