M. LE MINISTRE DE LA MARINE ET DES COLONIES
§1 Arrêtés locaux concernant les esclaves fugitifs.
En portant à la tribune du Sénat les faits d'esclavage qui déshonorent notre colonie du Sénégal, j'ai cité en première ligne comme témoignage irrécusable et irréfutable, un arrêté du 15 novembre 1862, disant art. 5 : « Lors- « qu'il se trouvera à St-Louis, etc., des esclaves fugitifs, « et que leurs maîtres viendront les réclamer dans un « délai raisonnable, ces esclaves seront expulsés et « conduits au-delà de nos frontières où leurs maîtres « seront libres de les reprendre. »
« Je me suis demandé * peut-on lire dans la réponse de M, le Ministre à mon interpellation, « si ledit arrêté « de 18G2 a réellement existé, En effet à cette époque « j'élais gouverneur du Sénégal, or je l'ai cherché où « fait chercher partout et il n'a été trouvé nulle part. « Il n'existe pas davantage dans mes souvenirs. » Je tiens tout cela pour vrai puisque M. le Ministre le déclare, mais je déclare tout aussi fermement que sa mémoire sur ce point est infidèle. L'arrêté de 1862, est « une circulaire confidentielle adressée aux chefs de
« service et aux commandants de poste ». J'affirme
en avoir vu une copie clairement signée de la propre main de M. l'amiral Jauréguibcrry dont je connais parfaitement la signature. D'autres que moi ont vu cette copie,
J'avais dit que « le délai laisonnable » dont parle cet arrêté, avait été étendu postérieurement jusqu'à trois mois. M. le Ministre « demande comment on a pu « comprendre trois mois » par « délai raisonnable ? » Il « en est d'autant plus étonné qu'une prétendue circu- « laire du gouverneur de 4863 fixerait ce délai à huit « jours. » Il n'est pas en mon pouvoir d'éclair cir le doute que soulève M. le Ministre. Est-ce trois mois, estce huit jours, il n'en sait rien lui-même, encore aujourd'hui car il a dit, de nouveau, en me répondant : « Si des « évadés réussissent à prouver qu'ils résident depuis « un certain temps dans la colonie, on leur délivre un « titre de liberté. » Quoi qu'il en soit, plusieurs personnes m'assurent que tout le monde à St-Louis regarde le terme de trois mois comme celui qui a été adopté pour les esclaves venant de l'extérieur. Ce délai n'est pas officiel mais il est dans la pratique et indépendant de celui de huit jours fixé par l'arrêté du G mars 1863 pour le cas spécial où le maître réclamant est d'un village placé sous notre autorité.
J'ai très vivement critiqué ce dernier arrêté comme on peut le voir plus haut (page 9). M. le Ministre en nie l'existence puisqu'il le traite de « prétendu » (p. 34), mais en même temps il en a démontré l'authenticité. Il a dit en effet : « Cette mesure a été adoptée tout « simplement pour assurer l'ordre public. L'autorité « était obligée de s'assurer qu'un maître n'avait pas « fait disparaître son esclave par quelque moyen cri-
« miuel ou illicite. C'est donc une mesure prise en fa- « veur de celui-ci. »
Il est impossible de comprendre cette « faveur. » Je persiste à ne voir dans « le signalement de l'homme évadé » requis du maître, qu'un moyen de le rendre au maître lorsqu'on le découvre. Gomment un maître d'un village placé sous notre domination pourrait-il avoir l'absurde idée de venir nous demander compte d'un esclave qu'il aurait tué ou vendu à l'extérieur ? Est-ce à nous de lui prouver que celui qu'il a fait disparaître n'est pas chez nous? Au surplus, M. le ministre s'est réfuté lui-même : « Des mesures analogues, a-t-il dit, « sont prises en France quand il s'agit d'expulser « un vagabond. » C'est donc bien pour chasser « l'homme évadé » qu'il s'efforçait de constater son identité.
Toujours est-il que par son arrêté de 1862,1e Gouverneur décidait que « les esclaves réclamés par leurs « maîtres seraient conduits au-delà de nos frontières où « leurs maîtres seraient libres de les reprendre. » M. l'amiral Jauréguiberry est un protestant sincère, pratiquant, il est membre actif de la Société des Missions protestantes de Paris ; il puise en conséquence les règles de sa conduite dans l'Ancien Testament. Combien alors n'a pas dû coûter à sa conscience l'arrêté de 1862? Une loi pour lui divine, une loi dictée par Dieu à Moïse ne lui avait-elle pas fait ce commandement : « Vous ne livrerez « point à son maître l'esclave qui se sera réfugié chez « vous. Il demeurera parmi vous où il lui plaira en quel - « qu'une de vos villes. Ne lui faites aucune peine. » (Deutëronome ch. 23 v. 15 et 16.) Le conduire à la frontière où l'on s'attache à dire au maître « qu'il est libre le reprendre » « n'est-ce pas le lui livrer ? » L'ex-
puiser, est-ce « le laisser demeurer où il lui plaît, » estce « ne lui causer aucune peine? »
Je lis dans V Eglise libre ('26 septembre 1879) : « Ce « qu'on décore de l'euphémisme d'expulsion, est plus « qu'une extradition, c'est une complicité pour des actes « de piraterie sociale, c'est une trahison. » U Eglise libre croyant alors le ministère de la marine étranger à ce qu'elle appelait avec douleur « ces pratiques criminelles » disait : « Si l'honorable amiral Jauréguiberry en « était instruit, sa conscience chrétienne tressaillerait « comme la nôtre d'indignation, son cœur de patriote, « sa dignité de membre du Gouvernement ressentiraient « une profonde humiliation de cette souillure qui rejail- « lit sur le nom français. Il faut qu'un décret du Prési- « dent de la République contre-signe par notre éminent « coreligionnaire, le ministre de la marine, porte prochai- « nement le dernier coup aux derniers restes de Tinsti- « lution maudite de l'esclavage. »
M. l'amiral Jauréguiberry n'a pas entendu cet appel de ses coreligionnaires, mais pour ne pas avoir seul l'entière responsabilité du mal commis, il s'est couvert des exemples qu'ont donnés ses prédécesseurs et il a cité enlre autres une dépêche ministérielle du 7 mai 1848, où il est dit : « L'autorité locale reste investie des attribu- « lions de police nécessaires pour surveiller les noirs « qui viendraient dans nos villes chercher leur affran- « chissement et même pour les expulser si leur présence « devenait dangereuse pour l'ordre public. » Sur quoi M. îe minisire fait observer que « s'il est bien iu- « formé, on avait donné en '1848 pour auxiliaire à « M. Arago, ministre de la marine et auteur du décret « d'émancipation, M, Schœlcher comme sous-secrétaire « d'Etat. » M. l'amiral qui pouvait aisément s'assurer
qu'on l'avait bien informé à oet égard, a voulu se donner le plaisir de me mettre en contradiction avec moi-même. Il faut qu'il perde cette petite jouissance. Je ne suis nullement responsable de la dépêche ministérielle du 7 mai 1848 par la raison que j'avais donné ma démission de sous-secrétaire d'Etat au ministère de la marine le 1er mai, le jour même ou le grand fArago fut remplacé par le digne amiral Cazy. Je puis dire ici comme M. le ministre. « Il me semble que c'est clair. »
Actes de cruauté constatés par un témoin oculaire.
