BLOCUS DES COTES DE L ANNA NT
opérations maritimes! Les négociations qui précédèrent la signature de la convention de Tien-Sin, tiennent de près au récit des mouvements de la flotte. A ce titre, elles peuvent prendre place dans ces souvenirs. Elles nous ramèneront, du reste, à reparler de la division de Chine qui était toujours au mouillage de Hong-Kong.
avant et apres la cokvektion de tien-sin jusqu'à l'affaire de bac-lé
Etant donné le peu de services que le Tourville avait rendus jusqu'alors, le ministre de la marine se décida à le rappeler des mers de Chine et à le remplacer par deux croiseurs un peu plus petits, le Duguay-Trouin et le d/Estaing. Pour expliquer ce rappel, on alléguait que que ce superbe navire joignait à de très sérieuses qualités des défauts graves : tant il est vrai que la perfection n'est pas de ce monde. Il calait beaucoup (7"*,78 en pleine charge), dépensait énormément de charbon (50 à 60 tonneaux avec la moitié des feux), et sa machine était très difficile à mener. Mais à côté de ces inconvénients, il avait l'avantage d'une vitesse supérieure, dont il n avait rien peidu, puisque dans sa traversée de retour, après dix mois de navigation, entre Port Saïd et Alger, il fila 15 nœuds à la vapeur seule en ne donnant que 65 tours, alors qu'en arrivant à Brest, il put, avec 73 tours, réaliser une vitesse de 16 nœuds"
38 l'escadre de l'amiral courdet.
passés. Cette grande marche en faisait un engin de guerre qui n'était pas à dédaigner. Si l'amiral Courbet, le jour où il donnait la chasse aux croiseurs chinois près de Sheipoo, avait eu avec lui un grand croiseur filant 15 à 16 nœuds, peut-être se fût-il
décidé à le lancer seul en avant contre les trois
navires ennemis les plus rapides, et peut-être est-il permis de penser que, dans ces conditions, le succès eût été plus complet et plus éclatant.
On s'est plu à répéter que le tirant d'eau du Tourvïllelui défendait l'entrée de certaines rivières. Mais la Triomphante, le La Galissonnière et plus encore le Boyard, étaient dans le même cas. Ils avaient, eux aussi, des tirants d*cau qui ne leur permettaient pas de franchir les barres de quelques fleuves. Pourtant on maintenait dans les mers de Chine la Triomphante, le La Galissonnûre et le Bayard, à cause de leurs cuirasses. Ne pouvait-on y maintenir le Tourville à cause de sa vitesse ? La vitesse est le premier facteur à considérer dans la guerre moderne.
Le Tourville était parti de Hong-Kong depuis trois jours quand le La Galissonnière vint y mouiller, amenant le nouveau commandant en chef de la division de Chine, le contre-amiral Lespès (7 mars). La remise du service eut lieu sans tarder, et la Victorieuse put appareiller pour la France dès le 11 mars au mâtin.
Le premier soin de l'amiral Lespès fut de faire
avec sa division une tournée générale sur les côtes de Chine. Cette division était fort bonne à montrer avec ses deux cuirassés Triomphante et La Oalis' sonnière, ses croiseurs Villars et Dugitay-Trouin, ses avisos Volta et Lutin. Justement, elle venait de s'accroître d'un troisième croiseur, le d'Estaing, commandé par M. le capitaine de vaisseau Coulombeaud, qui avait mouillé le 13 mars à Hong-Eong. Ordre fut donc donné à la Triomphante et au Du* guay-Trouin de se rendre à Amoy afin d y relever le Villars, qui s'y trouvait depuis la fin de février et qui allait remonter à Shanghaï.
