‹ L'escarmoucheChapitre 5 sur 83 · CHEZ M. ALPHONSE HUMBERT · texte numérisé non relu

CHEZ M. ALPHONSE HUMBERT

A l'Hôtel de Ville. Le cabinet de M. le Président du conscil. Luxe sevére et d’un style bien municipal Sur la cheminée, deux bustes: Vermcsch et Alexandre III. Sur les murs, quelques momentanés d'artistes célèbres" Irma Perrot, Sarah-Bcrnhardt, Reichenbcru , Mounct- Sully, etc. I n bureau, forme Cronstadt, acajou rehaussé d or, encombré de programmes de concerts, derrière g quel es Jî ÇSL5 * dans un fauteuil en cuir de Russie. 1 IN 1 h.R\ II- AVE.

Le représentant de Grenelle est connu : sympathique et spirituel jusqu’au bout des ongles. N’en pas conclure qu il a de la noirceur dans l’esprit. Sans préai ' nous entrons dans le ' ''

Monsieur le président, nous fondons un organe dont le besoin sc faisait vivement sentir, et dans lequel nous voulons donner la physionomie actuelle des personnalités en vue. C’est pourquoi nous avons pris la liberté...

1" ailes donc, faites donc! Seyez— vous et allez-y !

Une première question, toute rétrospective : N’avez-vous pas, monsieur le président, été déporté ?

— Déporté, moi !... Ah ! attendez donc !... Après 71. n'est-ce pas?... Mon Dieu, à ce moment-là nous ne jouissions pas de toutes les libertés qu’un gouvernement sagement républicain nous a données. J'étais jeune, ardent, j’avais la tète chaude . que vous dirai-je?... Au reste, le bagne est un endroit charmant qui vous plairait assurément — En vérité !

— On y manque, à coup sur, de bien des distractions qui se rencontrent sur le boulevard. Mais enfin, nous passions notre temps, en famille, avec assez d’agrément. On cause, on rit, on chante... Dam! la chanson illustrée n’a pas encore pénétré dans ce milieu trop décrié, mais enfin, on ne s’embête pas trop, je vous assure. Quoi qu'il en soit, Je n ré a Paris avec l’amnistie, je suis parvenu, à force de travail et de persévérance, à la haute situation que j’occupe aujourd’hui. Oh ! ce n’est pas une sinécure.

— J’en suis persuadé.

— Je suis encore fourbu des fatigues qu’il m’a

fallu supporter lors de la visite des envoyés de Sa Majesté le Tzar.

(Ici, M. le Président se lève et s'incline dans la direction du buste d Alexandre III. tandis que son secrétaire, M. Martin, appuie sur le bouton d’une boite a musique qui lait aussitôt entendre l’Hvmne russe.)

— Je sais, reprend M. le Président avec un air victimé. que cette démonstration m’a valu beaucoup de critiques. On m'a reproché ceci... cela...

— La Lanterne de Boquillon.

! c était trop violent! On voit par là à quel excès d’injustice on peut en arriver, lorsque l’envie, la basse envie s en mêle. Mais, fort de ma conscience, fort du devoir accompli, je méprise toutesees attaques. D anciens coreligionnaires politiques qui ont conservé un ridicule attachement à des idées... subversives, ont mis en regard de ma conduite actuelle certaines échappées de jeunesse... On a repi oduit quelques articles tombés jadis de ma plume trop facile et trop inconsidérée... A qui ces choseslà ne sont-elles pas arrivées ? Voyez M. Floquet. qui doit toute sa célébrité à un mot — le seul qu’il au lait dans sa vie. Aujourd’hui, M. Floquet est convaincu que la Pologne est un rêve et que les Polonais sont des mythes. Avez-vous vu Varsovie ? Non? Vous le voyez bien : Varsovie n'a jamais existé.

— Vous en êtes sûr?

Monsieur, un Président du Conseil municipal ne* se trompe pas. Au reste, rien de tout cela ne m émeut et je me lave les mains de mon passé.

~ \ous savez, Monsieur le Président, inlerjetai-je finement, que vos amis les Russes ont emporté tout le savon qu’il y avait sur la place de Paris pour nourrir les régiments de cosaques.

Oh ! c est une figure, repartit plus finement encore M. Humbert, car moi. vous savez...

; Ut. repris-je, vous venez enfin de jouer avec M. “épine le vaudeville fameux : Em/vassons-nous, FoMeville!

Oui. Comme l’a dit un de vos confrères de la presse quotidienne — qui, d'ailleurs, est souschel de bureau à l’Hôtel de ville, j'unis à la finesse d un diplomate l’esprit d’un homme de gouvernement. Avec ces dons naturels, où ne va-t-on pas?

— On va partout. Monsieur le Président.

Sur quoi, après un cordial skake-hand, je gagnai 1 antichambre. Mais, revenant brusquement sur mes pas. je posai à M. le Président du Conseil cette dernière question :

A propos, que pensez-vous de Boubouroche ?

. Boubouroche ?... Ah! parfaitement, oui... c est une pièce bien vraie.

U- d un air bonhomme, l’œil subitement attendri. M. Humbert conclut :

— Eh ! ne sommes-nous pas tous comme ça !

L’Interviewer.

CBET{ TRyTüVfDS ET %lTOï\S

Raton

CTfl'était pas content, ce dit-on.