J'aborde maintenant les abus et les actes de cruauté révélés par M. Villeger, que j'ai portés à la tribune. « On nous a d'abord parlé, dit M. le ministre, d'une ca- « ravane d'esclaves qui a traversé Dagana et on nous a « dit : Dagana est un territoire français. Dagana, mes- « sieurs, se compose d'une maison d'habitation, de quel- « ques écuries, mais autour ce sont des villages placés « sous notre protectorat. Il n'est pas étonnant si « la caravane a traversé ces villages et vous m'ac- « corderez qu'elle n'a traversé ni les jardins, ni les « plantations, ni les maisons d'habitation, il n'est pas « étonnant qu'on n'ait songé ni à saisir les esclaves, ni « à les affranchir. » Ici M. le ministre ne présente pas la chose avec toute la précision désirable. Le capitaine commandant de Dagana a parfaitement « songé à saisir les esclaves », et M. le ministre nous accordera à son tour qu'un capitaine est capable de distinguer ce qui est de ce qui n'est pas territoire français ; il a arrêté la caravane et le négrier, c'est « par ordre supérieur », qu'il a dû rendre à ce misérable sa cargaison humaine !
54 KKKUTATION DT DISCOURS
« On a cité, continue M. le ministre, une femme qui « se serait jetée à l'eau et aurait été renvoyée à son maî- * Ire et quelques autres faits qui se seraient passés aux « environs de Saint-Louis ou peut-être àDackar. Quand » j'ai lu ces récits j'en ai été naturellement ému et j'ai « demandé des explications au gouverneur, il m'a dé- « montré que toutes ces accusations étaient dénuées de « fondement. Je ne fatiguerai pas le Sénat en lui lisant « les pièces; mais je déclare que je puis prouver ce que « j'avance. »
C'est là disposer beaucoup trop sommairement d'une accusation de révoltante inhumanité. Quant à moi, jusqu'à ce que M. le ministre fournissant ses preuves me mette à même de les discuter, je maintiens la révélation relative à la malheureuse femme du pont Faidherbe comme parfaitement fondée. J'en crois les négociants bordelais en relation constante avec le Sénégal qui disent : « Les renseignements que nous avons pu nous « procurer nous ont convaincus que les faits rapportés « par M. Villeger sont exacts .» [Courrier de la Gironde 10 octobre 1879). J'en crois aussi un journal non suspect r Eglise libre qui tient M. Villeger pour un missionnaire des plus honorables, j'en crois enfin deux magistrats qui ont connu M. Villeger au Sénégal et qui m'ont dit : « C'est un homme digne de foi, lui et sa femme « passaient leur vie à des œuvres de charité. » Quoi! le missionnaire, dont des magistrats portent ce témoignage de visu aurait, entre autres énonciations mensongères, inventé, décrit une scène affreuse (voir les détails plus haut, p. 18), il aurait eu l'audace de s'en déclarer « témoin oculaire ». A ces énonciations qui seraient infâmes et sans le moindre intérêt pour lui que l'on sache, M. le Ministre n'oppose que la dénégation pure et simple
du gouverneur nécessairement intéressé puisqu'il est responsable de ce qui se passe sous son autorité, et M. le ministre estime cela suffisant! Non, vraiment, nous osons le lui dire : ce n'est pas assez. Pourquoi ne pas produire telle ou telle des « preuves qu'il avait en mains?» L'énorme gravité des faits ne l'exigeait-elle pas? Il base « son manque de confiance en M. Villeger » sur ce que le chef de la colonie lui a dit de ce pasteur. Mais l'obligation où il a été de voiler un passage de la dépêche officielle « parce qu'il était un peu violent » ne l'avertissait elle pas que cet administrateur n'a pas assez de sang-froid pour se préserver d'illusions malveillantes lorsqu'il parle de ses adversaires ?
Au lieu de citer équitablement quelque pièce qui aurait mis chacun en état de juger par soi-même de quel côté était la vérité, l'amiral a mieux aimé mettre en présence devant le Sénat, le missionnaire et le gouverneur dans les termes qu'on a lus plus haut (p. 37).
Lorsqu'on tient ce langage devant une assemblée française, on est sûr de la ranger de son côté, mais c'est éblouir ses auditeurs au risque de fausser leur jugement. Ce tableau qu'a tracé le ministre des deux hommes n'est pas de beau jeu. Il aurait provoqué moins « d'applaudissements à droite et au centre, » si le Sénat avait su, d'abord qu'il était complètement inexact que M. Villeger eut déserté son poste devant l'épidémie (voir plus bas, p. 111,), ensuite qu'on ne pouvait faire un mérite au gouverneur d'avoir renoncé à son congé, à l'occasion de cette même épidémie, pour retourner à son gouvernement, parla raison que, créole de la Martinique, il n'avait à peu près rien à craindre de la fièvre jaune. (Les cas où elle atteint les créoles des Antilles, blancs, mulâtres ou nègres sont très rares ; aucun, cette fois en-
core, n'a heureusement été frappé.) Après cela, dans l'espèce, que M. Villeger « eut déserté son poste » cela ne prouverait pas qu'il n'ait pas dit la vérité, et que M. Brière de l'Ile « ait servi son pays pendant trente-quatre ans » cela ne prouve pas non plus que ce soit lui qui l'ait dite.
Sans doute, il est fort déraisonnable « de décrier les « officiers de terre et de mer par l'épithète de traîneurs « de sabre, » mais il n'est pas plus raisonnable de croire aveuglement quiconque porte un sabre ou un galon, il n'est encore reconnu nulle part qu'un gouverneur eut-il deux épaulettes soit infaillible. M. le ministre impute d'aillturs « aux journaux » une faute qu'ils ne commettent pas. Il importe de distinguer : ils n'appellent pas les officiers « traîneurs de sabre, » ils ne donnent ce nom qu'à ceux qui veulent mettre leur sabre au-dessus des loi*.