Le Lutin retournait à Canton. Quant au La Oalissonnière et au Volta, ils devaient rejoindre un peu plus tard à Amoy les navires qui venaient d'y être envoyés. L'amiral Lespès voulait auparavant mettre à profit la grande marée de la fin du mois de mars pour remonter jusqu'à Canton avec le Volta, Notre consul dans celte ville, M. Kisteihueber, avait insisté auprès de l'amiral pour qu'il se rendît en visite chez le vice-roi. Il n'était pas mauvais, pensait-il, qu'un chef militaire français se montrât à Canton quelques jours après la prise de Bac-Ninh. Ce récent succès avait causé une énorme émotion en Chine, sans doute parce que les soldats qui défendaient la ville — et qui en avaient fui, du reste, — étaient des réguliers chinois. Mais le mot d'ordre était alors de sembler ignorer que des réguliers chinois fussent
au Tonkin en face de nous, et une visite de courtoisie à un vice-roi chinois, si bizarre qu'elle pût paraître à la réflexion, n'avait rien que de normal : noui^ n'étions pas en guerre avec la Chine.
Le Lutin et le Volta remontèrent donc à Canton avec l'amiral, son état-major et sa musique. La mu^ sîque, qui a pour vertu d'adoucir les mœurs, peut aussi aider aux bonnes relations diplomatiques. Cette visite qui, en elle-même, n'aurait pas été autre chose qu'une de ces visites banales comme sont appelés à en faire tous les chefs de station navale, ne vaudrait pas la peine d'être mentionnée si elle n'avait donné lieu au premier des pourparlers qui devaient aboutir à la fameuse convention de Tien-Sin.
M. Detring, commissaire des douanes impériales chinoises à Canton, était à ce moment de passage à Hong-Kong, revenant d'Europe où il avait eu l'occasion de voir le ministre des affaires étrangères, M. J. Ferry. Il l'avait entretenu de nos difficultés avec la Chine et de la possibilité d'un arrangement. Le chef du cabinet français avait fait bon accueil aux idées de M. Detring, et l'avait engagé à s'aboucher dès son retour en Chine avec le commandant du Volta, M. Fournier, dont le nom était en faveur au ministère depuis la récente mission qu'il avait remplie à Tien-Sin avec M. Tricou, auprès de Li- Hung-Chang.
M. Detring connaissait, du reste, le commandant
Fournier depuis son commandement du Lynx; il le rencontra à Hong-Kong peu de jours avant le voyage du Volta à Canton: M. Detring fut de ce voyage.
On raconte qu'au moment où, sur le pont du Volta, M. Detring fut présenté à Famiral Lespès, un aide de camp de celui-ci dit au commandant Four^ nier: « Qu'est-ce que c'est que cet Allemand? Est-ce que vous avez confiance en lui ? » A quoi il fut répondu que cet Allemand était plus Autrichitn qu'Allemand, qu'il était officier de la Légion d'honneur depuis l'Exposition de 1878 et qu'il se trouvait être, dans l'administration des douanes, l'antagoniste du commissaire général, M. Robert Hart; que ce dernier nous détestant cordialement, il était naturel que M. Detring nous portât quelque sympathie.
M. Fournier aurait pu ajouter ce qu'il avait dans la pensée, à savoir que. M. Detring qui convoitait la succession future de M. Bobert Hart, n'avait rien tant à cœur que déjouer un rôle important dans les affaires chinoises et de s attirer la confiance et la reconnaissance du gouvernement de Pékin par un service signalé, par un service tel que la haute position, objet de ses désirs, lui revînt dans l'avenir comme un droit, comme une juste récompense. Or, il était vraisemblable que, parmi les bienfaits que la Chine pouvait souhaiter, le premier de tous était la paix; et que, sans oser la demander lui-même de peur de perdre la face, le gouvernement chinois
r , .'^ ■ ». j 1 ^r ■ •• '^raBotmfO
était pourtant dispose à bénir des deux mains et pour de longues années, Thabile fonctionnaire qui viendrait lui fournir le moyen de la signer. M. Detring s'employait donc très sincèrement à la négociation d'un arrangement. L'aide de camp de l'amiral Lespès pouvait se rassurer; la confiance du commandant Fournier n'était pas hasardée. Les rêves ambitieux de cet Allemand liaient ses intérêts aux nôtres.
