DESSIN INÉDIT D'ANQUETIN
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avait formulé, heure par heure, son d'abandonné.
«... Nous n’avons pas de dettes... »
La première fois que M. Doucerain lut cette phrase, il proféra :
— C’étaient tout de même de braves gens.
La seconde fois, il murmura :
— Heu! heu! Pas de dettes...,.
Et la troisième lois, par exemple, s'étant levé tout d'une pièce et dressant les bras, M. Doucerain s’écria :
— Pas de dettes!... Ah ! les canailles!... Pas de dettes!... Parce qu'ils laissent un matelas pour
payer leur propriétaire un mauvais buffet et
trois chaises boiteuses pour paver les Pompes Funèbres!... Pas de dettes!... Et lès dettes envers la patrie? Et les dettes envers la société? ça ne compte pas, ces dettes-là?... Oui, ces dettes-là? Les dettes sacrées?... On n'v pense pas, on s’en moque! ça n’existe même pas!... On se soustrait au règlement avec un boisseau de charbon de bois! On échappe au payement en se donnant la mort...
Et M. Doucerain, quittant subitement le ton indigné pour prendre le mode ironique, conclut en fourrant scs mains dans ses poches :
— Ah ! ma foi, c’est commode !
Il lit, goguenard, deux ou trois tours dans la chambre ; puis, se trouvant devant son bureau, il s'assit avec une telle brusquerie qu’il lit craquer le fauteuil et bientôt sa plume grinça sur le pjpicr
« ... Non, monsieur le ministre, cela ne peut durer davantage. Il est temps de mettre un frein à cette épidémie de suicides qui nous submerge. Ces gens qui disparaissent de parti-pris, au moment précis où leur vigueur morale et physique atteint sa plus grande intensité; ces gens qui refusent d’apporter à la société qui les fait vivre le tribut de leur travail ; à la patrie qui les défend, les soutiens dont elle a besoin ; ces gens-là, permettezmoi de les appeler par leur nom : ce sont des déserteurs ! .. En ! bien, monsieur le ministre, il est urgent de prendre un parti héroïque : il faut les mettre dans l’impossibilité de déserter ou la leur faire payer cher, leur désertion !...
« Croyez-en un vieux philanthrope, monsieur le ministre, un homme qui n’a jamais été guidé que par le plus ardent amour de l’humanité. Crovez-le — et'écoutez-le. — Il faut réglementer la vente du charbon de bois. Tout est là... C'est bien difficile, direz-vous? En théorie, soit. En pratique, non... Voici mon svstème — que je vous soumets : que tous les charbonniers soient tenus de vendre, soit en gros, soit en détail, deux sortes différentes de charbon : r le charbon de bois pour usages culinaires; 2- le charbon de bois pour usages spéciaux.
Ce charbon pour usages spéciaux se vendrait très cher. Il serait frappé d’un impôt. Je laisse à votre compétence — qu’aidera certainement l'expérience de votre collègue M. Dupuy (du même) — le soin d’en fixer le taux. Qu’il soit, je vous en prie, exagéré. Les gens qui tiendront à se suicider au moyen d’un engin non surveillé par la loi sauront. désormais, ce que cela leur coûtera. Comme ces misérables ne se résolvent à cette extrémité que lorsqu’ils ne possèdent plus que les vingt
derniers centimes qu'ils n'ont pu dilapider Ce
serait prévenir le mal. monsieur le ministre El
puis, l’étiquette obligatoire collée sur les sacs de charbons pour usages spéciaux forcerait bien des gens à réfléchir. Beaucoup d’entre eux renonceraient à leurs projets sinistres et préféreraient continuer à vivre — pour devenir bons époux et bonnes mères.
Vous allez me faire une objection, monsieur le ministre. Je la prévois. Certains enragés, des déséquilibrés pour lesquels n’existent ni lois humaines ni lois divines, des gens sans aveu qui se rient, même au dernier moment, des ordonnances les plus formelles, emploieraient, pour se soustraire à l’obligation de vivre, le charbon pour usages culinaires. En ce cas, monsieur le ministre, il faudrait agir sans aucune pitié. Que les proches de ces misérables, ascendants ou descendants, soient rendus responsables de leur manque de savoir-vivre. Frappez, au besoin, la commune qui les a vus naître. Il faut que, bon gré mal gré, l'impôt — réserve faite pour les frais — rentre dans les caisses de l'Etat. C'est 'Humain, monsieur le ministre; je dirai plus: c’est philanthropique... »
M. Doucerain affectionnait cette dernière phrase.
Le fait est qu’elle est assez juste.