Que si l'on avait à donner un commandement militaire, on choisît le gouverneur actuel du Sénégal, personne n'y trouverait à redire, au contraire ; mais la question n'est pas là, il s'agit de savoir s'il est bien à sa place où il est.
J'avais eu l'honneur d'informer M. le Ministre que je lui demanderais s'il était vrai, oui ou non, comme le disait le Courrier de la Gironde du 10 octobre 1879 que, « il y deux ans le Président de la Cour du Sénégal, « ayant commencé des poursuites contre des hommes « qui s'étaient livrés au commerce d'esclaves sur ter- « ritoire français, le gouverneur avait arrêté ces pour- « suites ; » s'il était vrai, oui ou non, que, « tout der- « nièrement, la justice ayant mis en état d'arrestation « pour passer aux assises, deux traitants accusés de * trafic d'esclaves, le gouverneur avait abusé de son « autorité au point de les faire élargir, » véritable attentat contre le pouvoir judiciaire (voir p. 21). J'ai posé les
deux questions, et M. le Ministre n'a répondu ni à l'une ni à l'autre! J'en, conclus, j'ai droit d'en conclure que les deux violences faites à la justice restent à la charge de ce chef toujours de connivence avec les négriers et je demande à cette heure, ce qu'on peut penser à le voir maintenu à la tête d'une colonie qu'il faut défendre contre les envahissements de l'esclavage ! Persister à le charger de faire ohserver une loi dont il est l'ennemi déclaré, ne saurait paraître sage à personne.
Quant à M. Villeger, je dirai avec X Eglise libre (n° du 19 mars 1880) « Il a passé volontairement dix ans au « Sénégal, il y a vu plus d'une épidémie. Il était démis- « sionnaire depuis plus d'un an quand il a quitté un w poste qui n'était plus le sien et dans lequel il est à a noter (quoiqu'en ait dit le Ministre) qu'il n'a pas été « remplacé. Il % a pas fui devant le danger. »
M. l'amiral Jauréguiberry s'est laissé entraîner trop loin, il le regrette sans doute aujourd'hui. Formuler l'accusation de lâcheté, de désertion devant l'ennemi, sans s'être donné la peine d'en vérifier l'exactitude, sans avoir les mains pleines de preuves, c'est en vérité faire trop b m marché de l'honneur d'un homme, plus particulièrement encore quand l'homme est aux yeux de celui qui accuse « revêtu d'un caractère sacré. » Ecarter un témoin accablant en disant qu'il ne mérite pas crédit parce qu'il a fui un danger surtout lorsqu'il ne l'a pas fui, c'est bien grave.
Au moment ou nous écrivons ceci, on nous communique une lettre dont on nous autorise à faire usage. Dans cette lettre écrite par M. Devès fils sous les yeux de son père, maire d? Saint Louis, 10: s trouvons ce passage :
« M. Schœlcher a été parfaitement renseigné : l'inci-
58 ki':i i iAii<>\ DU DISCOURS
« dent de Dagana, le délai de trois mois laissé aux maî- « Ires pour réclamer leurs esclaves fugitifs, les lettres de
• M. Batut, Tordre au procureur de la République « d'avoir à mettre en liberté deux traitants régulière- « ment envoyés aux assises ; tout cela est certain et m'a « été confirmé par plusieurs personnes depuis mon « retour au Sénégal. »
§ m Les esclaves fugitifs rendus à leurs maîtres.
M. l'amiral Jauréguiberry dit, a qu'il a horreur de
* l'esclavage, qu'il l'a prouvé par des actes . » Je le crois quoi que je ne connaisse aucun de ces actes, mais il faut bien convenir que toujours égaré par la préoccupation de défendre tout ce qui se passe au Sénégal, il s'efforce de diminuer l'horreur de l'esclavage chez les autres. Il met un soin vraiment extraordinaire à présenter la possession de l'homme par l'homme sous un jour favorahle, elle ne blesse pas ses sentiments chrétiens. Pour lui l'esclavage, le plus grand de tous les crimes commis par l'humanité envers elle-même, n'a rien de contraire à la morale et à la charité, il lui enlève jusqu'à son nom, il veut qu'on ne voie dans ses victimes qu'une catégorie de prolétaires! « L'esclavage au Sénégal, dit-il, n'est, « pour parler exactement, qu'un servage héréditaire. « Les individus qui font partie de cette classe de la po* « pulation constituent toute la domesticité, tous les « ouvriers, laboureurs compris. Ils jouissent de privilège ges, de garanties parfaitement définis et pour lesquels « les peuplades du Sénégal ont un très grand respect. « Du reste pour prouver que cet esclavage ne ressemble
« en aucune façon à celui qui a affligé pendant un cerne tain temps l'Amérique, permettez moi de vous lire « quelques mots que j'ai trouvés dans un rapport adressé « à l'un de mes prédécesseurs, il y a trois ans par un « inspecteur en chef : « On donnera une idée assez « exacte du peu de défaveur qui s'attache encore dans le « pays à l'idée de captivité, en disant qu'il y a peu « d'années un candidat à la représentation nationale, « pour assurer son élection par le suffrage des noirs des « faubourgs, leur faisait promettre comme amélioration « sociale du pays, le rétablissement de la captivité. » (Rires sur plusieurs bancs.)
On comprend les rires qui ont accompagné cette communication de M. l'inspecteur en chef. Elle n'est en effet que ridicule. Autant vaudrait dire, afin de montrer « le peu de défaveur qui s'attachait à l'esclavage » chez les sudistes des Etats-Unis, qu'un candidat leur en promettrait aujourd'hui le rétablissement ! M. le Ministre a ajouté : « J'ai tout lieu de supposer que ce candidat a été « élu. » Le candidat élu est M. Lafont (de Fongaufier) et il me prie de dire que sa profession de foi imprimée en français et en arabe sert à contredire l'assertion de M. l'inspecteur en chef.