Aussitôt installé dans sa résidence de Canton, M. Detring soumit les conditions de la France au vice-roi, créature de Li-Hung-Chang, tout dévoué à sa personne. Ces conditions étaient: rappel du marquis Tseng, reconnaissance du protectorat de la France sur l'Annam et le Tonkin, ouverture du Yun-nan, du Kouang-si et du Kouang-tong, convention douanière et indemnité de guerre. Mais comme le pauvre vice-roi n'avait nulle qualité pour engager son gouvernement, il se hâta d'en référera Li-Hung- Chang. Celui-ci répondit en appelant auprès de lui M. Detring qui se rendit aussitôt à Tien-Sin muni d'une lettre confidentielle où le commandant Fournier précisait les conditions de l'entente qu'il croyait acceptables par la France. Les événements semblaient donc tourner au gré des différents personnages qui s'étaient rencontrés à bord du Voltaj lors du voyage à Canton.
Ce voyage effectué, l'amiral Lespès ne resta que quelques jours à Hong-Kong; il vint mouiller à
Amoy le 10 avril, dans la soirée. Le Volta, qui «.vait quitté Hong-Kong vingt-quatre heures après 1 e La Galissonnilre, le rejoignit dans la baie de Mirs pour lui remettre son courrier, et de là se dirigea ^vei's une destination qu'on ne soupçonnait pas.
Ce fut seulement le 16 avril, quand le V^olta vint
au mouillage d'Amoy, qu'on sut que de la baie de
JNIirs il s'était dirigé sur Kelung*, au N.-E. de For-
mose, port voisin de charbonnages importants d'où la
xnarine chinoise tirait son approvisionnement de
combustible, excellente relâche pendant la mousson
de S.-O., mais très mauvais mouillage pendant la
mousson de N.-E. Le séjour du Volta à Kelung
avait donné lieu à l'incident suivant :
Aussitôt arrivé en rade, le commandant Fournier avait demandé à l'autorité chinoise 30 tonneaux de charbon et un pilote pour pouvoir entrer dans la baie et mouiller dans l'avant-port. Le charbon et le pilote avaient été refusés. En outre, des officiers du Volta qui s'étaient rendus à terre pour visiter les forts défendant la rade, avaient été accueillis avec des marques non équivoques d'animosité, et l'un des factionnaires de ces forts avait même fait le geste de les coucher en joue. En présence de ce mauvais vouloir des autorités et de cette hostilité de la popu-
1. Les ports de Kelung et de Tarasuî ont é:;é ouverfs on 1863 au commerce étranger.' Ces deux villes ont ensemble une population de 70,000 habitants. Le revenu des douanes commun aux deux ports est de 2,100,000 fr. ; charbon à Keluug^ thé à Tamsui. Le thé de Formose est trÔ3 apprécié.
mm^tmi:^m
44 l'escadre de l'amiral gourbet.
lation et des troupes, le commandant du VolU adressa au taotaï de Kelung une sorte d'ultimatuiE dans lequel il exigeait la livraison du charbon, h venue du pilote à son bord et des excuses du commandant du fort dont le factionnaire s'était permis de manquer.de respect à un officier français. Si satisfaction ne lui était pas donnée, le commandant annonçait qu'il ouvrirait le feu le 15, à 8 heures du matin.
N'ayant pas tardé à reconnaître dans le fond de la rade, près de la ville, une position d où il pouvait prendre à revers le seul fort dont le calibre des canons fût à craindre, le commandant du Volta vint y mouiller avec une assurance et une résolution remarquables, — et il attendit. A 7 heures et demie du matin, le 15 avril, le charbon était le long du navire; le pilote ne venait pas, puisqu'on s'était passé de lui pour changer de mouillage, mais le commandant du fort se rendait à bord du Volta, ou il apportait ses excuses pour l'incartade de son subordonné.
Cette mise en demeure suffisamment belliqueuse, émanant d'un officier récemment désigné comme l'intermédiaire d'un arrangement pacifique, était faite pour surprendre. S'il est souvent difficile de démêler le pourquoi des contradictions dont la vie est pleine, il est pourtant possible, dans le cas présent, de trouver la raison d'un aussi brusque changement d attitude. M. Fournier, en causant avec M. Detring d'un traité possible, n'avait pas manqué d'insister
sur les avantages que la paix devait procurer à la Chine, et il avait surtout fait entrevoir toutes les ca« I amités qu'entraînerait la continuation des hostilités ; î 1 avait montré — moins pour M. Detring que pour ses interlocuteurs chinois — les turcos prêts à seconder les musulmans du Yun-nan, les troupes du Tonkin prenant Haïnan et Formose, la flotte ravageant les côtes, brûlant les ports. Mais pour donner créance à ces sombres pronostics, il fallait au moins que cette flotte qui avait jusque-là si peu fait parler d'elle, s'affirmât d'une façon évidente. L'ultimatum envoyé par le commandant du Volta au taotaï de Kelung n'avait donc été que l'attestation palpable de la valeur dés navires français et de l'énergie de ceux qui les montaient.