C’est l’éternelle morale de la fable — et de l’histoire.— Raton n’est jamais content. Il pleure, il se lamente, il (s’indigne. Il se déclare volé, spolié, dépouillé comme au coin d’un bois. Il se pose en victime, fait voir les plaies de son cœur et les trous de sa bourse, réclame l’appui des moralistes, ameute les honnêtes gens.

Voulez-vous savoir la vérité ? Raton trompe son monde.

Il nous trompe tous, vous et moi — comme il a. jadis, trompé le bon fabuliste.

Lui qui se sacrifie pour assurer le repas de Bertrand ? Allons donc ! Lui qui tire les marrons du feu ? C’est pas vrai...

Apprenez une chose : Raton n'est jamais dupe. C’est Bertrand qui se grille les pattes el si. dans les marrons qu'il passe ' à Raton, parmi beaucoup d’épluchures, il s'en trouve quelques-uns d’avariés. Raton n’a vraiment rien à dire.

Raton, c'est le jeune homme de famille, l'intéressant fils à papa, le séduisant viveur incapable de

taire œuvre de ses dix doigts el que la pauvreté de sa cervelle de jocrisse condamne à la noce éternelle. Tenu, d abord, en laisse par sa famille . qui ne lui accorde, en sa haute sagesse, que des ressources insuffisantes, il tait un bond de côté. s échappe et tombe chez Bertrand. Il le supplie, les veux humides et les mains jointes, d’escompter les dernières années d un oncle, l’agonie d'une grand 'mere. un héritage certain. Il implore un prêt, une avance remboursable quand on voudra, au taux qu'on désirera fixer. Il cite sa famille, il dit son honorabilité, sa situation, ses relations, des tas de belles choses.

Bertrand, cependant, fait ses conditions ; elles sont dures ! L'expérience lui a appris ce qu'il lui laudra de peine et de temps pour se faire rembourser, et il sait, de longue date, ce que c'est que les fils de famille. — et leurs familles.

Raton accepte tout, signe, n’importe quoi. Bertrand est son sauveur, son ami, son- frère ; et cela, il ne l'oubliera jamais. Là-dessus, il s'en va, l'argent en poche, jusque chez la donzelle d’à côté ou jusqu’au prochain cercle.

Il revient le lendemain; il revient le surlendemain ; et le jour d'après, encore. Il revient jusqu'à ce qu'on refuse définitivement, à ses plus basses instances, la dernière pièce de cent sous. Il revient jusqu à ce qu’on le prie de vouloir bien payer ses dettes, jusqu’à ce qu’on le menace, le cas échéant, d'user des grands moyens.

Alors, il s’indigne, il tempête, il s'insurge. Bertrand est une canaille, une crapule — une odieuse crapule.

La famille, prévenue, fait chorus. « Comment ! Prêter de l’argent à notre enfant !... Dans des conditions pareilles!... A des taux semblables!... Sans notre autorisation !... Le scélérat ! le bandit! nous allons bien voir!... »

On voit, en effet. Et l'on en apprend de belles. Qu'apprend-on ? On apprend que Bertrand, il v à vingt années seulement, n'avait pas le sou, et qu'il est riche à présent. On apprend que Bertrand, sous les tables des cafés, ramassa des bouts de cigares et qu’il conduisit, la nuit, des fiacres équivoques. On apprend aussi que, malgré la sûreté absolue queprésentent les garanties données par les joueurs aux abois, il persiste à ne prêter son argent qu'à des taux usuraires. O11 apprend, enfin, qu'il tolère qu’on dépense chez lui les billets bleus qu’il a fournis.

La presse, représentée par des messieurs auxquels Bertrand refusa imprudemment quelques louis, un soir de déveine, mène grand tapage ; et les pontifes eux-mêmes, peut-être simplement à court de copie, lonitruent du haut de leurs colonnes.

Finissons. Raton est une douce victime, qu'on plaint beaucoup et qu’on essaie de consoler. Bertrand, lui, est cueilli par les gendarmes. On le met en prison. Et s'il veut en sortir, le gredin, — ça lui coûtera plus cher qu’au marché.

Il est des choses qu'il faut dire. L’argent n'a qu'une valeur nominale. Cent sous peuvent parfaitement, à certains moments, et remis en certaines mains, valoir cent francs. Et puis, l’intérêt légal, le fameux intérêt légal, est' une bêtise. Si l'on peut légalement demander à un commerçant gêné six pour cent de l’argent qu’on lui avance, je ne trouve nullement exagéré qu'on exige cent pour cent, et même davantage, des sommes qu’on consent à prêter à un propre-à-rien décavé. (A ce propos, j'oserai émettre une appréciation. Ce n'est pas très beau, évidemment. de ramasser des mégots et de conduire, en des endroits louches, des véhicules suspects. Mais c'est encore plus joli que de ne rien faire du tout.)

Quant aux raisons qui poussent la justice à protéger les Ratons el à poursuivre les Bertrands, je les comprends — ou plutôt je les connais. C'est pourquoi j'irai plus loin.

L’agglomération de la richesse dans les mêmes mains étant considérée, à tort ou à raison, comme un danger national, on cherche actuellement à la combattre par la suppression des héritages en ligne collatérale ou par un impôt sur le capital — ou sur le revenu. — Messieurs les députés-soçialistes-degouvernement. qui débattent avec tant d’autorité ces graves questions, n’arriveraient-ils pas plus facilement à leurs fins en réclamant simplement : i° Rabaissement de Rage de la majorité à vingt ans, voire même à dix-huit ; a1* la suppression, pure et simple, des conseils judiciaires?

Ce serait plus moral que ca n’en a l’air.

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