Que M. l'amiral n'a t-il dit quelles sont « les garanties parfaitement définies, dont jouissent ses « serfs héréditaires ! » Où sont-elles écrites ? chez quelle peuplade trouve-t-on un code servile, une sanction pénale à u cos garanties si bien définies», une loi même qui punisse le meurtre « d'un serf héréditaire » par celui qui en a hérité ? N'est-il pas triste d'entendre un Minisire français vanter « les privilèges » de mères auxquelles le maître peut arracher leurs enfants et les vendre comme les petits de ses bestiaux ! « Les privilèges » de malheureux
dépouillés de tous les droits de l'homme, privés de la vie intellectuelle, saus autre place dans la société que celle des animaux domestiques, qu'aucune autorité ne protège contre les abus et les violences inséparables du pouvoir dominical, que le maître frappe lorsqu'il est mécontent d'eux ainsi qu'il fouette son cheval trop lent à le traîner, qu'il a puissance à discrétion de vendre, de séquestrer et d'enchaîner, dont enfin il dispose souverainement comme de sa chose ! Ah ! c'est blasphémer que de nous parler des « privilèges d'un esclave. »
L'esclavage en Sénégambie n'est certainement pas, il est vrai, aussi cruel que l'était celui des colonies à sucre fondées par les nations européennes. 11 est très vrai que le captif y partage en général la vie de son possesseur, j'y ai dormi dans plus d'une case sur une natte où reposaient à coté de moi le maître et l'esclave ; mais c'est se tromper étrangement, que de peindre cet esclavage de couleurs anodines. 11 n'y a pas de servitude qui ne soit pleine de barbarie. J'ai rapporté de mon voyage en Sénégambie des fers que les maîtres attachent aux pieds de leurs captifs désobéissants, ces fers entrent-ils dans « les « garanties parfaitement définies dont jouissent les « captifs et pour lesquelles les peuplades africaines pro- « fessent un très grand respect ? » D'autres que M. l'amiral Jauréguiberry voulant aussi plaider les circonstances atténuantes en faveur de la servitude sénégalaise l'ont comparée à l'esclavage patriarcal qui faisait partie de la famille. Mais l'histoire d'Abraham, d'Agar et d'Ismaël, celle de Jacob qui peu content de ses deux femmes prenait pour concubines leurs deux servantes favorites, disentassez que l'esclavage patriarcal étouffait comme les autres tout sentiment humain et faisait « partie de la famille » jusqu'à la plus repoussante immoralité. Au surplus, si
la captivé chez nos voisins a tant de douceur, à quoi bon supprimer chez nous le droit d'asile ? Il n'y a aucune raison de craindre que les captifs soient tentés d'en profiler pour échapper à « leurs privilèges. »
M. le Ministre ne s'est pas contenté de rassurer le Sénat sur la condition des captifs, il a voulu diminuer l'intérêt que Ton peut porter à ceux qui viennent chercher la liberté sur nos territoires. « 11 est une autre « question a-t-il dit dont il a fallu se préoccuper. Je « veux parler de la réglementation d'après laquelle on « expulse, sous certaines conditions déterminées , les « captifs évadés. Ici encore on a été contraint d'obéir « à une nécessité impérieuse , car il ne fallait pas que « notre colonie devint le refuge de tous les vagabonds, « de tous les paresseux, de tous les criminels, de tous « les mécontents et l'expérience a démontré que ce sont « des individus appartenant à ces catégories qui viennent « seuls cher cher chez nous V impunité. »
Nul doute que les esclaves fugitifs ne soient « des mécontents, » mais la parole même de M. le Ministre va servir à réfuter le vilain caractère qu'il leur prête : » Si « des évadés réussissent à prouver, et cela leur est très « facile, qu'ils résident depuis un certain temps dans la « colonie, on leur délivre un titre qui les met à l'abri de « toute réclamation. S'ils parviennent, ce qui se voit « très fréquemment, à s'engager dans le bataillon des « tirailleurs Sénégalais, le fait seul d'avoir revêtu Funi- « forme français les met à l'abri de toutes poursuites. » M. le Ministre aura de la peine à faire croire que l'administration ait une si grande tendresse pour « des vaga- « bonds, des paresseux et des criminels » qu'il leur suffise de vagabonder « depuis un certain temps dans la « colonie ou de s'engager dans le bataillon des tirailleurs »
pour qu'elle les protège contre toule recherche de leurs maîtres. Et puis qu'a-t-on fait ponr les évadés qui ne sont pas réclamés à temps ou qui n'ont pas revêtu l'uniforme français ? « On a attribué aux gouverneurs les « droits que la loi du 3 décembre 1849 confère en France « au Ministre de l'intérieur. Mais on a soin par égard « pour notre juste horreur de l'esclavage, » (ici M. le Ministre oublie que les évadés « ne sont que des vaga- « bonds, des paresseux, des criminels qui viennent « chercher chez nous l'impunité ») « on a soin d'ac- « compagner la mise en pratique de ladite loi de toutes « les précautions commandées par les règles les plus « impérieuses de l'humanité. Ainsi jamais les captifs ne « sont livrés entre les mains de leurs maîtres lors même « que ceux-ci viennent les réclamer, on les ramène de « nuit à la limite de nos territoires, de manière que le « maître ne sache pas de quel côté soi tira l'esclave, ni à « quelle heure il sera conduit à la frontière ; et arrivé « là, l'expulsé est libre de choisir la route qui convient « le mieux à ses desseins, on ne permet jamais au maître « de s'y trouver pour le saisir. »
Ce que dit là M. le Ministre témoigne de la honte qu'il y a à tenir une conduite opposée, mais c'est une assertion dont il n'a pas eu probablement le loisir de contrôler la véracité, je repète avec assurance qu'il a été trompé, qu'il n'est pas exact que les captifs ne soient expulsés que de nuit. Une personne qui arrive de la colonie et que je sais digne de foi m'écrit : « ... Mes souvenirs « encore récents des pratiques politiques en vigueur au « Sénégal me font un devoir de vous dire que vous « n'avez rien affirmé que de parfaitement vrai. Le captif « qui vient à Saint-Louis chercher refuge est rendu au « maître sur la réclamation de celui-ci ri importe à quelle
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« heure. Par un reste de pudeur cette restitution n'a « pas lieu dans la ville mais au delà du pont Faidherbe. « (c'est-à-dire encore en plein territoire français.} La «conduite est faite par des alcatys (agents de police) « sur l'ordre du bureau politique. »
De cela, il y a plusieurs preuves plus convainquantes les unesque les autres. 1° L'ordre d'expulsion de cinq esclaves à la fois réclamés par un habitant de Bakel (voir plus haut, p. 10). Cette pièce officielle, imprimée, n'a pu être contestée par M. le Ministre, or, on n'y voit nulle mention que l'exécution aura lieu de nuit. 2° Le fait de la femme qui se jette à l'eau du haut du pont Faidherbe et qui, sauvée, est remise directement, en plein jour, à son maître lequel se trouvait là juste à point « quoi qu'il « ne put savoir ni de quel côté, ni à quelle heure, la « malheureuse femme devait être conduite à la frontière ! » 3° l'attestation donnée par les négociants Sénégalais de Bordeaux sur la réalité des faits révélés par M. Villeger. 4° l'art, o de l'arrêté du gouverneur Jauréguiberry portant : « Lorsqu'il se trouvera à St-Louis ou à Gorée, etc., « des esclaves fugitifs et que leurs maîtres viendront « les réclamer, ces esclaves seront conduits au delà « des frontières du territoire français, où leurs maîtres « seront libres de les reprendre. » Cet article informe bien les maîtres qu'ils seront libres de reprendre leurs captifs à la fontière, mais il ne dit pas le moins du monde que les captifs y seront amenés de nuit. 5° L'article 8 du même arrêté Jauréguiberry statuant : « Les esclaves « accompagnant leurs maîtres, seront, s'ils réclament un « titre de liberté, expulsés immédiatement et conduits t au delà de nos frontières. » Immédiatement n'expliquet— il pas qu'ils sont chassés sous les yeux mêmes des maîtres? Ce terme peut-il comporter de bonne foi qu'on
ii tiendra une nuit indéterminée pour se débarrasser d'eux afin qu'ils aient chance de leur échapper? Je crois ces preuves irréfutables.