L'incident eut en Chine le retentissement que ses promoteurs avaient espéré.
La division navale, sauf le d^Estaing^ partit d'Âjnoy à la fin d'avril pour Shanghaï. Chemin faisant, le La Galissonniere et le Volta s'arrêtèrent à Matsou d'où l'amiral se rendit avec le FoZia à Fou chéou. Enfin, le 28 avril, toute la division se trouvait réunie dans le Yang-Tse, les croiseurs seuls devant la ville, les cuirassés,qui ne pouvaient franchir la barre, étant restés à Voo-sung. L'amiral Lespès, afin d'entrer plus facilement en relations avec les diverses autorités s'était installé au Consulat général de France, et avait mis son pavillon sur le Daguay-Trouin,
Si, de son côté, ramiral n'avait pas perdu de viu les conversations échangées lors du voyage à Cantor. s'il avait envoyé le Volta à Kelung pour y faire h démonstration que l'on sait; de son côté Lî-Hung- Chang n'avait pas tardé, comme on Ta vu, à faire venir auprès de lui M. Detring, II s'était montré de suite disposé à bien accueillir le projet d'un arrangement et le lendemain même de son arrivée à Shanghaï, l'amiral Lespès recevait l'avis que le vice-roi du Petchi-li venait d'obtenir du gouvernement chinois le rappel du marquis Tseng comme première satisfaction donnée à la France ^ Ainsi tout s'annonçait, bien ; les choses marchaient à souhait. Elles devaient aller mieux encore.
Li-Hung-Chang sachant que la division française remontait à Shanghaï, avait envoyé dans cette ville son parent et secrétaire, Ma-Kien-Tchang, jeune homme élevé en France, très au courant des choses d'Europe et d'une intelligence très ouverte. Le jeune l^[a était donc à Shanghaï, comme par hasard, quand les navires français y arrivèrent. Il vint oflFrîr ses hommages au commandant Fournier qu'il connaissait déjà et se fit présenter par lui à l'amiral Lespès. Le lendemain, k bord du Voltay pendant un déjeuner où étaient conviés lamiral et le secrétaire de Li,
1. Télégramme de Li-Hang-Chang à Mi : t Dites «a commandant Foarnier que, pour prouve do notro smoéritè ot pourdooncr une première sitisf«o(ion À la France, J'ai obtenu par décret impérial le rappel du marqais Tseng. »
la conversation tomba naturellement snr le différend entre la France et la Chine. Le jeune Ma parla longuement de la sympathie du vice-roi pour M. Fourni er et insista particulièrement sur le regret qu'éprouvait Li-Hung-Chang de n'avoir pu, au mois d 'octobre précédent, réussir à s'entendre avec MîI.Tricou et Foumier, etc., etc.. Bref, le 30 avril, dans Taprès-midi, le Volta descendait le Tang-Tse et se rendait à Tche-Fou, d'où le commandant partait pour Tien-Sin dans le but avoué d'aller rendre visite à son excellent ami le vice-roi, mais en réalité pour y conférer avec lui sur les bases de la lettre qu'avait portée M. Detring.
Aussitôt arrivé, le commandant Fournier entrait en relations avec Lî-HungK)hang, et correspondait en même temps et avec Paris et avec l'amiral. Il tenait ce dernier au courant des négociations engagées, si bien que le 8 et le 9 mai, à la fois de Tien- Sin et de Shanghaï arrivaient au ministère des affaires étrangères deux télégrammes informant du résultat des pourparlers. Les deux négociateurs avaient fixé les termes d'une convention préliminaire en 5 articles destinés à servir de base au traité définitif ^ En réponse à son télégramme du 9, l'amiral reçut le dimanche 11 mai vers quatre heures de l'après-midi, du ministre de la marine, une dépêche