Prétendre ensuite que « l'expulsé est libre de choisir « la route qui lui convient le mieux et que l'on ne permet « jamais au maître de s'y trouver pour le saisir, » a de quoi nous étonner. Si l'homme est libre de choisir souchemin, comme il se gardera bien de l'indiquer à personne, il est clair qu'on ne peut défendre au maître de s'y trouver, jwur le saisir. D'ailleurs au-delà de nos frontières, on n'aurait pas plus le pouvoir que le droit d'empêcher le maître de stationner où il lui plairait. Gela dit, l'expulsion eut-elle jamais pu être nécessaire, est-on pardonnable de chasser ces malheureux à jour fixe, ce qui est pour eux une source de dangers presqu'inévitables ? L'humanité ne faisait-elle pas un devoir de leur donner secrètement un délai de 8 ou 15 jours durant lequel ils pourraient partir à tel moment ignoré même de la police qu'ils jugeraient le plus favorable à leurs desseins?
Pour ce qui est de la loi du 3 décembre 1849 que l'on invoque afin de donner aux expulsions une apparence légale, l'idée n'est pas heureuse. Lorsque cette loi qui avait en vue les réfugiés politiques fut votée, l'assemblée législative était en proie à une réaction furieuse et 'M. Chamiot exprima la pensée de l'opposition républicaine en disant : « Si vous voulez donner au gouvernement le « droit d'expulsion, allez jusqu'au bout, faites une loi « complètement impitoyable, déclarez que la France a <c perdu son caractère d'hospitalité. »
Je ne nie pas que la société ne doive, en vue de telle ou telle circonstance tout à fait exceptionnelle, avoir le droit de forcer à s'éloigner l'étranger dont la présence peut être une cause de trouble pour la paix publique ; ce
que je dis, c'est qu'on fait au Sénégal un abus odieux de la loi de 1849, c'est que l'esclave fugitif n'est pas dans le cas prévu par elle. Voyez en effet : Aussi longtemps, nn mois, deux .mois, trois mois, qu'il est chez nous sans être réclamé par un maître, on ne l'inquiète pas, on ne le juge pas du tout dangereux, on le laisse gagner tranquillement sa vie. Mais est-il réclamé, et n'eut-on pas le moindre délit à lui reprocher, on le déclare tout à coup « vagabond dangereux » et on le chasse impitoyablement! Quelle leçon de logique et d'équité donnée aux barbares! Quelle manière « de les habituer peu à peu « par notre exemple aux idées d'ordre social et de jusce tice! »
La vérité est que, comme la main d'œuvre est ce qui manque principalement dans notre colonie africaine, les fugitifs s'y procurent très-vite de l'ouvrage. Il n'y a pas d'exemple qu'ils soient jamais tombés à la charge de la communauté, en ce pays plein de l'admirable charité musulmane, où tout passant, qui entre dans une maison et y trouve la table servie peut s'y asseoir et partir quand il a mangé, sans qu'on lui demande d'où il vient ni où il va. Qui voudrait dire, d'ailleurs, que ces hommes pussent être dangereux parce qu'ils n'ont d'autre moyen d'existence que l'emploi de leurs bras, lorsqu'on voit chaque jour « les habitants louer des esclaves du dehors « pour leurs cultures ou leur service domestique » ?
§ IV Nos relations avec les pays voisins.
La défense de M. le ministre a reposé plus d'une fois, et sans aucun doute à son insu , sur une équivoque . « Depuis « 1848, nos domaines se sont accrus. Dans toutes ces
86 kki i l'Aiiox DI3 DISCOURS
« annexions on s'est formellement engagé à respecter « les mœurs, le statut personnel, les traditions des tribus « annexées, et dans ces traditions figure au premier rang « l'esclavage. . . Si on adoptait les mesures que réclame « M. Scliœlcher, par rapport aux peuplades qui nous en- « vironnent, nos villes et villages seraient immédiate- « ment affamés, parce qu'on cesserait de leur apporter « l'espèce de millet qui est la base de leur nourriture . . . « Ce n'est pas tout, les chefs indigènes, irrités par ce « qu'ils appelleraient la violation de nos promesses, se- « raient fort mécontents. »
M. le ministre me prête -des idées qui ne sont pas les miennes. J'ai très formellement exprimé à plusieurs reprises que je réservais les droits de nos voisins à rester maîtres chez eux. Je n'ai demandé aucune mesure qui tendit à violer les traités faits avec les peuplades voisines, ni leurs us et coutumes ; je défie que Ton puisse légitimement donner ce sens à un seul mot de mon interpellation. Ce que j'ai demandé, c'est que notre droit public et la loi du 27 avril 1848 soient appliqués, non pas, je le répète, ni dans les tribus annexées, ni dans les pays alliés, mais dans les villes et villages déclarés territoires français.
Afin de montrer les embarras qui pourraient en résulter, M. le ministre de la marine a imaginé des situations impossibles, dont il a nécessairement triomphé sans peine. « Pour les simples transactions « commerciales, pour les achats nécessaires à la vie de « chaque jour, comme pour l'acquisition de vêtements, « d'ustensiles de ménage, on voit tous les jours venir « dans nos villes des individus accompagnés de deux ou « trois personnes qui sont des domestiques. Or, d'après « nos lois, ces domestiques, que nous appelons des es-
« claves, devraient être immédiatement affranchis au « moment où ils mettent le pied chez nous, et vous « comprenez quels immenses inconvénients il en résul- « terait. Il faudrait entourer nos territoires d'un nombre « considérable d'agents qui demanderaient à chacun : « Ètes-vous libre, êtes-vous esclave? afin de déclarer « immédiatement tout esclave affranchi et de renvoyer « les maîtres seuls chez eux. Dans de telles conditions, « le commerce et même les transactions de chaque jour « deviendraient impossibles.
« Voix nombreuses. C'est évident. »
Malgré les nombreux « C'est évident », cet échafaudage ne soutient pas une minute l'examen. Il n'est nullement nécessaire d'avoir une armée d'agents demandant à chacun : Êtes-vous libre, êtes-vous esclave? Nos lois ne nous obligent pas du tout « à affranchir immédiatece ment (ou de force) tout esclave qui met le pied chez « nous » ; elles lui donnent la liberté, elles ne la lui imposent pas. Ainsi que je l'avais bien expliqué d'avance dans mon interpellation, par le fait même qu'elles le rendent libre, elles le laissent maître de garder ses fers, s'il en a le goût. C'est « aux individus accompagnés de dômes- « tiques que nous appelons des esclaves » à laisser aux portes de la ville ceux qu'ils sauraient disposés à profiter de la puissance d'affranchissement de notre sol. Cette prérogative de notre sol est une des gloires de notre droit public, elle date de cinq siècles. Quelque complaisance que l'on se sente pour l'esclavage, on ne peut cependant pas nous demander de la renier, afin d'éviter une petite gêne à ceux qui viennent acheter chez nous des ustensiles de ménage.
Allons à quelque chose de sérieux. Si la loi d'avril 1848, nous dit-on, devenait une vérité au Sénégal, « si
« nos territoires étaient des refuges pour les eaptifs éva-
« dés, le vide se ferait autour de nous, et nous aurions à
« faire face à un état d'hostilité dont nous viendrions
« certainement à bout, mais ce serait au prix de très
« grandes dépenses d'hommes et d'argent. »
Je crois avoir démontré que ce sont là des dangers imaginaires. Je réfère le lecteur à ce que j'en ai dit plus haut (pages 22 et 24)., et, pour mieux le convaincre, je vais fortifier mon opinion d'arguments puisés dans le discours même de M. le ministre.
« Notre colonie, a-t-il constaté, s'est accrue de pos- « sessions en nombre assez considérable, acquisitions « faites soit à la suite d'expéditions militaires, soit « par voie de traités librement consentis, soit enfin parce « que des tribus réclamaient notre protectorat. » Des possessions acquises à la suite d'expéditions militaires sont des conquêtes. Or, quand on n'a pas craint d'aller faire chez les peuplades voisines des expéditions de conquête, peut-on dire avec une apparence de raison qu'on s'exposerait à ce qu'elles nous déclarassent la guerre, si nous gardions leurs esclaves fugitifs? Plusieurs des tribus annexées l'ont été « parce qu'elles ré- « clamaient notre protectorat ». Pourquoi se sont-elles placées d'elles-mêmes sous notre domination ? Évidemment afin de nous avoir pour défenseurs contre leurs ennemie. Peut-on croire sérieusement qu'elles renonceraient à notre alliance et se soulèveraient contre nous, si nous ne leur rendions pas ceux de leurs captifs qui viennent à leur tour implorer notre protection ?
Quant aux tribus annexées par traités librement consentis, j'estime qu'il était peu digne de la nation française, en contractant avec elles cette alliance si avantageuse pour elles de ne faire aucune réserve à l'égard
de leurs esclaves. Sur ce point, il n'est pas hors de propos de citer en passant un trait du West-African reporter de Sierra Leone (n° du 21 avril dernier) : « L'annexion i d'une peuplade, selon les Français, dit-il, se traduit « en ces termes : Je prends voire pays pour en tirer « profit, mais si vos esclaves se réfugient chez nous, je « vous les rendrai. Que penseraient nos Chambres des « Communes et des Lords, si un de nos ministres venait « leur dire : Je n'ai pu réussir à annexer cette province « sans m'engager à lui livrer ses esclaves fugitifs » ? On n'a pas eu d'inquiétude de ce genre, soit. Nous nous sommes obligés à respecter chez elles les institutions serviles des tribus annexées ; soit encore, mais nous ne nous sommes nullement engagés à leur sacrifier chez nous les principes qui font la splendeur de notre droit public.
Qu'il faille tout faire pour entretenir nos bonnes relations avec les peuples qui nous environnent, cela va sans dire ; ce que je soutiens, et pour le soutenir j'ai l'opinion de personnes ayant une longue expérience des hommes et des choses du Sénégal, c'est que nous ne risquons pas de troubler ces bonnes relations en maintenant le privilège de nos territoires. Je l'ai déjà expliqué dans mon interpellation, j'ai représenté que nos voisins ont, commercialement, autant besoin de nous que nous avons besoin d'eux ; et, politiquement, ils ont un bien autre intérêt à ne pas rompre avec nous, qui les protégeons contre les Maures. Il faut se rappeler, en outre, qu'avant 1848 on allait de Saint-Louis faire chez eux la chasse à l'homme ; s'ils n'ont pas pris les armes lors de ces hideuses expéditions qui les frappaient jusqu'au cœur de leurs familles, est-il admissible qu'ils les' prennent aujourd'hui pour protester contre notre droit d'asile ?
Comment ! Il y a deux communes de notre colonie de la Guyane, l'Ayapock et l'Approuage, où viennent s'établir tous les jours des esclaves fugitifs du Brésil, et le Brésil n'a même jamais songé à les revendiquer ! Comment! la France, dans l'affaiblissement relatif où l'ont mise les désastres de la dernière guerre impériale, n'a pas craint de mécontenter la Russie en refusant de rendre M. Hartmann, et elle devrait craindre de mécontenter quelques tyrans africains en accomplissant un devoir d'humanité !
J'ai, de plus, à faire valoir que notre situation au Sénégal est bien loin d'être celle qui faisait dire, à tort ou à raison, au gouverneur de 1848 « qu'il considérait la a colonie comme perdue si l'on y appliquait la loi du « 27 avril. » De précaire qu'il était alors, notre pouvoir est devenu tout-puissant à la suite du succès continu de nos armes. — Par le traité du 20 mai 1 858, entre le général Faidherbe et le roi des Maures Trarzas, vaincu, celui-ci reconnaît que le Oualo, Bakol et Gandiole sont soumis à la France, qu'en conséquence aucun Maure armé ne traversera le fleuve pour aller dans ces pays. — Parle traité du 10 juin de la même année, signé à Podor, le roi des Maures Bracknas, défait, s'engage à empêcher les courses et les pillages de ses tribus sur la rive gauche du fleuve, dans le Dinnar et le Djiolof, qu'il reconnaît être sous notre protection. Depuis cette époque, ces traités ont toujours été respectés par les Maures.
Par un traité de 1859, le Toro, province séparée du Fouta et devenue un Etat indépendant, est annexé à la France.
En 1860, campagne contre le Gayor, qui prend feu. — Dès Î8G1, le Damel (roi) du Gayor, battu, nous cède Gandiole ; il prend l'engagement de ne plus vendre aucun de ses
sujets libres et de ne plus faire esclaves les étrangers qui traversent son pays. — En 1864, Lat-Dior, avec l'aide du Fouta, veut le renverser; nous le défendons, et Lat-Dior mis en déroute se retire chez Maba, dont nous écrasons la puissance dans son propre pays. — Lat-Dior peut reprendre l'offensive contre le Gayor en 1865. Après plusieurs années de guerre avec lui, la victoire nous reste, et, par un traité de 1870, il nous abandonne en toute souveraineté Diander, du côté de Dackar et de Rufisque, le Gankhoune, le Thoubé, qui s'étend du Cap-Vert à M'Pol vers Saint-Louis, et le Gandiole près Saint-Louis. — En 1 871 , un marabout du Fouta se révolte, il attaque le Cayor ; le brave colonel Begin est envoyé au secours du Gayor, et, après une campagne des plus brillantes qui donne un nouveau lustre au prestige de nos armes, il repousse le marabout, qui est tué dans la dernière action.
Aujourd'hui, nous sommes en réalité devenus les maîtres du Gayor et du Fouta, placés sous notre protectorat. — Quelques années plus tard, John Catty, roi du Rio- Pongo, demande à faire avec nous un traité d'alliance, qui est signé en 1876.
Depuis lors, tous ces pays plusieurs fois vaincus sont pacifiés; si braves que soient' leurs habitants, ils reconnaissent notre supériorité ; ceux qui ne nous aiment pas nous redoutent, et quoique nous fassions chez nous pour garder le culte de nos lois, nous n'avons rien à craindre.
Toutes les craintes au sujet de la libération aV esclaves fugitifs sont chimériques.
Ce co.up-d'œil jeté sur l'histoire de notre colonie africaine, convaincra tout esprit raisonnable que les craintes
JZ REFTJTÀITOH DTJ DISCOURS
de guerre, au sujet d'esclaves fugitifs auxquels nous rendrions la liberté, n'ont véritablement rien de sérieux.
Dans le cas où les maîtres se fâcheraient au point de nous attaquer, ainsi que s'obstine à le prévoir M. le ministre, il veut bien accorder que « nous aurions raison « de leur hostilité; » mais, dit-il, « nous finirions par « régner sur un désert. Car toutes ces populations, pour » lesquelles un déplacement est absolument indifférent, « n'auraient rien de plus pressé que d'émigrer et de « porter leurs tentes ou plutôt leurs cases en paille sur « le territoire de nos rivaux, qui n'affranchissent pas les « captifs qui mettent le pied sur le sol de la Gambie. »
Monsieur le ministre tombe là dans une flagrante contradiction. Si « un déplacement était absolument in- « différent pour toutes ces populations » et si elles n'avaient pas à subir chez nos rivaux la perte de leurs esclaves fugitifs, elles ne nous feraient certainement pas la guerre parce que nous donnerions asile à ces derniers. Elles aimeraient bien mieux courir tout de suite chez nos voisins. Le vide dont nous menace M. le ministre est un danger aussi chimérique que celui de la guerre. Présenter ces populations comme à peu près nomades et très faciles à se déplacer, est une grande erreur. Je ne les ai vues nulle part, en parcourant la Sénégambie, campant en quelque sorte sous la tente, je les ai vues toutes vivre dans des cases quelque fois de paille, le plus grand nombre de terre, formant des villages assez souvent plus ou moins grossièrement fortifiés et entourés de champs qu'ils cultivent. Rien de tout cela ne ressemble à des établissements qu'on peut emporter sous le bras. Le cultivateur d'arachides est un homme essentiellement sédentaire.
Une raison péremptoire pour se convaincre de ce qu'à d'imaginaire l'exodus en masse vers la Gambie qu'annonce M. le ministre, c'est que bien qu'il l'ait répété deux fois, en s'appuyant d'une dépêche du gouverneur actuel, dire « que les Anglais n'affranchissent pas les « captifs qui mettent le pied chez eux, » est une assertion tout à fait erronée.
J'avais pour le penser le souvenir de ce que j'avais vu à Sainte-Marie-Bathurst, en 1848, et je l'affirmai à la tribune. Je n'ai pas voulu m'en tenir là. J'ai adressé à M. Chesson, secrétaire de la Société protectrice des Aborri gènes, à Londres, copie textuelle des paroles de M. le ministre, le priant de les mettre sous les yeux du ministre des colonies de la Grande-Bretagne, et de demander s'il était vrai que l'Angleterre eut abandonné quelque chose de ses principes à ce sujet. 11 m'a répondu, en date du 24 avril : « Votre ministre de la marine se « trompe complètement. Vous pouvez assurer sans hési- « talion qu'en Gambie, comme à Sierra-Leone et dans « toutes nos possessions, un esclave devient libre du « moment qu'il touche le sol britannique, et n'est dans « aucune circonstance rendu à son maître. J'ai posé « très explicitement la question à notre ministre des « colonies, Sir Michael HicksBeach. Ci-joint sa réponse i « Je suis chargé par le secrétaire d'Etat des colonies de « vous accuser réception de votre lettre du 14 courant « touchant ce qui se pratique dans les établissements de « la Gambie à l'égard des esclaves fugitifs. Sir Michael « Hicks Beach me prie de vous informer qu'il n'a auto- « risé aucun changement à la politique ou à la pratique « anglaise sur ce sujet en Gambie, et qu'il n'a pas de « raison de supposer qu'aucun changement ait eu lieu. « Mais copie de votre lettre va être adressée au gouver-
(( neur de nos possessions à la côte occidentale d'Afrique, « pour qu'il fasse un rapport.
« Signé : Braustaw. »
Ce rapport, il a été fait et communiqué à la Société jwotectrice des Aborigènes qui a bien voulu m'en envoyer une copie: il est d'ailleurs inséré dans le numéro de juillet dernier du journal de la société ; en voici la traduction fidèle :
« Dépêche de l'administrateur de la Gambie, datée du 27 mai 1880, eu secrétaire d'Etat pour les colonies ;
« Considérant que pas un moment ne doit être perdu pour rectifier toute impression fausse qui pourrait résulter de ce qu'a déclaré le ministre de la marine français, je me hâte de contredire ses assertions d'une manière directe et sans réserve.
rf J'ai l'honneur d'exposer que, depuis que j'administre la Gambie, le droit d'asile et de complète et parfaite liberté est accordée avec joie à tout esclave qui parvient à toucher le sol britannique et que j'ai invariablement et distinctement fait savoir aux rois et chefs indigènes que dans aucune circonstance quelconque un esclave fugitif ne serait rendu pour retomber en esclavage ou induit soit par force, soit par persuasion, à quitter notre établissement, Moi-même, je n'ai jamais négligé de bien avertir les esclaves qui paraissent devant moi, que je ne pouvais leur accorder protection qu'aussi longtemps qu'ils resteraient dans les limites de notre territoire, et de leur conseiller de ne pas s'en éloigner.
« Nos officiers partout ont reçu ordre de donner aux esclaves fugitifs le même avertissement et le même conseil.
« Autant que je sache, la même politique et la même
police de protection et d'encouragement aux esclaves fugitifs ont été observées par mes prédesseurs. »
Les négociants sénégalais fixés à Bordeaux et tirant lenrs informations directement des lieux-mêmes corroborent ce qu'on vient de lire par une note au Courrier de la Gironde (10 octobre 1879). « .;. Malgré le zèle que mettent les Anglais à faire exécuter leur loi, ils n'obtiennent pas de résultats bien effectifs et se créent des diffisultés nombreuses. Les possesseurs d'esclaves dissimulent, de concert avec leurs captifs eux-mêmes, la véritable condition de ces derniers, ou les laissent à la frontière du sol anglais pour les reprendre au retour. »
L'administrateur de la Gambie ne paraît pas connaître « ces difficultés », mais qu'elles soient réelles ou non, sa dépêche prouve qu'il les brave, et qu'il ne craint ni d'être « affamé ni de régner bientôt sur un désert. » Son attitude énergique vis-à-vis des possesseurs de captifs contraste singulièrement avec la timidité, si peu dans leur nature et dans leurs habitudes, qu'affectent nos gouverneurs en cette matière.
Si la Grande-Bretagne peut, sans danger, donner force en Gambie au pouvoir libérateur de son sol, la France n'a évidemment pas à courrir davantage les risques de guerre dont la menacent nos esclavagistes si elle faisait de même au Sénégal.
Les documents émanés du ministère des colonies anglaises sont .précis, ils montrent formellement que la Grande-Bretagne fait observer chez elle avec scrupule et vigueur ses décrets d'émancipation. Impossible de le mettre en doute. En face de témoignages, aussi catégoriques et officiels, M. l'amiral Jauréguiberry doit reconnaître qu'on lui a dit le contraire de la vérité, et renoncera, je l'espère, à soutenir plus longtemps « que nos
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« rivaux n'affranchissent pas les captifs qui niellent le « pied sur le sol de la Gambie. »
Au demeurant, en quoi consiste sa thèse, sur quoi s'est-il appuyé d'un bout à l'autre de sa réponse pour maintenir au Sénégal le statu quo servile dans toute sa laideur, sans vouloir rien y changer? Le voici : Nous sommes condamnés par la nature des choses à y transiger avec l'esclavage. Paix et prospérité pour notre colonie si nous abandonnons son droit d'asile; famine, guerre, ruine de notre commerce, vide fait autour de nous si nous ne livrons plus les esclaves fugitifs. Tel est fidèlement le résumé de son discours. Eh bien, nous les gardons\ C'est M. le ministre qui le déclare, oubliant heureusement que par cet aveu il renverse de fond en comble tout son système. Laissons-le parler : «Tous les ans nous « avons accordé l'entrée chez nous, avec affranchisse- « ment, à un très grand nombre d'esclaves, et sans « remonter jusqu'à 1522 (1), je n'irai pas plus haut que « 1877, je puis citer des chiffres : en 1877, 299 captifs « réfugiés ont élé libérés par nos soins. En 1878, on en « a libéré 219, et du 1er janvier au 16 octobre 4879, « mes renseignements ne vont pas plus loin, il y a eu « 282 libérations. Durant cette même époque, on n'a « prononcé que 32 expulsions, »
En moins de trois ans, en deux ans et neuf mois, on a fait libres 800 réfugiés ; aux maîtres réclamant on n'a, dans le même espace de temps, donné' d'autre satisfaction que d'en « expulser 32 » ; cela, paraît il bien, n'a
(1) « Sans remonter jusqu'à 1522 ». Ceci est une très fine moquerie de la citation que j'ai faite d'une lettre d'aussi vieille date. (Voir plus liant, page 25). Cette lettre fière et touchante d'un général français refusant de livrer un esclave fugitif qu'on lui réclamait, ne semble pas avoir effleuré' le cœur de M. l'amiral Jauréguiberry.
produit aucune espèce d'émotion chez nos voisins, nos bonnes relations avec eux n'en ont point été troublées. Voilà ce qu'on déclare avec un légitime orgueil. Qu'on ne vienne donc plus répéter que si nous ne laissions pas en souffrance la loi du 27 avril 1848, la colonie serait perdue. Et qui pourra-t-on persuader qu'il était impossible de sauver les 32 expulsés comme les autres, qu'il fallait trahir leur confiance, les sacrifier sous peine de guerre ? Des chiffres en semblable question sont des faits palpables, et que valent contre de tels faits tous les sophismes de gouverneurs trop familiarisés avec la servitude. Ou ils sont faux et le soupçonner serait une insulte au ministère, ou ils prouvent que l'on conserve au Sénégal un restant de ce que l'ancienne législation coloniale avait de plus criminel, uniquement par pur amour de la chose. Supposons que les concessions faites à l'esclavage aient jamais pu être nécessaires, il est démontré par les chiffres de l'administration elle-même que l'on peut y renoncer sans courir aucun risque.